ḥirak : « les gens d’en bas ne veulent plus être dirigés par ceux d’en haut ; ceux d’en haut ne peuvent plus diriger ceux d’en bas »

S. Khélifati, enseignant à l’université de Boumerdès, 30 mars 2019

Après six semaines de marches populaires (désignées sous le vocable ḥirak), dans lesquelles toutes les catégories sociales (y compris les écoliers et il ne reste, pour la petite histoire, que les bambins des crèches) ont participé pour exiger le départ du président Bouteflika et de tout le « système » actuel avec lui, la question qui commence à nous tarauder tous est « que faire maintenant ?». La réponse n’est pas facile. Ceci pour deux raisons essentielles à mon avis :

La première est que le peuple (qu’on désignera aussi par ḥirak ou 7irak selon la mode) exige un changement radical, c’est-à-dire une nouvelle alternative qu’il faudra préciser, et non pas une alternance.

La deuxième est comment rassurer les états étrangers ayant des accords avec notre pays pour éviter les pressions ; dans ce contexte, il nous faut être vigilants et veiller aux manœuvres de certaines parties hostiles à notre pays ( on ne peut nier que celles-ci existent) qui veulent nous orienter vers des choix servant uniquement leurs intérêts .

Concernant la pression sur le pouvoir actuel incarné par un « président » ne lâchant rien, elle reste maintenue grâce au ḥirak de chaque vendredi relayé les autres jours de la semaine par les protestations sectorielles (justice, enseignement, institutions d’état, hôpitaux, usines…) Cette situation ou dissidence est révolutionnaire dans le sens où, en résumé : « les gens d’en bas (peuple) ne veulent plus être dirigés par ceux d’en haut (pouvoir) et ceux d’en haut ne peuvent plus diriger ceux d’en bas. »

Que peut-on retenir de ces marches ?

1) Elles rappellent pour beaucoup d’algériens, par leur côté populaire, les célébrations de l’indépendance de l’Algérie du 05 juillet 1962 : le nombre extraordinaire de drapeaux en témoigne et toutes les couches de la population ont participé avec un slogan dominateur « silmia, silmia », c’est-à-dire pacifique avec une nouveauté qui est l’apparition du drapeau amazigh porté par de nombreux algériens au côté du drapeau national.

2) La participation majoritaire des jeunes que l’on croyait apolitiques jusqu’ici , ne pensant qu’à partir à l’étranger. On parle souvent de l’honneur algérien (« nif ») . Il vient d’être mis en exergue en montrant que l’avenir est ici, dans leur pays. Aujourd’hui, nous devons faire confiance à cette jeunesse qu’on a tant vantée en paroles et aussi lui donner la possibilité de prendre en charge son avenir. De quel avenir s’agit-il ? Le temps viendra pour discuter de cela.

3) Parmi les slogans scandés, il y a celui-ci : « Les Algériens ! ». Il a retenti dans toutes les régions d’Algérie (ce dernier est apparu il y a quelques années lors des éliminatoires de la coupe du monde 2010). Ce slogan revêt à mon avis une signification particulière pour deux raisons essentielles.

Premièrement, il vient renforcer l’idée de la nation algérienne. En effet, depuis longtemps, se pose la question de savoir si l’Algérie est une nation et l’on parle souvent d’Etat-Nation.
Deuxièmement, il montre le rapprochement des différentes composantes ethniques pour former le peuple algérien à savoir, kabyles, chaouis, mozabites, touareg, arabes… (le nombre impressionnant de drapeaux national et amazigh en témoigne) .

4) La participation massive des femmes sans complexe et le comportement exemplaire des manifestants envers elles ont montré qu’au fond les algériens souhaitent bien que la femme algérienne ait sa place dans la société comme pour les hommes. Il faudra ancrer cet acquis pour toujours dans la société algérienne.

5) Certains slogans sectoriels diviseurs ou religieux ont retenti ça et là . Heureusement qu’ils étaient très minoritaires , presque inaudibles, et que ceux unificateurs ont été les plus scandés.

6) Les pancartes et banderoles ont révélé un esprit ouvert, plein d’imagination et de création de types artistique et humoristique, notamment chez les jeunes . Aussi, on a assisté à des scènes de ballet, de danse, de théâtre, de musique… Gageons que cet élan se poursuivra par la suite et que les marches populaires donneront de la matière à de nouveaux talents.

7) On a assisté à un acte de civisme après les marches consistant à nettoyer les rues. Cela montre que les jeunes algériens sont des citoyens civilisés. Espérons que cela perdurera pour toujours.

8) Réveil et reprise des revendications politiques de différents acteurs de la société : travailleurs, journalistes, avocats, magistrats, médecins…, afin de défendre leurs droits lors des marches entre deux vendredi. Il faut bannir l’état policier.

9) Ouverture des médias publique et privé sur la réalité politique du pays.

10) Intéressement à la politique par les jeunes surtout qu’on voit à travers leurs slogans et leur référence à la constitution : qui ne connait pas maintenant les articles 7, 8, 9 , 102 …

11) Que le FLN dégage ! A ce propos, les militants du « parti » du FLN qui se disent honnêtes et ont un programme doivent, s’ils veulent être sincères, changer de sigle et remettre les moyens matériels et financiers qu’ils ont amassés et qui l’ont avantagé et se mettre à niveau (faire une mise à jour) comme les autres partis. Idem pour le RND qui a usurpé le projet du RPN (Rassemblement Patriotique National) de feu Boudiaf. Et on verra !

Gestion du pays sous la présidence de Bouteflika

La venue en 1999 de Bouteflika au pouvoir par des « élections », qui se sont déroulées dans un contexte où les algériens n’aspiraient qu’à une chose, à savoir ramener la paix dans le pays après la période noire des années 90 dominées par un terrorisme sanguinaire au nom de l’islam et par un jeu trouble des tenants du pouvoir, était saluée par une majorité d’algériens comme s’il s’agissait d’un sauveur. C’est ce qu’a exploitée Bouteflika (il est très intelligent pour ce genre de choses, surtout par son art de parler qui peut dérouter plus d’un).
Ce qui a été fait par la suite.

1) Sur le plan politique.

– Les textes sur la « concorde civile » ( qui n’était que la continuité de la politique de la rahma prônée par l’ex. président Zeroual ) votée par le parlement en 1999 et la « charte pour la paix et réconciliation nationale » adoptée (sans débat) par référendum en 2005 étaient son point d’orgue. Il faut dire que l’écrasante majorité ayant votée ne connaissait pas les détails du texte et il y a beaucoup de choses à dire sur ça. Bref, le peuple algérien ne voyait que la paix. C’est ce qu’a exploité Bouteflika (il est très intelligent pour ce genre de choses, surtout par son art de parler qui peut dérouter plus d’un).

– En 1999, lors de son élection il avait prêté serment, en posant sa main droite sur le coran, de respecter la constitution sur le nombre de mandats qui était limité à deux. On sait comment il l’a triturée ensuite pour rester au pouvoir. Sur cette question, on sait que les lois algériennes sont rédigées le plus souvent de manière floue pour pouvoir les manipuler en cas de nécessité. L’exemple en est l’article sur le dépôt des dossiers de candidature dans la loi électorale de 2016 qui a fait débat.

– Après s’être bien installé à la « casa d’El Mouradia (lors de son deuxième mandat) », il s’attaqua par la suite à certains généraux en les humiliants et en les traitant de tous les maux et se prît pour l’ « incarnation du peuple » et même de Dieu pour certains (des vidéos existent).

– En politique internationale, l’Algérie a su garder sa neutralité envers certains conflits comme ceux de la Lybie, de la Syrie, du Yémen et du Mali en n’intervenant pas aux coalitions dites internationales qui s’ingéraient dans les affaires intérieures des Etats souverains.
– Surveillance efficace des frontières, notamment du Sud, par l’ANP afin d’empêcher les infiltrations soit des contrebandiers , soit des terroristes.

2) Sur le plan social et culturel.

On ne peut nier certaines réalisations telles que la construction d’un nombre considérable de logements, de routes , d’écoles, d’universités un peu partout…, mais en regardant de près, on peut dire que cela a été fait grâce aux richesses que recèle le pays surtout grâce aux rentrées en devises (dues au prix élevé des hydrocarbures) et à la main d’œuvre chinoise. Cependant la culture a été presque complètement abandonnée.
3) Sur le plan économique. Pas de réalisations majeurs. Sauf le détournement des richesses nationales au profit de certains privés devenus des « oligarques » qui s’attachent maintenant à influencer le pouvoir avant de le prendre (sur ce plan, il y a beaucoup à dire). En regardant de plus près, on a voit que beaucoup de bénéficiaires de marchés portent les mêmes noms que « ceux d’en haut » et n’investissent que dans les secteurs rentables , non productifs.

Ce que ne savent pas les jeunes sur Bouteflika

Il faut rappeler aux jeunes algériens que Bouteflika a fui (ou s’est exilé, c’est selon) le pays de 1980 à 1999 après avoir été condamné par la cour des comptes pour détournement de l’argent provenant du reliquat des ambassades algériennes à l’étranger quand il était ministre des affaires étrangères. Par la suite, il remboursera une partie.
Pendant la période noire des années 90, il était au moyen orient chez ses amis comme il aimait le dire, tandis que le peuple algérien souffrait de la violence terroriste. Le comble, c’est qu’en 1994 il a été appelé (ce qu’il faudra éclaircir un jour) à prendre la présidence après celle du HCE (Haut Comité d’Etat) suite à l’assassinat de Boudiaf. Il refusa en invoquant une raison farfelue d’être le maître de la situation. Pendant cette période, le terrorisme était en plein essor et son refus d’assumer cette charge difficile montre à quel point il est incapable de gérer les moments difficiles. Ce n’est qu’en 1999, à la faveur de la démission (qu’il faudra aussi éclaircir un jour) du président Zéroual, élu démocratiquement en 1995, et au moment où le terrorisme était en train d’être vaincu grâce à l’armée, à la résistance du peuple (on peut citer beaucoup de faits sur l’héroïsme des algériens ayant combattu la terreur) et au rôle joué par les GLD et autres, qu’il accepta de se présenter à la présidentielle de 1999 où il a été élu (là aussi, il y a matière à discuter du comment cela s’est passé mais, bref, respectons le choix du peuple).

Dès son « intronisation », il commença à faire des discours à faire pleurer des gens, à sillonner les wilayas, à jurer qu’il n’était pour rien dans la situation de l’Algérie de l’époque, à promettre un avenir radieux et j’en passe. De plus, il bénéficia de circonstances favorables par l’augmentation des prix de pétrole à l’échelle mondiale et par une pluviométrie favorable à l’agriculture (certains ont vu à cela un signe de Dieu oubliant les différentes catastrophes naturelles. Bref). Ce fut pour lui une période d’extase ; et de discours en discours, il oubliait petit à petit ses promesses. Il faisait aussi un va et vient incessant de capitale en capitale pour « redorer » l’image de l’Algérie à l’étranger. Malheureusement, pour lui, les investisseurs étrangers privés n’ont pas répondu à son appel, si ce n’est la Chine par des relations d’état à état.

En 2005, le pouvoir incarné par Bouteflika a failli bradé la Sonatrach, source principale de devises pour l’Algérie.
Bref, on peut encore citer des faits sur beaucoup de choses sur les manquements du président Bouteflika connu pour sa façon de ne faire qu’à sa tête.

Les raisons du « ḥirak »

Le mouvement « ḥirak qui a commencé le 22 février 2019 (en fait, il a été l’aboutissement des manifestations, la semaine d’avant, dans les villes de Kherrata dans la wilaya de Béjaïa, de Jijel, de Bordj Bou Arréridj et de Khenchela où il a été fermement question du rejet d’un 5e mandat pour Bouteflika) est le résultat de vingt années (sans parler des années précédentes bien sûr) d’une gestion du pays qui devenait de plus en plus catastrophique et étouffante pour les jeunes. Pourtant, sur les plateaux de télévision, pendant des années on nous harcelait avec les soi-disant réalisations (« indjazat »), citées plus haut, du président. Cependant, l’Algérie étant un pays riche en ressources minières et énergétiques, on a oublié la vraie richesse d’un pays qui est le capital humain, le savoir-faire, les ressources humaines. Sur ce plan, il n’y a pas eu véritablement de réalisation. Et c’est ça le ratage du pouvoir actuel qui n’a pas ou a peu investi dans la richesse humaine. Construire des universités alors que l’encadrement ne répond pas aux exigences de formation et de recherche , former des étudiants qui ne sont pas opérationnels sur le terrain à quelques exceptions près s’ils ne sont pas en chômage, construire des routes par des gens incompétents (suivez mon regard) qu’on réparera constamment et qui engloutissent un argent fou, bâtir des immeubles où les logements sont à refaire et j’en passe, c’est bien beau, mais le prix est très élevé. Par exemple, Certaines entreprises et sociétés nationales ( le peu qui reste) n’arrivent pas à trouver des ingénieurs algériens pour des travaux de maintenance et de réparation (ici on ne peut accuser les étudiants formés car ils sont le produit de ce système). On peut encore citer des constructions ou réalisations pour le prestige qui sont un véritable gouffre financier. Aussi, la formation professionnelle laisse à désirer : trouver un plombier, un électricien, un peintre qualifiés est véritable casse-tête.

A trop vouloir se vanter de ses « réalisations » pour acheter la paix sociale, le pouvoir avec ses propagandistes ont totalement négligé la mal-vie de la jeunesse. Pourtant il a été averti pendant des années par au moins six phénomènes sur le plan social :

1) Par les chansons et slogans dans les stades . A ce propos, la célèbre chanson de « Ouled el bahdja » (par les fans du club USMA) intitulée « la Casa del Mouradia » a fait un résumé politique pertinent des quatre mandats précédents et a même prévu un cinquième qui a été heureusement balayé par le ḥirak.

2) Par les réseaux sociaux, notamment face book, qui ont été le catalyseur du « 7irak » par les jeunes. Sur ce plan, on peut relever le retard pris par notre pays dans les réseaux de communications (internet, téléphonie etc.).

3) Par le chômage endémique des jeunes notamment des étudiants ayant terminé leurs études.

4) Par le phénomène « harraga » qui prenait de l’ampleur d’année en année sans que les responsables ne prennent, par incompétence et par égoïsme, conscience de la tragédie qui menaçait la jeunesse.

5) Par le fait que le président était représenté par un cadre lors des différentes cérémonies. Les jeunes, qu’on peut dire ses enfants, ne le connaissent pas et ne l’ont pas entendu. Sur ce plan, il y a de nombreuses blagues et chansons.

6) Par la ténacité des jeunes médecins résidents en résistant six mois pendant une grève pour la satisfaction de leurs revendications légitimes.

Soulignons aussi le fait que sous la présidence de Bouteflika, on a assisté à la division de presque tous les syndicats, à l’étouffement des médias et de la voix les journalistes, à la répression des différentes marches de protestation etc. Mais c’est surtout la corruption qui a fait des ravages sur les plans social et économique.

Enfin, mentir, voler, abuser, vanter « fakhamatouhou » tel était le crédo de ses thuriféraires (ou « chiatine »). Et voilà, paf ! L’explosion du 22 février 2019 est venu remettre les choses en place. Bien sûr, il reste encore à approfondir les causes de cette situation en remontant plus loin dans l’histoire de l’Algérie depuis 1962. Il faut savoir que plusieurs explosions sociales ont eu lieu comme par exemple celle des lycéens de Constantine et de Sétif, d’Octobre 1988, des « Arouchs » en 2001…

Quelles solutions ?

Il existe jusqu’à maintenant deux types de solutions.
La première solution, prônée par certains proches ou collaborateurs du pouvoir actuel (sincères ou non), certaines personnalités (n’ayant rien de commun avec ce pouvoir) et certaines parties telles que l’armée, consiste en une transition faite dans le cadre de la constitution actuelle pour soi-disant éviter les dérapages ou le chaos en appliquant l’article 102 qui fixe les règles en cas de maladie, de décès ou démission du président. Dans chacun de ces cas, il est remplacé par intérim par le président du conseil de la nation pour une période déterminée qui jouera le rôle de président de la république dans certains domaines. Cette proposition a trouvé échos auprès du Général-major de l’armée qui l’a suggérée ou proposée dans son intervention du 26 mars 2019. Certains la soutiennent et trouvent qu’elle résoud le problème de la transition dans un cadre légal constitutionnel pour aller rapidement à des élections.

Remarque. Une première conséquence est le lâchage du président par ses soutiens indéfectibles tels le RND et le FLN qui nous donnent un exemple vivant de ce que c’est l’opportunisme : la flèche de la girouette se met dans le direction du vent .
Cependant, en regardant de près cette proposition d’appliquer l’article 102 de la constitution, il y a trois problèmes .

Le premier est qu’un empêchement pour cause de maladie qui peut prend du temps pour réaliser la transition et qu’une démission qui peut faire gagner un peu de temps, doivent établis par quelqu’un : c’est soit le conseil constitutionnel qui doit faire une vérification dans le cas de maladie, soit que le président démissionne ou qu’on le fasse démissionner. Dans les deux cas, il y a problème car le conseil constitutionnel n’est pas crédible tant par ses membres, tant parce qu’il a bafoué lui-même la constitution en acceptant le report des élections et en séquestrant les dossiers des candidats à la présidence retenus par ce même conseil. D’autre part, l’article 104 dit que dans le cas de l’article 102, le président par intérim ne peut dissoudre ou remanier le gouvernement actuel. Or ce dernier n’existe plus après la démission du gouvernement de Ouyahia qui a été acceptée par le président et le nouveau n’est pas encore installé. Donc là encore, il y a problème. Certains préconisent à ce que président installe un nouveau gouvernement avant le 28 avril, d’autres demandent aux juristes de trouver un subterfuge pour contourner la loi. Aussi, il faut dire que si la proposition de l’article 102 a été faite par Gaïd-Salah en tant que chef de l’armée, alors il y a interférence de l’armée dans le politique et si en tant que vice-ministre de la défense (qui n’existe plus depuis la dissolution du gouvernement) , là encore il y entorse à la constitution . Et voilà, on veut faire la même chose que ceux à qui l’on reprochait le piétinement de la constitution. Seul le peuple en général peut ne pas respecter la constitution, car il en est la source ( articles 7,8 et 9 de la constitution).

Le deuxième, c’est qu’elle comporte un danger en ce sens qu’elle permettra au gens du système actuel de se repositionner avec tous les subterfuges inimaginables.
Le troisième, c’ est qu’elle prive le peuple de sa victoire totale car il demande que tout est à refaire sur le plan politique. On peut dire que cela ressemble à une sorte de contre-révolution.

Dans ce cadre, on a vu un déferlement médiatique de certains membres du FLN, du RND, de politiques et juristes pour nous vanter cette solution suggérée par l’armée.
C’est pour cela que, lors de la sixième marche du vendredi 29 mars 2019, le hirak ne s’est pas contenté de cette solution.

L’autre solution prônée par le 7irak ou peuple est le départ du « système » actuel dans sa totalité, c’est-à-dire faire une révolution. Bien sûr, il y a la question de savoir qui doit partir exactement, comment faire, par qui la transition doit se faire etc. Le temps presse. Pour cela, une démarche, proposée par des groupes d’intellectuels et par la dite opposition consiste en gros à :

– Mettre en place en quelque sorte une instance présidentielle composée de personnalités intègres et expérimentées qui ne se sont pas « mouillées » avec le pouvoir actuel.

– Installer une sorte de gouvernement provisoire composé là aussi de personnalités connues pour leur intégrité et compétence.

– Organiser une sorte de conférence la plus large possible avec participation des différentes parties reflétant la société algérienne et répondant à la demande du « ḥirak » qui se chargera de mettre en place les mécanismes pour rédiger une nouvelle constitution correspondant à la nouvelle république.

– Faire adopter cette nouvelle constitution par un référendum.

– Enfin, aller vers des élections libres et transparentes en créant une commission indépendante de suivi et de contrôle.

Enfin, à quelques détails près, il semble qu’il y ait un consensus sur cette démarche d’après ce qu’on lit et ce qu’on entend dans les médias. Cependant, la question lancinante est « qui va enclencher et comment la mettre en œuvre ?» Dans ce cadre, il est peut-être préférable pour les historiens ou spécialistes de comparer cette situation avec celle de la transition qui s’est posée après l’indépendance en 1962. On peut se référer au livre de Abderrahmane Farès intitulé « La cruelle vérité » [1].

Alors que faire ?

Il ne faut pas crier encore victoire. Même si on peut dire que l’après Bouteflika a commencé, le président actuel ne veut pas encore lâché (pour preuve, il vient de déléguer le 28 mars le vice premier ministre Lamamra à une réunion de travail en Tunisie). Il peut toujours manœuvrer jusqu’au 28 avril 2019 date limite de son mandat (date de péremption, pour blaguer). Mais quelle que soit l’issue de cette crise, il faut se dire que l’on doit se préparer et s’organiser pour les luttes à venir. Il s’agit de canaliser cette énergie exprimée par le peuple et en particulier par la jeunesse, pour en faire une force de changement. N’oublions pas que nous vivons dans un monde libéral (capitaliste) dominé par les grandes puissances à travers leurs multinationales qui ne pensent qu’à leurs profits. Nous devons alors créer un rapport de force favorable aux partisans du changement voulu par le peuple algérien pour la démocratie, la justice sociale, le progrès social, la lutte contre la corruption, l’égalité … Pour cela, il faut créer un mouvement regroupant toutes les forces des forces démocratiques. A ce propos, il faut éviter d’accuser tous ceux ayant travaillés honnêtement dans les institutions de l’état comme des corrompus. Il en est de même pour ceux qui ont bénéficié des « bienfaits » de l’état car suivant cette logique presque tous les algériens peuvent être traités de corrompus : les bénéficiaires de logement, les étudiants avec les bourses, les enseignants avec les stages… Pour illustrer ce qui vient d’être dit, prenons l’exemple de Ali Ghediri (candidat à la présidence) qui est instructif. Voilà quelqu’un ayant servi dans une institution de l’Etat qu’est l’armée souhaite contribuer au changement avec comme objectif : une rupture avec le système actuel et une deuxième république. On ne peut accuser d’emblée cette personnalité de connivence avec le pouvoir car ayant servi dans l’armée, donc pas de confiance. Pouvoir et Etat ne sont pas la même chose. Ne connaissant pas cette personne, mais par le soutien de personnalités connues pour leur combat pour la démocratie, je pense qu’il fait partie, s’il est vraiment sincère, des forces de changement voulu par le peuple. De plus, il est dans son droit en tant que citoyen. Par la suite, ceux qui l’avaient soutenu ont décidé de changer de cap pour rejoindre le mouvement populaire et suivre ce qu’il souhaite alors pour M. Ghédiri, il faut aller coûte que coûte aux élections, car selon lui le peuple n’a pas demandé le report des élections lors des différentes marches (et ici il a raison, c’est le cinquième mandat qui était ciblé et cela veut qu’il devait y avoir des élections sans Bouteflika) ; ce sont des partis dits d’opposition qui l’avaient demandé. Cet exemple typique montre à quel point qu’il faut se garder de jeter l’anathème sur tous ceux qui ont de près ou de loin travaillé dans les institutions de l’Etat. Au contraire, il faut gagner ces gens-là ne serait-ce que pour leur expérience s’ils le souhaitent. Bien sûr, il s’agit de savoir s’ils sont vraiment sincères ou pas.

Ainsi, comme je l’ai dit plus haut, il s’agit de créer un rapport de force favorable à tous ceux qui luttent pour la démocratie, la justice sociale, le progrès social, la lutte contre la corruption, l’égalité homme-femme, la défense des libertés individuelles et collectives à savoir : libertés de penser (ou de conscience), de parole (ou d’expression), de réunion , d’ associations, de presse, de grève, indépendance de la justice, pluriculturalisme, primauté de l’élu sur l’administratif , primauté du politique sur le militaire etc.

Pour ce faire, il est urgent de faire des assemblées aux niveaux des entreprises, des universités , des communes (là où c’est possible) et de créer des groupes de réflexion et de suivi des événements. Dans ce but, le rôle des travailleurs (en tant que producteurs de richesse) et étudiants (en tant que futurs cadres du pays) est primordial. Les travailleurs ouvriers et fonctionnaires peuvent déjà lancer ces débats car ils sont regroupés dans leurs lieux de travail ; pour les étudiants et enseignants universitaires, bien que les débats ont commencé ça et là, il faudra attendre le retour de l’ensemble des étudiants des vacances de printemps pour amorcer le changement. Il est grand temps à ce que ceux-ci s’activent (surtout après le discrédit jeté sur les anciennes associations estudiantines qui se sont mouillées avec le système actuel) et fassent un peu de politique. Il en va pour l’avenir du pays.

Enfin, il reste encore à réfléchir sur la situation socio-économique et prévenir les menaces qui peuvent provenir de l’intérieur par des tentatives de division ou de l’extérieur par des tentatives de déstabilisation. Là on peut ouvrir bien sûr un débat. Gageons que l’Algérie possède suffisamment des cadres, économistes, juristes, journalistes, politiques …bien préparés pour proposer des voies et moyens de réaliser le rêve porté par la jeunesse algérienne. Le peuple algérien, j’en suis sûr, acceptera des sacrifices, des restrictions, de serrer la ceinture s’il voit que le but de cette révolution sera atteint.

Si Bouteflika se prétendait être l’incarnation du peuple algérien, vingt ans après il est devenu une malédiction pour lui . Pour cela, il nous faut surtout rester vigilants et mobilisés afin que le fleuve ne soit pas encore une fois détourné [2].

P S. Comme chaque jour apporte un nouveau rebondissement, en terminant cette contribution ce samedi 30 mars 2019, une information importante, venant du chef de l’état-major de l’armée réuni avec des hauts responsables de l’armée, vient de tomber où il est dit que la solution de la crise ne peut venir qu’en appliquant les articles 7, 8 et 102 de la constitution et que certaines parties veulent déstabiliser l’ANP dont leur identité sera révélée en temps opportun. N’ayant pas encore de détails, on remarque tout d’abord qu’après avoir suggéré l’article 102, , il a inclus, sous pression du peuple, les articles 7 et 8 exigés par celui-ci. Que signifie cette nouvelle proposition ? Est une nouvelle façon de sauver le système ? Pour ce qui de déstabiliser l’ANP, il faut attendre des précisions.

D’autre part, une autre information est tombée pour dire que des réunions secrètes ont été tenues sous la direction du chef de l’ancien DRS avec des personnalités connues pour trouver une sortie de crise. Encore une fois cela démontre le jeu trouble des gens du pouvoir actuel. Une guerre larvée est menée entre des clans du système honnis. Et encore une fois- là, il faut rester vigilants et mobilisés pour contrecarrer toutes les manipulations et manœuvres venant du système ou d’une partie quelconque. La solution doit venir des « gens d’en bas », et ceux « d’en haut » n’ont qu’à suivre . La lutte continue…

[1]. « La cruelle vérité » est un livre sur les mémoires politiques 1945-1965 du feu Abderrahmane Farès, ancien président du Comité provisoire de l’Etat algérien, dans lequel il retrace les péripéties de la création de l’Etat algérien.
[2] « Le fleuve détourné « est un roman du feu Rachid Mimouni où il raconte comment a été commis le vol de la libération par la politique dirigeante contre le peuple algérien, en exploitant pour elle seule le fruit de l’Indépendance et notamment les richesses du pays, particulièrement le pétrole.