Réactions de la classe politique après la démission du président Bouteflika

Mokrane Ait Ouarabi, El Watan, 4 avril 2019

Ali Benflis : «C’est l’épilogue affligeant de deux décennies d’un immense gâchis»

Ali Benflis qualifie la démission, mardi soir, du président Bouteflika, à trois semaines de la fin de son 4e mandat, d’«épilogue affligeant de deux décennies d’un immense gâchis». «A un moment où le peuple algérien vient de clore l’un des chapitres les plus sombres de l’histoire de notre pays, mes toutes premières pensées vont à nos concitoyennes et à nos concitoyens qui ont été les artisans d’une révolution populaire pacifique qui nous a restitué notre fierté nationale et fait l’admiration du monde», souligne-t-il dans une déclaration, félicitant dans ce sillage «le peuple algérien pour sa grande victoire démocratique».

«Dans sa marche vers cette victoire, et à l’égal de ses glorieux aïeux, le peuple algérien a fait l’ample démonstration de son esprit de résistance, de son amour pour la patrie et de son attachement inébranlable au recouvrement de la libre maîtrise de son présent et de son devenir», relève M. Benflis qui estime que «toutes les générations à venir reconnaîtront à cette génération une place à part pour être venue à bout de l’un des régimes politiques les plus désavoués et les plus décriés de l’Algérie indépendante, et d’avoir mis le pays sur la juste voie de l’édification d’un Etat de droit sur la base de la souveraineté du peuple, de l’égalité citoyenne et du respect plein et entier des libertés et des droits».

Ali Benflis a également félicité la position honorable de l’Armée nationale populaire qui, «au moment de la difficile épreuve que vit notre pays, s’est rangée du côté du peuple». «Ce choix naturel était attendu d’elle, et, ce faisant, elle a apporté un autre témoignage puissant de sa nature authentiquement populaire, nationale et républicaine», ajoute-t-il.

Pour lui, l’ANP a donc su assumer son devoir patriotique éminent et apporter une contribution déterminante «qui lui vaut la reconnaissance de toute la nation». «Si le peuple lui-même a été l’artisan de sa révolution démocratique, l’Armée nationale populaire a aidé à l’aboutissement apaisé, serein et pacifique de sa toute première phase», insiste M. Benflis, pour lequel «les premiers pas de la sortie de l’impasse politique, institutionnelle et constitutionnelle viennent d’être faits, mais le chemin de la refondation et de la reconstruction reste encore long».

«Sur ce chemin, il y a encore des bombes à retardement que l’ancien régime et ses alliés extraconstitutionnels se sont ingéniés à multiplier et qu’il s’agit maintenant de désamorcer les unes après les autres. Il y a la présidence de l’Etat qui devra revenir à une ou des personnalités irrécusables. Il y a un gouvernement discrédité et désavoué avant même sa formation qu’il importe de recomposer.

Il y a un Conseil constitutionnel dont la présidence a pris fait et cause pour l’ancien régime et dont il faudra traiter le cas de manière compatible avec toutes les exigences d’une bonne tenue de la prochaine échéance présidentielle. Il y a, enfin, la préparation, l’organisation et le contrôle de cette échéance qu’il faudra soumettre à des mécanismes acceptables pour tous», précise le président de Talaie El Hourriyet.

 

FFS : «Seule la formidable mobilisation pacifique a pu infléchir la posture arrogante du régime»

Le FFS estime que la démission du chef de l’Etat, «faisant suite à un ultimatum du chef d’état-major de l’armée, signe l’épilogue de vingt années d’un système totalitaire et mafieux». Il commente dans ce sillage les termes graves et le ton accusateur du chef d’état-major qui «s’en est pris violemment à la mafia au pouvoir qui a bradé et dilapidé les richesses nationales et a hypothéqué l’avenir du pays».

Pour le FFS, «le chef d’état-major, qui espère s’adjuger indûment le titre de sauveur de la révolution algérienne, ne peut nous faire oublier qu’il avait soutenu tous les coups de force électoraux, qu’il avait validé les violations de la Constitution, qu’il avait permis la répression sauvage de toute forme de contestation sociale et qu’il avait approuvé toutes les lois liberticides et les options économiques qui ont engendré la misère sociale et la faillite financière de l’Algérie».

Le plus vieux parti de l’opposition considère que «seule la formidable mobilisation pacifique des Algériennes et Algériens a pu infléchir la posture arrogante et méprisante du régime politique totalitaire et mafieux et imposer une tournure imprévue et inimaginable».

Le FFS rend ainsi «un hommage particulier au peuple algérien qui a bravé toutes les difficultés et éludé toutes les manœuvres machiavéliques, dans son élan historique vers son autodétermination pour recouvrer sa fierté et sa dignité».
Le FFS affirme que «les revendications légitimes de ce soulèvement citoyen ne peuvent en aucune manière être interprétées comme une motion de soutien ou une caution pour les initiatives proposées par le chef d’état-major».

«Le mouvement révolutionnaire populaire revendique pleinement et légitimement son aptitude et sa grande maturité à pouvoir entreprendre des initiatives destinées à amorcer un véritable processus constituant souverain pour l’avènement de la IIe République», insiste le parti du défunt Hocine Aït Ahmed, qui considère que «l’institution militaire nationale a le devoir moral et historique de garantir et de protéger l’inéluctable transition démocratique en Algérie sans aucune interférence politique».

RCD : «L’abdication de Bouteflika est la grande victoire des Algériens»

Le RCD estime que «l’abdication annoncée du chef de l’Etat, Abdelaziz Bouteflika, est la première grande victoire de la mobilisation populaire». «Prévenant contre toute tentation totalitaire future, elle acte que le combat pacifique et déterminé est la seule voie pour recouvrer la dignité et la souveraineté pleine et entière sur notre destin», souligne ce parti, considérant que «les étalages publics des luttes à mort des clans qui ont squatté la souveraineté du peuple par la fraude, la répression et l’accaparement éhonté des richesses du pays n’ont d’objectifs que la sauvegarde de leurs intérêts via un simulacre de transition en vue de reproduire le système en place». «Aucune Algérienne, aucun Algérien ne peut croire que l’impotence du chef de l’Etat, avérée depuis longtemps par ailleurs, peut être la cause de sa décision de mettre fin à son mandat, à 25 jours de son expiration», précise le RND, selon lequel «les soutiens au 5e mandat de tout le personnel politique du pouvoir, de ses relais et du chef d’état-major, en violation de ses devoirs de réserve, même après le 22 février 2019, ont indigné la population».

Le RCD estime que «les citoyens mobilisés dans la rue, chaque vendredi et dans leurs différentes corporations tous les jours de la semaine, sont les seuls à garantir une véritable transition de rupture avec le système politique, ses symboles, ses pratiques et ses figures». «C’est pourquoi les militants du Rassemblement continueront à se mobiliser aux côtés de notre peuple contre toute transition pilotée par des démembrements du système», insiste ce parti, qui considère que «l’Algérie nouvelle se construira par la mise en place d’organes de transition issus de la société civile mobilisée à travers les différentes corporations qui portent les revendications essentielles d’un Etat de droit, une justice indépendante et une armée républicaine qui se consacre à ses seules missions constitutionnelles sous une autorité civile».

PT : «La démission de Bouteflika n’est pas due à l’incursion brutale de l’armée»

Le Parti des travailleurs (PT) accueille positivement la démission du président de la République, tout en considérant que cet acte à lui seul ne suffit pas pour redresser la marche du pays et construire un Etat de droit. «Cette démission ne saurait à elle seule constituer l’issue positive conforme à la volonté de la majorité, qui veut exercer sa pleine souveraineté sans tuteurs, ni représentants de fait, quels que soient leurs qualités ou postes de responsabilité», fait remarquer le parti de Louisa Hanoune, qui estime que «tout responsable qui a participé activement à la répression des libertés démocratiques doit partir».

Allusion faite aussi au chef d’état-major de l’ANP, Ahmed Gaïd Salah. «C’est la condition pour une véritable refondation politique, institutionnelle nationale consacrant la souveraineté du peuple», ajoute ce parti pour lequel «attribuer, comme le font certains médias, partis politiques et autres activistes, dans un matraquage insupportable, la démission du président de la République à l’incursion brutale de l’état-major de l’ANP dans la décision politique, ce que d’ailleurs renvoyaient les images diffusées par les chaînes de TV, participe d’un mépris total et violent à l’égard de la mobilisation de dizaines de millions d’Algériennes et d’Algériens qui ne sauraient permettre que leur soit dénié, une fois de plus, le droit de décider de leur sort».

Pour le PT, «vouloir enfermer la révolution en cours dans le carcan d’une Constitution dépassée équivaut à imposer le maintien du système en place et du régime présidentialiste qui concentre tous les pouvoirs entre les mains d’un seul homme et donc des institutions à commencer par les deux Chambres du Parlement et le gouvernement rejetés par l’écrasante majorité du peuple».

«Elle équivaut à confisquer la volonté et la souveraineté de la majorité, seule source de légitimité, en imposant un calendrier débouchant exclusivement et d’autorité sur des élections présidentielles qui pérennisent la nature du régime en changeant juste de Président», ajoute le PT qui «rejette toute tentative, d’où qu’elle vienne, visant à entraver, stopper le mouvement révolutionnaire et rappelle que c’est le système en place qui met en péril le peuple algérien et la nation algérienne et que la confiscation de la volonté du peuple, fut-elle l’émanation de l’ANP, est porteuse de dangers intérieurs et extérieurs pour le pays, car contraire à la démocratie et pouvant servir d’alibi pour les ingérences extérieures».

PLD : «Une réunion extraordinaire des partis démocrates s’impose»

Le Parti pour la laïcité et la démocratie (PLD) appelle à une réunion extraordinaire des partis démocrates. «En un mois, l’Algérie a connu deux remaniements ministériels et un deuxième gouvernement vient d’y être parachuté», souligne ce parti coordonné par Mustapha Hadni. «Mais dans ce contexte délétère, quelle dimension prend la démission officielle de Bouteflika et quel rôle est en train de jouer Gaïd Salah dans le nouveau rapport de forces ?» se demande le PLD, qui considère qu’«à chaque fois que le système, par le passé, a été sérieusement ébranlé dans ses assises, celui-ci a pu rebondir en piétinant les principes qui le fondent, l’essentiel pour lui étant de tirer son épingle du jeu et de perdurer». «Ainsi, au début des années 1980, celui-ci renie purement et simplement ”le socialisme”, pourtant gravé dans le marbre de la Constitution, pour le libéralisme sauvage et, vers la fin de la même décennie, il renonce au monopole du pouvoir en scellant une alliance avec l’islamisme politique, au risque de saper à jamais les fondements de l’Algérie et de la précipiter dans le linceul de l’Etat théocratique.

Mais grâce aux efforts conjugués de l’ANP et des forces patriotiques du pays, le projet du FIS avorte en 1992», relève ce parti pour lequel «le système inaugure une nouvelle ère politique, dont l’objectif essentiel a été de contrarier l’émergence d’un véritable projet de société démocratique en frayant dans les eaux fangeuses de l’islamisme politique et en s’appuyant sur une oligarchie financière sortie de son aile et nourrie à la mamelle de la rente. 2019 n’est pas 1992 !»

Le PLD appelle à déjouer les plans machiavéliques du système et à exiger l’instauration d’une République libre et démocratique. «C’est pourquoi les démocrates ont la responsabilité historique de ne pas décevoir de tels espoirs, car le système, comme les islamistes, fera tout pour saborder l’instauration d’une République moderne et démocratique», insiste-t-il.

Ainsi donc, pour le PLD qui considère que «si les démocrates veulent réellement ouvrir la voie à l’Etat de droit, ils doivent à tout prix éviter de se présenter face à leurs ennemis en rangs dispersés et se décider à se retrouver ensemble autour d’une table».

Propos recueillis par Mokrane Aït Ouarabi