Le mouvement populaire algérien face à l’armée: Quelques nouveaux questionnements

Khaled Satour, 16 avril 2019
https://contredit.blogspot.com/2019/04/le-mouvement-populaire-algerien-face.html

Dans l’actuelle montée des tensions en Algérie, le face-à-face entre l’armée et le mouvement populaire semble s’annoncer. Et il promet de s’engager sans l’arbitrage de règles constitutionnelles et avec des risques certains de radicalisation.

Le parapluie de l’article 102 brandi par le général Gaïd Salah n’est que la feuille de vigne d’un pouvoir aux abois qui a choisi la plus mauvaise option de transition qui soit. On croit comprendre que le chef d’état-major a agi en fonction de considérations tactiques qui à elles-seules attestent de la faiblesse de sa position : la certitude que toute concession faite à la rue, à propos des modalités de la transition, à l’image de celles proposées par Bouteflika lui-même avant sa démission et par l’alliance éphémère de la dernière heure Bouteflika-Toufik-Zeroual, ouvrirait la voie à des renoncements sans fin, sous la pression d’une rue insatiable, et finirait par ébranler le système tout entier. Le problème est que cette option est celle qui le condamne le plus sûrement et le plus rapidement à reculer car il est d’ores et déjà certain qu’il sera impossible d’organiser une élection présidentielle le 4 juillet prochain.

La double manœuvre, tentée avec le concours du directeur de la Sûreté nationale, pour faire douter la rue de sa force a lamentablement échoué. Personne n’a voulu croire que des « individus appartenant à des organisations non-gouvernementales (avaient tenté d’) infiltrer les manifestations pacifiques (…), avec la complicité de leurs agents à l’intérieur », ni qu’un attentat terroriste contre les manifestants avait été déjoué le vendredi 12 avril. Ces annonces ont été accueillies avec une indifférence mêlée de raillerie.

On voit donc s’affaiblir le pouvoir de fait qui se manifeste derrière les faux-semblants institutionnels (aussitôt Abdelkader Bensalah investi comme président intérimaire, le général Gaïd Salah s’est porté au-devant de la scène), et les velléités répressives qui le reprennent ne font que le confirmer.

L’INÉVITABLE RENONCEMENT A L’ARTICLE 102

Mais le mouvement populaire s’en trouve-t-il pour autant renforcé ?

Jusqu’à un certain point, indiscutablement. L’option pour une démarche se revendiquant d’un texte constitutionnel moribond conforte pour l’instant la poursuite des manifestations de masse du vendredi et des rassemblements sectoriels des autres jours de la semaine. Ce sont en effet des moyens adaptés au but immédiatement recherché : obtenir le renoncement au projet institutionnel en cours et pousser au retrait des hommes chargés de le mettre en œuvre (rassemblés sous l’appellation des « 3B »). Ces derniers sont l’ultime tampon qui empêche encore que la rue se trouve directement confrontée à l’armée.

L’étape actuelle des revendications s’accommode de ces méthodes, inspirées sans contestation possible des soulèvements du « printemps arabe » (n’en déplaise à l’amour-propre des Algériens et à cet ego démesuré et cruel qui leur fait crier que « l’Algérie n’est pas la Syrie »[1]), dont le génie se résume tout entier dans le harcèlement permanent du pouvoir, à coups de démonstrations unitaires qui vont crescendo.

Mais le test véritable commencera une fois que l’armée aura enterré le projet fondé sur l’article 102, ce qui, en bonne logique, ne saurait tarder. On pourra alors voir si le « hirak » a la capacité de se hisser à la hauteur de la mission historique que certains lui attribuent. Pour ma part, je pense que les critères de jugement doivent être les suivants :

1° – Le mouvement persistera-t-il à fonctionner selon la technologie insurrectionnelle des révolutions dites de couleurs dont nous avons déjà relevé les indiscutables signes[2]? Celle-ci vide de son âme la prodigieuse mobilisation populaire qu’elle permet de provoquer. Elle est puisée dans un arsenal conçu pour acculer les régimes autoritaires, de les pousser dans leurs derniers retranchements et de les contraindre, par des procédés formellement pacifiques mais pourvus d’une charge de violence considérable, à la répression. Elle est taillée à la mesure des régimes irréductibles qu’elle entreprend d’abord de dévêtir par étapes des oripeaux qu’ils arborent en guise d’institutions démocratiques, avant d’atteindre le cœur du réacteur et de le faire imploser. Le fait que, en Algérie, l’ANP, bien qu’ayant endossé la paternité de la prétendue continuité constitutionnelle, ne se trouve pas encore en première ligne et qu’elle dispose d’une possibilité de repli, indique que la première étape n’est pas atteinte. Mais, dans la phase prévisible qui adviendra sans doute dans les prochains jours, il ne faudra pas se payer de mots : la distinction entre l’Etat, qu’on affirme vouloir préserver, et le système, dont on demande le départ, est un sophisme. En Algérie, le système articulé autour de l’ANP a depuis longtemps dévoré l’Etat.

SURENCHÈRES « RÉVOLUTIONNAIRES »

2° – Le « hirak » continuera-t-il à dérouler ses séquences, à la manière d’une machine infernale qui aurait été enclenchée une bonne fois pour toutes le 22 février ? Cette machine est semblable à un train sans conducteur, mais il y a tant de mécaniciens qui se dévouent pour en huiler les engrenages ! Car, d’une part, ceux qui s’y sont illustrés jusqu’à maintenant comme des têtes de file nient obstinément en être les porte-parole. Mais, d’autre part, ayant fait une doctrine du refus de structurer le mouvement et de lui permettre de se donner des représentants[3], ils laissent le champ libre à une pléthore de tribuns, d’imprécateurs et de démagogues de tout poil qui proposent ou relayent sans relâche les mots d’ordre à travers les réseaux sociaux. De sorte que, si le mouvement demeure politiquement muet, les ventriloques ne manqueront pas qui voudront lui faire assumer des feuilles de route prêtes à l’emploi[4]. Depuis l’investiture de Bensalah, le 9 avril, on peut lire et entendre sur les réseaux sociaux des appels à la désobéissance civile, à la grève générale, à des grèves illimitées dans les secteurs stratégiques et notamment dans le secteur des hydrocarbures, au blocage des ports et aéroports, ainsi que des appels à la désobéissance des soldats et policiers. Ces appels sont déjà suivis : des ministres en visite dans trois villes du pays ont été chassés par la population et le RCD a annoncé que les 36 municipalités qu’il dirige n’encadreront pas les élections présidentielles[5]. Des grèves à caractère politique sont lancées dans différentes entreprises. Certains collectifs universitaires et professionnels appellent à élargir les manifestations sectorielles à toute la population, c’est-à-dire à faire un vendredi de tous les jours de la semaine ! De tous côtés, il n’est question que d’escalade dans le chaos des initiatives unilatérales et des surenchères « révolutionnaires ».

Mais il n’y a pas, pour justifier la pertinence de ce label révolutionnaire trop hâtivement accolé au mouvement, l’ombre d’une proposition politique, d’une revendication sociale qui viennent humaniser le mouvement et le rattacher au vécu de la population, afin de donner du relief à cette image plate et aseptisée qu’il offre si orgueilleusement au monde[6]. Tout semble fait jusqu’à présent pour que la multitude, privée de parole construite et de porte-parole, ne soit pas détournée de la tâche qui lui a été assignée : le harcèlement continu d’un pouvoir qui sera de plus en plus aux abois, crispé sur son pré carré, privé qu’il est de toute médiation puisque les partis et les personnalités politiques ont été rejetés sans discrimination et « dégagés » dès la première heure.

Voilà pourquoi je persiste à penser que ce mouvement attend encore d’accéder au rang d’acteur politique de son destin. Pour cela, il faudrait qu’il agisse, je l’ai déjà écrit, en tant que peuple et société en s’organisant sur le terrain, sur les lieux de la relation sociale et de travail. Il faudrait que la société algérienne invente son langage pour le substituer à la langue vernaculaire de la société civile internationale[7] dont elle ne cesse de recueillir les satisfecit.

Ceux qui soutiennent que le temps manque pour s’organiser ont tort. Ils jugent de l’urgence à l’aune de la date du 4 juillet, prévue pour la tenue des présidentielles. En fait, il est certain que ces élections ne se tiendront pas, sous peine d’être un fiasco pour le pouvoir. Surtout, les échéances ne peuvent raisonnablement s’arrêter à la transition. Ce sont des conquêtes durables qu’il faut entreprendre ou consolider car, tout du moins, l’actuel mouvement a libéré la parole et l’espace public à travers toute l’étendue du territoire national. Mais ce n’est pas une mince affaire que d’étayer pareil ouvrage.

[1] La guerre civile syrienne a fait plus de 350.000 morts et réduit le pays en cendres. A ce seul titre déjà, la Syrie et les Syriens ont droit, si on leur refuse la considération qu’ils méritent, à un minimum de compassion.
[2] Sur ce blog, à la date du 23 mars 2019 (Sur Algeria Watch : https://algeria-watch.org/?p=71629)
[3] Parmi les personnalités emblématiques du mouvement, Mustapha Bouchachi répète à l’envi qu’il n’est pas question de dégager une représentation mais il n’en adresse pas moins lui-même tous les jeudis, veilles de rassemblement, de véritables « messages à la nation » pour inciter à la manifestation. Karim Tabbou soutient qu’on ne peut déléguer de représentants à une négociation avec le pouvoir car celui-ci n’hésiterait pas à les circonvenir mais il n’en martèle pas moins que c’est le « hirak » qui doit désigner l’instance de transition.
[4] La fondation El Karama n’a pas hésité, alors même que le « hirak » s’est déroulé jusqu’à présent sans heurts d’une grande gravité, à adresser « une communication urgente aux mécanismes des Nations Unies chargés de la protection et la promotion des droits de l’homme afin d’intervenir pour protéger le droit d’assemblée pacifique des citoyens algériens engagés dans le mouvement de protestation populaire » (Annoncé le 5 avril sur le site de la fondation).
[5] Rapporté par le site d’information TSA ce lundi 15 avril. www.tsa-algerie.com/direct-la-desobeissance-civile-sorganise-larmee-sous-pression/
[6] Plusieurs médias rapportent depuis un mois que « des pétitions sont lancées pour l’attribution du prix Nobel de la paix au peuple algérien », ajoutant même que « deux émissaires de l’Académie suédoise du prix Nobel seraient en déplacement à Alger pour constater de visu la situation » (ObservAlgerie du 30 mars 2019). Les initiateurs de ces pétitions, qui se font les placiers de la « révolution du sourire », autrement baptisée « révolution joyeuse »,  ne semblent pas faire cas d’une donnée de la simple observation : L’honneur fait par l’Académie Nobel, sélectif et fortement orienté idéologiquement, est trop souvent allé de pair avec les sanctions économiques américaines et les interventions de l’OTAN.
[7] La notion de « société civile internationale » a été promue par la doctrine élaborée en Occident à la fin de la guerre froide pour élargir la démocratie libérale à toutes les régions du monde. Le rapport n°268 de décembre 1998 de la FIDH intitulé Mission d’observation Burundi définissait ainsi cette nouvelle société civile comme regroupant “ les associations, les personnalités et les médias qui ont vocation de garantir ou de protéger, en dehors des institutions de l’Etat, l’exercice effectif des libertés publiques et de favoriser l’émergence et l’affirmation autonome d’une identité collective pluraliste fondée sur des projets économiques et sociaux de base et sur une culture de la citoyenneté ”.