Répression contre les manifestants et les militants : qui a donné les ordres ?

Makhlouf Mehenni, TSA,  17 Avril 2019

S’étant retrouvée logiquement au devant de la scène depuis le début de la contestation populaire, la police a d’abord connu une période de grâce avec le comportement exemplaire de ses agents lors des marches, unanimement salué par les manifestants et les observateurs.

Puis vint le temps des dérives que rien ne peut justifier. Le 10 avril, des étudiants qui s’apprêtaient à marcher au centre d’Alger comme ils le faisaient chaque mardi depuis le début du mouvement, ont été brutalement empêchés de le faire et embarqués. 

Le vendredi suivant, le pire n’a été évité que grâce à la sagesse des manifestants qui n’ont pas paniqué et n’ont pas répondu par la violence à la répression dont ils ont fait l’objet. Les forces antiémeute ont lancé des grenades lacrymogènes au milieu d’une foule compacte à la place Audin et jusque dans le tunnel des facultés. Il n’y a pas eu mort d’homme, mais les images de jeunes filles, de personnes âgées et même d’enfants affalés et recevant les premiers soins, ont choqué.

Des BRI à l’université

S’ils ont pu vider la place des manifestants, les hommes en bleu ont aussi brisé l’image d’une police présente en force pour protéger les citoyens contre toute tentative d’infiltration de personnes malveillantes.

C’est justement cet argument qui sera avancé dès le soir de ce huitième vendredi par la communication officielle de la DGSN. Des groupes de casseurs auraient infiltré les manifestants et une cellule terroriste qui préparerait des attentats contre les marches aurait même été démantelée le jour-même. Les images de ces individus n’ont jamais été montrées.

À la place, les citoyens ont découvert sur les réseaux sociaux des scènes écœurantes qui se sont passées au cours et en marge de la marche de vendredi 12 avril. Des CRS tapant très fort sur des manifestants isolés, d’autres lançant des gaz lacrymogènes sur des citoyens rentrant chez eux après la marche et des policiers en civil pourchassant des jeunes dans les rues d’Alger.

Les machines utilisées sont tout aussi choquantes, comme cette trouvaille assourdissante et, parait-il, mortelle appelée le canon à son. Le plus incompréhensible c’est le recours au GOSP, une unité d’élite, pour réprimer les manifestants en fin de journée.

Le lendemain, toute l’Algérie allait découvrir ahurie le traitement réservé à des militantes de RAJ et du MDS dans un commissariat de Baraki, à l’Est d’Alger. Les quatre jeunes femmes ont été obligées de se dénuder. La DGSN explique qu’il s’agissait d’une fouille destinée à les déposséder d’objets qu’elles pourraient utiliser contre elles-mêmes ou contre d’autres personnes. Mais l’opinion n’est pas convaincue puisque les femmes arrêtées ont subi ce traitement humiliant. Les hommes n’ont pas été dénudés pour subir la « fouille ».

Le démenti du gouvernement

Ce mardi 17 avril, la police a remis ça et c’est encore une unité d’élite, la BRI, qui viole la franchise universitaire en arrêtant des étudiants au sein même de la fac de droit d’Alger.

La veille, le chef d’état-major de l’ANP avait pourtant tenu des propos rassurants. Ahmed Gaïd Salah avait assuré avoir donné des instructions pour protéger les manifestants.

D’où sont donc venus les ordres pour utiliser la manière forte ? Du gouvernement ? Le porte-parole de celui-ci, le ministre de la Communication Hassan Rabhi, a nié ce mercredi qu’une telle instruction soit donnée aux forces de l’ordre.

« J’atteste que les services de sécurité n’ont reçu aucune instruction de la part du gouvernement ni des cercles dirigeants, à l’effet de réprimer les marches », a souligné M. Rabehi, cité par l’agence officielle.

« Nous avons des services de sécurité et une Armée républicaine qui ne se donneront jamais le droit ou la liberté d’utiliser la force contre les citoyens », a-t-il poursuivi, saluant ces marches exprimant « l’amour de l’Algérie ».

Au moment où le ministre faisait cette mise au point, des changements sont annoncés dans la haute hiérarchie de la DGSN, touchant des cadres ayant des responsabilités administratives, donc sans lien avec le terrain et les événements de ces derniers jours.

Toutes ces dérives et incohérences sont autant de signes que quelque chose ne tourne pas rond chez la police. En pleine période d’instabilité politique, tout cela est pour le moins inquiétant.