Ferhat Aït Ali. Économiste : «Le recours à une grève générale constitue un danger pour le pays»

Hocine Lamriben, El Watan, 25 mars 2019

Un nouvel appel anonyme à une grève générale de trois jours est lancé, notamment en direction des travailleurs des secteurs des hydrocarbures, des transports ainsi que ceux des inspections des impôts. Le recours à une grève générale pourrait-il constituer un moyen de pression efficace sur le régime en place ?

Ce genre d’action ne peut être le fait de parties anonymes et suivi par la population pour les conséquence que cela entraînera sur le devenir du pays, et les couches les plus fragiles de la société dans une première phase, ensuite sur toutes les classes dans une deuxième phase plus proche qu’on ne le pense.

Le recours à une grève générale pourrait être une pression sur d’autres parties du système qui, entre l’entêtement d’une clique à s’imposer par la force et les démarches radicales et suicidaires de la société, choisiront certainement la société et seront forcées de signifier la fin du jeu à ceux dont l’Algérie peut se passer, mais qui ne semblent pas de cet avis.

Il y a lieu de jauger les intentions des uns et des autres à travers ces appels et actions que personne ne veut parrainer, sachant leur caractère gravissime, et la population ne doit pas s’inscrire dans le suivisme de toute partie qui n’est pas identifiée et de toute action ayant des relents insurrectionnels et des projections de chaos à récupérer après.

Quel serait l’impact d’une telle action de protestation sur l’économie nationale ?

Pour le secteur névralgique des hydrocarbures, un arrêt des pompages et des installations de raffinage et de liquéfaction pour le GNL aura des résultats irréversibles sur les gisements, les installations et la bonne marche de la vie quotidienne à moyen et long termes.

Certains ont tendance à oublier que nos centrales électriques fonctionnent au gaz, ce que les initiateurs de l’appel savent bien sûr, et que faute d’électricité en distribution régulière, se sera la paralysie totale de beaucoup d’infrastructures, dont les hôpitaux et les services de sécurité, et ceci est un acte de guerre, pas une contestation.

Pour les transports, pas la peine de leur demander de faire la grève si Naftal est de la partie, elle sera faite de facto et malgré eux, mais il se trouve que le transport en Algérie n’est pas public en dehors de l’aérien, et de ce fait, ce sont juste les privés qui sont invités à paralyser le pays, en matière d’approvisionnement, avec le rush que personne n’appréhende en matière de pénuries, de passe-droits et autres troubles dus au manque de produits vitaux pour le citoyen.

Quant à la grève des impôts, si c’est une grève des fonctionnaires, elle n’aura aucun impact pour quelques jours, mais si elle est illimitée, c’est un acte de rébellion selon les lois du pays ; par contre, le refus de verser l’impôt organisé et concerté est un acte de guerre contre n’importe quel Etat et il faudra, à partir de là, quitter la logique de la contestation pour celle de l’insurrection généralisée pour que la démarche soit logique.

Même le FLN, qui était en guerre contre la colonisation, n’a jamais ordonné un refus de verser l’impôt au système colonial, sachant que les indigènes fortunés seraient mis en faillite ou emprisonnés, le privant de sa seule source de financement sérieuse.

Beaucoup d’Algériens mettent en garde contre ce type de contestation qui, selon eux, risque d’aboutir à une division du mouvement populaire. Partagez-vous ces inquiétudes ?

Jusqu’ici, le mouvement ne manque ni d’élan ni d’adhésion, il manque peut-être de cohérence dans les revendications immédiates, et celles à moyen et long termes, qui ne doivent pas être faites à ceux qu’on récuse, mais à ceux qu’on pense pouvoir installer à leur place un jour prochain.

Et aucun changement dans les moyens mis en œuvre ne comblera la carence d’alternatives sérieuses, ni d’un calendrier que certains politiciens semblent donner l’impression de vouloir qu’il soit le plus long possible sous la dénomination de transition vers l’inconnu.

Et je ne vois pas en quoi la mise en place d’une mesure insurrectionnelle de dissidence majeure peut apporter de plus que des contraintes pour les plus dépendants de cet Etat, soit 98% de la population, et un danger multidimensionnel pour le pays, avec des suites que personne ne peut prévoir.

Une grève générale n’a aucun sens si elle est d’un seul jour, et des trajectoires dangereuses si elle s’installe dans la durée, sauf si l’éventualité de voir cette menace se concrétiser opère des décantations dans le pouvoir avant sa mise en branle. Mais au-delà de la menace, c’est extrêmement dangereux pour tous.