« Les hommes de la présidence ont commis deux erreurs de jugement »

Nassim Djebaili, Montréal, TSA, 09 Avril 2019

Miloud Chennoufi est professeur en relations internationales au Collège des forces canadiennes à Toronto

Dans un chapitre sur les relations entre le politique et le militaire, vous écrivez que le système politique algérien est basé sur un équilibre entre la présidence, les services de renseignements et l’armée. Qu’est-ce qui a rompu cet équilibre pour aboutir au départ de Bouteflika ?

La mobilisation populaire, par son caractère déterminé, massif, et surtout non-violent, a mis l’état-major de l’armée devant un dilemme : soit la fidélité à un homme, le président Bouteflika, sachant que le système associé à son nom est devenue politiquement corrosif ; soit la préservation d’une armée unie et d’une Algérie stable.

Mais pour comprendre la décision de l’état-major avec encore plus de profondeur, il faut comme vous le dites revenir sur la structure tripartite du pouvoir. Cette structure s’est toujours matérialisée par un exercice plutôt collégial du pouvoir. Il est vrai que la fonction présidentielle concentre par sa nature-même une somme considérable de puissance exécutive entre les mains du président. Mais pour pouvoir exercer leur autorité, tous les présidents algériens ont eu recours à une relation bien établie de coopération avec au moins l’un des deux autres centres de pouvoir.

Dans le cas de Bouteflika, ce fut, pendant de longues années, son alliance avec les services de renseignements. C’est précisément cette alliance qui lui avait permis de changer la constitution et de se présenter pour un troisième mandat contre l’avis de l’état-major. Et c’est cette victoire qui lui a permis de nommer un fidèle au poste de chef d’état-major.

Mais l’alliance avec les services de renseignement s’est progressivement affaiblie depuis les premiers ennuis de santé du président. Son affaiblissement par la maladie a ouvert la voie devant la consolidation du système associé à son nom qu’on a connu jusqu’à tout récemment. Et le problème de corruption comme mode de régulation d’un système oligarchique peu soucieux des règles les plus élémentaires de la bonne gouvernance, a pris une dimension insupportable.

C’est ce qui a abouti à la rupture entre le système Bouteflika et les services de renseignements ; une rupture qui va d’abord se manifester par les révélations retentissantes sur des scandales de haute corruption et va ensuite éclater au grand jour par l’opposition des services de renseignement au quatrième mandat. Mais encore une fois, la présidence gagne le bras de faire, cette fois-ci en s’appuyant sur l’état-major.

L’hubris, ou le sentiment de toute-puissance des hommes de la présidence leur a fait commettre deux erreurs de jugement. La première fut celle de croire qu’ils ont définitivement domestiqué l’état-major et les services de renseignements. La seconde fut celle de voir dans l’absence de mobilisation populaire un signe de léthargie et de nihilisme de la population. Ces deux erreurs les ont poussé à littéralement privatiser l’État durant le quatrième mandat, et pousser l’audace jusqu’à l’absurde et au burlesque du cinquième mandat. Autrement dit, ils ne s’attendaient absolument pas et ne pouvaient en toute rigueur pas prévoir la conjonction d’une mobilisation populaire, colossale dans sa taille et exemplaire dans ses pratiques, avec la volonté d’un état-major qui n’était finalement pas si domestiqué qu’ils le croyaient. C’est de cette façon qu’ils ont couru à leur propre perte.

La contestation populaire commencée le 22 février peut être résumée par la fameuse phrase d’un manifestant qui est entrée dans l’histoire »il faut les déloger tous ». Est-ce réaliste au-delà de l’enthousiasme que suscite cette phrase ?

Tout expert de communication politique vous dira que ce slogan, eu égard à la conjoncture spécifique de son apparition, est un coup de génie. Il était cependant le fait spontané d’un citoyen ordinaire, déterminé à éviter le piège d’une manœuvre en provenance de la présidence.

Mais comme tous les slogans, il a ses limites. En effet, comment définir le « tous » ? Personne ne s’est aventuré à le définir de peur de subir les foudres de ceux et celles qui veulent le maintenir comme opérateur non-défini d’un slogan qui a été politiquement si mobilisateur. Et pourtant, il faut se prêter à l’exercice. Il en va de la crédibilité de l’action politique future dans le pays.

On peut s’entendre sur le départ nécessaire des figures oligarchiques, politiques et militaires associées au système Bouteflika au plus haut niveau. C’est ma préférence. Mais même là, il faut être prudent et se demander si l’actuel chef d’état-major doit faire partie de ce « tous » ? Si oui, quand doit-il partir ? Tout de suite ? Une telle exigence serait totalement irresponsable vue la prise de position favorable à la mobilisation populaire, vue surtout la délicatesse de la situation politique actuelle.

Et quand bien même la situation était moins délicate, par qui le remplacer si ce n’est par l’un de ses collègues de l’état-major. Ou alors eux aussi font partie du « tous » et doivent partir ? Si oui, qu’en est-il du corps des officiers ?

Vous voyez que ce n’est pas si simple. Et la complexité gagne en superbe dès lors qu’on élargit la question à l’administration publique, au corps diplomatique, à la justice, au personnel universitaire, aux médias, aux partis politiques, voire au secteur économique privé. Et que doit-on penser de ces blogueurs qui avaient applaudi le quatrième mandat pour se découvrir des vertus révolutionnaires ces deux derniers mois et trainer dans la boue, à coup d’anathème et de diffamation, des personnes tout à fait honorables ?

Je crois sincèrement que le génie de ce slogan doit être mesuré sur l’ordre de grandeur de l’idée simple que voici : tous ceux et toutes celles qui ont servi l’Algérie dans tous ces domaines ne sont pas nécessairement corrompu(e)s et incompétent(e)s. L’expérience, de l’Espagne à la Corée du Sud et à l’Amérique Latine, nous enseigne que toutes les démocratisations réussies ont adopté cette idée simple mais pleine de sagesse pratique.

Pensez-vous que le mouvement populaire aura son mot à dire dans la gestion de la transition ?

Il faut d’abord souligner l’ampleur remarquable de l’impact que la mobilisation a d’ores et déjà eu. Comparez la déprime profonde dans laquelle se trouvait le pays au moment où les hommes du président annonçaient, regard hagard et mine morose, la candidature de Bouteflika pour un cinquième mandat, et l’euphorie, l’enthousiasme, et l’optimisme actuels. L’exploit est vraiment loin d’être négligeable. Je le dis sans angélisme parce que je suis conscient que ce n’est que le début d’un processus qui, au meilleur des cas, sera long, tortueux et semé d’embuches.

Il existe en Algérie des forces centrifuges, parfois liées au pouvoir, d’autres fois propres à la société, qui n’ont pas pour projet un pays en paix avec sa réalité plurielle, régi par un état de droit. Et c’est justement ce caractère pluriel qui doit être considérée lorsqu’on se pose la question du rôle, non plus contestataire mais pratique, du mouvement populaire. Car se profile ici le défi de la représentation.

Aucune personnalité, aucun courant politique ne saurait prétendre représenter ce mouvement sans être automatiquement contesté. La raison tient à la multitude de sensibilités politiques qui traversent la société algérienne. Ces sensibilités sont parfois diamétralement opposées sur des questions sociétales particulièrement sensibles. C’est pourquoi d’ailleurs le peuple ne se manifeste sous la forme d’un acteur unifié et homogène que dans les moments historiquement furtifs des révolutions et des mobilisations massives. Dès que la revendication commune est satisfaite et que l’étape post-revendication impose les contraintes de l’action pratique et les exigences d’une vision future, la logique de la réalité plurielle du peuple reprend le dessus. On ne peut dès lors parler de représentation au singulier d’un peuple unifié, mais de représentations au pluriel, d’un peuple similaire en cela à tous les peuples, donc pluriel et diversifié.

Cependant, de la mobilisation il reste toujours un sentiment profond et salutaire d’une appartenance commune. Et c’est ce sentiment précisément qui peut – sans que cela ne soit gagné d’avance – permettre aux différentes représentations du mouvement populaires de traduire le sens extraordinaire de responsabilité qui a caractérisé les manifestations en une sagesse politique.

Une sagesse qui placera à la tête des priorités non pas les revendications idéologiques polarisantes, mais l’établissement des lois, des règles, des mécanismes, et des institutions qui garantissent que toutes les sensibilités puissent continuer à s’exprimer librement dans le futur, sans qu’à aucun moment un courant politique ne se revendique d’une victoire électorale pour revenir à un régime oppressif sous une nouvelle couleur idéologique.

Quel sera le rôle de l’armée dans l’après-Bouteflika? Ahmed Gaid Salah pourrait-il devenir le Sissi algérien ?

Parmi les forces centrifuges auxquelles j’ai fait référence, il y en a certainement qui souhaiteraient que l’Algérie connaissent une évolution similaire à celle de l’Égypte. Considérez à titre d’exemple le triste spectacle du discours sclérosant centré sur le culte de la personnalité, répété ad nauseam sur les plateaux de télévision à la gloire de Gaid Salah depuis la démission du président.

Rappelez-vous cependant que Sissi n’a pu franchir le pas d’un coup d’État que parce que des millions d’Égyptiens étaient sortis dans la rue pour dénoncer les pratiques des Frères Musulmans. Bien entendu cela ne justifiait absolument pas la brutalité sanglante du coup d’État, encore moins l’autoritarisme qui l’a suivi. Je veux simplement vous introduire à l’idée selon laquelle parmi toutes les options offertes à l’état-major de l’armée algérienne, celle qui sera suivie dépendra, non pas exclusivement d’un déterminisme atavique propre aux forces, mais en majeure partie des signaux qui proviendront de la classe politique et de la société civile.

De la même manière que sous l’effet du mouvement populaire, l’état-major a agi contre le président alors qu’il a refusé de le faire pendant longtemps, il s’éloignera de toute velléité autoritaire si le sens de la responsabilité dont ont fait preuve les manifestants se traduisait en sagesse dans la pratique politique de l’opposition et de la société civile. C’est la seule voie qui empêcherait l’état-major de se trouver de nouveau dans le rôle d’arbitre.

Quel serait le meilleur scénario pour la gestion de la transition : appliquer la constitution actuelle ou en sortir et mettre en place une présidence collégiale comme on entend ces jours-ci ?

Le problème en Algérie n’a jamais été que l’actuelle constitution (dont la genèse remonte à 1996) ne permettait pas une évolution salutaire de l’Algérie. Bien au contraire. Le problème a toujours été qu’elle fut bafouée, notamment lorsqu’elle fut amandée pour permettre un troisième mandat à Bouteflika, et surtout lorsque l’article 88 (qui deviendra l’article 102 après la révision de 2016) ne fut pas actionné pour mettre un terme à la présidence d’un homme dont l’état de santé ne lui permettait pas de gouverner.

Nous ne devons pas oublier non plus que le mouvement populaire a émergé en se revendiquant du droit constitutionnel à la manifestation. Les résultats obtenus jusqu’à présent étaient inespérés il y a à peine deux mois. Je crois qu’il faut continuer d’inscrire l’action politique dans le cadre légal garanti par la constitution. Pas seulement pour satisfaire au souci moral de rester dans la légalité, même si on doit relever quand même l’aporie qui consiste à prétendre vouloir bâtir un état de droit et en même temps chercher à imposer comme première mesure une suspension du droit.

Donc au-delà du souci moral, un souci stratégique et pragmatique d’efficacité doit être pris en compte. Les forces centrifuges que j’ai évoquées attendent désespérément le moindre écart loin de la légalité pour reconnaître volontiers à l’armée le rôle d’arbitre, ce qui n’est pas souhaitable. Par conséquent si l’objectif est que l’armée ne joue pas le rôle d’arbitre, mais celui de partenaire dans la démocratisation, il est impératif d’aller vers des élections présidentielles comme le prévoit la constitution. Et le faire dans le même esprit de fermeté et de responsabilité que celui qui a prévalu dans le mouvement populaire.

La fermeté ici concerne l’honnêteté des élections et c’est précisément la raison pour laquelle la mobilisation ne doit pas faiblir. Mais pour cela, il est nécessaire que ceux et celles qui cherchent aujourd’hui à représenter le mouvement populaire sans mandat électoral, prennent leurs responsabilités et commencent à s’organiser autour de visions claires de l’Algérie de demain, et s’engager dans la seule voie de légitimation démocratique, les élections.

Considérons maintenant l’option alternative. Elle consiste en la création d’une instance présidentielle collégiale non-élue qui assurerait une transition de six à douze mois. J’ai lu et entendu les propositions les plus contradictoires sur la mission de cette présidence ; cela va de la révision des lois régissant les élections, à la dissolution du FLN et du RND. Mais plus fondamentalement, cette instance étant extra constitutionnelle et nécessitant une suspension de facto de la constitution, elle n’a absolument aucun fondement légal.

Plus grave encore, à quelles lois va-t-elle se référer pour assurer sa mission puisque toutes les lois s’autorisent de l’autorité et de la légitimité conférées par la constitution ? Les lois sont suspendues le moment que la constitution est suspendue. Sur le plan pratique maintenant : comment va-t-on désigner les membres de cette instance ? Par courants idéologiques ? Par régions ? Par corporations professionnelles ? Il n’existe pas de réponses évidentes à ces questions ; en fait, il n’en existe pas du tout.

À ma connaissance, la seule représentation politique légitime est celle qui procède d’un mandat électoral. Donc l’instance proposée ne saurait être légitime que si ses membres étaient élus. Or ceux et celles qui appellent à sa création ne veulent pas d’élections. D’où une contradiction supplémentaire.