La nuit des longs couteaux n’a pas eu lieu, mais l’angoisse est toujours là

Makhlouf Mehenni, TSA, 02 Avril 2019

Les événements s’accélèrent depuis quelques heures. Sommé par l’armée de démissionner, le président Bouteflika s’est exécuté en annonçant lundi qu’il partira avant la fin de son mandat, mais avec l’intention peut-être d’emporter celui qui l’a poussé vers la sortie.

La promesse de Bouteflika de prendre des mesures importantes pour assurer le bon fonctionnement des institutions est interprétée comme une menace d’utiliser ses prérogatives constitutionnelles pour limoger le chef d’état-major de l’ANP. 

On ne sait pas si telle est l’intention du cercle présidentiel, mais il devient clair que le clash avec l’état-major de l’armée est irréversible. Cette journée de lundi 1er avril n’a pas été celle de toutes les décantations, mais les choses se sont quelques peu éclaircies et on a su un peu plus sur ce qui se passe au sommet de l’Etat. Du moins, les événements de la journée ont permis de comprendre que le maintien du chef de l’armée dans la composante gouvernementale comme vice-ministre de la Défense nationale relevait plus de la manœuvre que d’une véritable entente sur une feuille de route pour une sortie de crise qui contente toutes les parties.

Pendant toute la journée, des informations sur les actions de la justice à l’encontre d’hommes d’affaires proches du cercle présidentiel jusque-là intouchables ont été diffusées de manière officielle. Tahkout, Haddad, Kouninef et d’autres font désormais l’objet d’une interdiction de sortie du territoire nationale.

Dans la foulée, l’ancien patron du DRS, mis en cause samedi par l’état-major et accusé par la chaîne Echourouk d’avoir pris part à une réunion avec des agents étrangers, est sorti de son silence. C’est la deuxième fois seulement qu’il le fait de toute sa carrière, ce qui démontre si besoin est que l’heure est grave.

Lundi soir, les plus folles rumeurs ont circulé à coup de communiqués, faux ou authentiques, de démentis et de toutes sortes de rumeurs. Le chef d’état-major est donné limogé, mais le MDN a vite rétorqué que le communiqué diffusé sur les réseaux sociaux était un faux. La présidence n’a pas démenti.

D’autres rumeurs ont fait état de l’encerclement du siège de l’ENTV et certaines chaînes de télé privées, mais sans fondement. Notre journaliste s’est rendu sur place à 20 heures et il n’a constaté aucun dispositif particulier.

Les Algériens ont constaté en se réveillant ce mardi matin que la nuit des longs couteaux n’a pas eu lieu, mais l’angoisse est toujours là. Qu’est-ce qui va se passer maintenant ? L’armée va-t-elle prendre les choses en main d’une manière directe et décréter officiellement le début de la transition ?

La classe politique entre expectative, soutien à l’armée et provocations

En tout cas, dans la classe politique, elle commence à engranger ses premiers soutiens. Le plus notable c’est celui de Mustapha Bouchachi, une figure du mouvement populaire jouissant d’une certaine aura auprès des manifestants. Le célèbre défenseur des droits de l’Homme a salué les appels répétés du chef d’état-major de l’armée le général Ahmed Gaid Salah à appliquer les articles 7, 8 et 102 de la Constitution, estimant que l’armée « a pris parti pour le peuple ». Bouchachi a exigé de Gaïd Salah des actes concrets allant dans le sens de la consécration de la souveraineté populaire.

Ali Benflis, lui, a carrément appelé à la neutralisation des « forces extra-constitutionnelles qui ont pris les commandes à la présidence ».

Plusieurs formations de l’opposition devraient se réunir au siège du parti El Adala de Abdallah Djaballah et une position commune devrait être arrêtée.

Par ailleurs, deux acteurs de la désormais ex-Alliance présidentielle se sont exprimés, mais hélas avec les mêmes vieux réflexes desquels ils semblent avoir du mal à se débarrasser. Seddik Chihab, porte-parole du RND, a carrément versé dans la provocation. « Combien de temps ce Hirak pourra-t-il durer ? Un mois, deux, trois, quatre cinq mois ? Il finira par se mettre à genoux et les choses reprendront leur cours », a-t-il proféré.

Said Lakhdari, chef du groupe parlementaire FLN à l’APN, a, lui, apporté son soutien aux dernières annonces de Bouteflika. « Nous, au FLN, on n’acceptera jamais qu’Abdelaziz Bouteflika sorte par la petite porte. Vous pensez qu’il va partir comme ça et laisser peut-être l’Algérie dans le chaos ? Je ne pense pas, donc il y aura d’autres décisions qui vont venir et je suis sûr que, d’ici le 28 avril, l’Algérie trouvera la meilleure solution pour sortir de cette crise inédite », a-t-il déclaré à la radio française RFI.