5 dossiers d’un héritage empoisonné

Sofia Ouahib, El Watan, 29 mars 2019

20 ans de règne et autant de dégâts occasionnés dans le secteur de l’habitat et des travaux publics. Retour sur les principaux chantiers polémiques de Bouteflika.

Le scandale du parc Dounia

ll y a trois ans, El Watan a révélé en exclusivité les dessous du contrat signé avec les Emiratis concernant le parc Dounia. Une affaire qui avait fait scandale à l’époque vu les clauses signées et approuvées par la partie algérienne. A cette époque, Abdelmalek Sellal, toujours en poste de Premier ministre avait déclaré : «Il n’y a pas d’affaire Dounia Park, il n’y a aucun problème dans ce dossier. Il s’agit en fait d’une erreur dans la manière d’identifier la catégorie juridique à laquelle appartient Dounia Park.» Mais l’histoire est plus complexe.

Explication : les Emiratis ont bénéficié des actes de propriété pour une partie de leur terrain juste en présentant un avant-projet, ce qui est contraire à la loi sur l’investissement. Cette dernière stipule que quel que soit l’investisseur privé, national ou international, on ne peut pas lui donner un acte de propriété directement sur la base de la présentation d’un projet. Ce n’est qu’après la réalisation du projet qu’on procède à la cession. Or, les Emiratis ont eu droit à l’acte juste en présentant un avant-projet, transgressant complètement la réglementation en vigueur.

Cet acte a été délivré par le Conseil national de l’investissement (CNI), qui a transformé l’acte de concession en un acte de cession de 33 ans renouvelable trois fois. Autrement dit, les Emiratis sont propriétaires du parc pour 99 ans. Il est à noter que, selon le contrat, la partie algérienne doit délivrer aux Emiratis une assiette foncière de 800 hectares hors contraintes. C’est-à-dire que le terrain doit être vierge et ne contenir ni câbles, ni passage de haute tension, ni poteaux… Dans le cas contraire, les travaux de transfert seront à la charge des Algériens.

Par ailleurs, dans le dit contrat, il est dit que les Emiratis vont bénéficier de 170 hectares de surface urbanisable comprenant un ensemble d’unités résidentielles sous forme de deux villages ; des villas ; des appartements de standing ; un hôtel 5 étoiles ; un hôtel 4 étoiles ; un centre des conventions et de conférences ; une école internationale ; un hôpital ; une tour iconique mixte. Le hic est les Emiratis n’ont rendu public le nombre de 20 000 unités d’habitations qu’après avoir fait passer le master-plan. Il faut savoir que 20 000 habitations avec un taux d’occupation par logement de 5 individus équivaut à une ville de 100 000 habitants.

«Ce n’est qu’après avoir signé des engagements et des contrats que les Algériens se sont rendu compte de leur erreur. Et c’est à ce moment là que Sellal a décidé d’enlever la partie résidentielle. Mais le problème, c’est que le contrat avait été signé», confie Jamel Chorfi, expert international. Autre clause du contrat et qui n’est pas des moindres : le montant de la rupture du contrat est exorbitant. En effet, la pénalité s’élève à 1,5 milliard de dollars et est calculable sur chaque jour de retard.

L’autoroute Est-Ouest

Autre chantier qui a fait couler beaucoup d’encre, notamment en raison de son coût global : l’autoroute Est-Ouest. Un projet qui a démarré en 2006, évalué initialement à 7 milliards de dollars etcensé être plafonné à 11 milliards de dollars, selon les dires de l’ancien ministre des Travaux publics Amar Ghoul en 2010. Le coût global de l’autoroute est-ouest a connu de nombreuses hausses. En effet, en 2014, l’ancien ministre des Travaux publics, Abdelkader Kadi, avait déclaré que le projet a coûté 13 milliards de dollars pour 1216 kilomètres, soit plès d’un milliard de dinars le kilomètre.

Pour Abdelhamid Boudaoud, président du Collège national des experts architectes, c’est un gouffre qui ne dit pas son nom. «La bagatelle de 13 milliards de dollars seulement pour 1216 km, ce qui correspond à 11millions de dollars par km, alors que la norme internationale se limite entre 5 à 6 millions de dollars avec entretien, sans compter la qualité des infrastructures et la maintenance des ouvrages», explique-t-il. Cinq ans plus tard, la facture devrait être salée davantage. En effet, à en croire l’expert international Jamel Chorfi, «la dévaluation du dinar et la révision des marchés devrait mettre une consommation de l’ordre de 18 milliards de dollars».

Les logements

Dans une lettre adressé à la nation, à l’occasion de la célébration du 1er Novembre, Abdelaziz Bouteflika a fait l’éloge de son bilan de 20 ans à la tête du pays. Recette de ses «réalisations», notamment dans le secteur du logement : «Plus de 4 millions de logements réalisés et un million d’autres en cours de réalisation.» Un nombre énorme ! Mais les chiffre annoncés sont-ils vrais ? Pour Abdelhamid Boudaoud, s’agissant des chiffres du logement communiqués différemment il est à s’interroger sur leur véracité. En effet, de nombreux programmes de logemen ne sont pas achevés. «A titre d’exemple, beaucoup de souscripteurs de l’AADL 2001 n’ont pas encore réceptionnés leurs logements. Idem pour l’AADL 2002, non clôturé. Même cas de figure du côté des programmes LSP, non achevés à l’échelle nationale», explique Jamel Chorfi.

A cela s’ajoute un nombre incalculable de logements inoccupés (1 500 000 logements), et inachevées (2 200 000 logements) qui ont coûté un budget inestimable au Trésor public aussi bien en argent que de matériaux de constructions importés, selon Abdelhamid Boudaoud. Mais alors pouvons-nous réellement atteindre ce chiffre de 4 millions de logements avec tant de programmes non achevés ? Un calcul rapide nous livre une autre vérité. Selon le dernier recensement général de la population et de l’habitat (RGPH), le taux d’occupation par logement est de l’ordre de 5 personnes par logement.

Donc 4 millions de logement multiplié par 5, qui est le taux d’occupation par logement donne 20 millions de personnes logées, soit la moitié de la population. «Sachant que de l’indépendance jusqu’à 1999, l’Algérie comptait 9 millions de logements, ce qui équivaut à 45 millions de personnes logées (9 millions x 5), on ne devrait donc pas avoir de crise du logement», assure Jamel Chorfi. En effet, 45 millions + 20 millions égale à 65 millions de personnes logés, soit plus que la population actuelle ! Comment expliquer la crise du logement que connaît le pays si toute la population et plus encore est logée , selon les chiffres ?

La Grande Mosquée

Un autre chantier de Bouteflika qui a fait polémique. Selon Jamel Chorfi, c’est un projet non soumis à la crise économique que connaît le pays depuis 2014. «Il fut un temps où, à cause de la crise qui frappait le pays, même les programmes de logements ont été suspendus avant d’être reconduis. La Grande Mosquée quant à elle n’a pas été ’inquiétée’», confie-t-il. En effet, contrairement à de nombreux projet d’utilité publique, notamment le projet de réalisation de 5 CHU qui s’est retrouvé gelé car «l’offre financière des entreprises et groupes retenus reste trop élevée», selon les dires de l’ancien ministre de la Santé, Abdelmalek Boudiaf, celui de la Grande Mosquée s’est poursuivi. Celle-ci, qui devait être, selon Abdelhamid Boudaoud, réceptionnée dans un délai de 4 ans, et estimée, en 2008, à 1,6milliard de dollars, a finalement vu son coût augmenter pour atteindre les 4 milliards de dollars.

La raison : la dévaluation du dinar et la réévaluation des marchés. «Sans s’éterniser sur la nature du terrain qui abrite cet important ouvrage, on peut facilement calculer que cette enveloppe aurait permis la réalisation de dizaine de CHU et de  milliers de logements», confie Abdelhamid Boudaoud. Mais est-ce cher ? A titre de comparaison, Burj Khalifa, qui est la plus grande tour du monde avec un million de mètres carrés de surface utilisable (commerciale et habitable) a coûté 1,5 milliard de dollars. «Ainsi on constate que tous les projets initiés accusent un retard considérable et s’accompagnent d’augmentations budgétaires interminables», conclut Abdelhamid Boudaoud.

Les dégâts

Selon Abdelhamid Boudaoud, ce qui se passe concrètement, c’est que l’Etat attribue des enveloppes financières au profit des collectivités locales sans associer les professionnels, notamment dans le choix des terrains et surtout dans le suivi et le contrôle des travaux de réalisation. Tout comme les professionnels ne sont pas associés à travers une stratégie d’ensemble, incluant les logements et les équipements d›accompagnement indispensables au cadre de vie. Un constat confirmé par Karim El Ghazi, expert architecte et président de l’Ordre des architectes d’Oran, qui explique : «A partir de 2010, l’architecte et l’ingénieur en génie civil ont été écartés du contrôle et du suivi des projets de réalisation.»

En effet, les dispositions du Code des marchés publics de 2010 (art. 31 de la loi 10-236 en date du 7 octobre 2010) évoquant «les projets spécifiques» ont été reprises et formalisées dans la loi 15-247 du 6 septembre 2015. «Autrement dit, l’exception s’est transformée en règle au moment d’un boom dans le domaine du bâtiment et du BTP», explique-t-il. Selon lui, contrairement au reste du monde, l’ingénieur et l’architecte ont été dépouillés de la fonction de contrôle et de suivi de la réalisation, attribuée au maître d’œuvre ou carrément supprimée.

La réalisation de milliers de logements, notamment par les entreprises étrangères, s’est donc déroulée en l’absence du regard de l’architecte et de l’ingénieur en génie civil, ce qui explique la qualité douteuse des parcs de logements qui se dégradent à vue d’œil, dès leur livraison à leurs bénéficiaires. Cette absence de contrôle ouvre la voie, selon Karim El Ghazi, à toutes sortes de détournements.

Pour illustration, si l’entreprise réduit d’un seul mètre carré un logement, ce qui est invisible à l’œil nu, sur un programme de 5000 logements cela fait 5000 m2, soit plus de 72 logements de type F3… volés. «Dans ce contexte, il ne peut y avoir de stratégie sachant que plusieurs ministres de l’Habitat se sont succédé et se sont même succédé à eux-mêmes cinq fois, ce qui dénote, a travers cette instabilité, une absence totale de cohérence du secteur de la construction sur le long terme», conclut Abdelhamid Boudaoud.

Autre conséquence de cette marginalisation de l’architecte, toujours selon Karim El Ghazi : la dévalorisation de la profession. «Sans cahier des charges, les bureaux d’études se trouvent dans l’obligation de céder au diktatdes entreprises de réalisation», explique-t-il. Pour lui, les grèves et les agitations qu’ont connu les facultés d’architecture de certaines universités traduisent les angoisses et les craintes d’une profession guettée par le chômage. Il faut savoir que dans certains pays, notamment les vieilles monarchies, britannique entre autres, l’architecture est sous tutelle du palais royal. «Avec Bouteflika et l’émergence des milliardaires grâce au crédit bancaire non remboursé, ce territoire de savoir est trainé dans la boue des milliers de chantiers.

Ce qui explique la laideur de nos cités nouvellement réalisées, les scandales liés aux grands projets structurants tels que la Grande Mosquée d’Alger, l’Aéroport, l’Autoroute Est-Ouest, le Centre des conventions d’Oran et la liste est encore longue», conclut-il.