Sentant la fin proche du régime Bouteflika : Les alliés d’hier se bousculent pour changer de camp

Salima Tlemcani, El Watan, 23 mars 2019

Après avoir été ses fervents défenseurs, de nombreuses personnalités se démarquent du régime finissant et d’autres se lancent dans des accusations très graves, révélant ainsi des pratiques perverses qu’elles cautionnaient il y a à peine quelques mois.

Jeudi dernier, le bâtonnier d’Alger, Abdelmadjid Sillini, a lancé devant un parterre de journalistes : «Toutes les lettres imputées au président de la République ainsi que son certificat médical joint à son dossier de candidature pour un 5e mandat relèvent du faux et usage de faux commis par des cercles qui agissent dans l’ombre.»

Déclaration surprenante d’un bâtonnier qui avait, il y a à peine deux mois, honoré le même Président en lui remettant «une distinction», réceptionnée par le ministre de la Justice, Tayeb Louh, «en reconnaissance à ses efforts en faveur de la corporation de la défense et du système judiciaire en général».

C’était le 12 janvier dernier à Alger, lors d’un séminaire international, organisé par l’Uia (Union internationale des avocats), auquel l’Unba (Union nationale des barreaux d’Algérie) avait pris part. De nombreux avocats étaient offusqués de voir des bâtonniers honorer «la photo» du président Bouteflika, en présence de nombreux juristes étrangers, en faisant l’éloge de sa politique dans le domaine judiciaire.

Deux mois après, la même Unba dénonce le 5e mandat, exige le départ du système et appelle à des marches de protestation et à un boycott des activités judiciaires durant quatre jours.

La rue a fini par faire basculer les positions de manière très rapide. Inédit dans l’histoire du pays, après les avocats, les magistrats ont rejoint la mobilisation contre le système et l’ont exprimé lors d’importants rassemblements au niveau des cours et des tribunaux à travers l’ensemble des wilayas.

Totalement muet, le Syndicat national des magistrats risque de disparaître, pour ne pas dire de voler en éclats. Créé en marge de la contestation populaire, le Club des magistrats, une nouvelle organisation syndicale, a réussi à fédérer de nombreux juges et procureurs qui réclament une «justice indépendante» et un «Etat de droit». Eux aussi dénoncent le «non-respect de la Constitution» par les membres du Conseil constitutionnel et appellent l’ensemble de leurs collègues à «manifester contre ces  violations» et à refuser «les ordres de la chancellerie».

Visiblement, la mobilisation populaire contre le système a réussi à briser le mur de la peur et à libérer la parole pour démasquer les uns et les autres. Ainsi, les partis de l’alliance présidentielle se bousculent pour se démarquer un à un de leur soutien au régime Bouteflika. D’abord le RND, qui par la voix de son porte-parole Seddik Chihab, apprend aux Algériens que leur pays «est géré depuis sept longues années par des forces inconstitutionnelles, non structurées et non organisées, qui s’étaient accaparé les institutions de l’Etat».

L’homme de confiance d’Ahmed Ouyahia, secrétaire général du RND, ex-Premier ministre (août 2017-mars 2019) et ancien chef de cabinet de la Présidence (mai 2014-août 2017), fait savoir aux Algériens que les partis de l’alliance ont commis une erreur en acceptant la candidature de Boueflika pour un 5e mandat en dépit de son état de santé.

Le coordinateur du FLN, Mouad Bouchareb, et président de l’Assemblée nationale, qui disait à la rue en colère contre le 5e mandat : «Saha naassek» (Bon sommeil), et déclarait publiquement que  Bouteflika «est le messie envoyé par Dieu pour sauver l’Algérie», fait volte-face, en cette fin de semaine, en exprimant son «soutien indéfectible» au mouvement de contestation populaire. Bien plus, il exhorte, lui aussi, le régime à «la nécessité d’aller vers des changements profonds du système».

Mouad Bouchareb, qui a renversé son prédécesseur Saïd Bouhadja, en scellant avec des chaînes et des cadenas les portes de l’Assemblée, juste parce que ce dernier avait évoqué la santé du Président et son éventuelle incapacité à briguer un 5e mandat, se déclare, aujourd’hui, partisan avec ces millions de manifestants qui refusent non seulement le 5e mandat, mais aussi la prolongation du 4e.

Acculés par la rue, les deux principaux piliers de l’alliance présidentielle prennent leurs distances vis-à-vis d’un clan qu’ils ont aidé à prendre en otage le pays depuis l’été 2013. Par leurs positions, ils ont permis à des «forces inconstitutionnelles» de s’approprier les prérogatives d’un Président lourdement malade depuis sept longues années.

On s’interroge si cette volte-face est suscitée par la mobilisation de la rue et la peur d’un lendemain incertain pour leurs intérêts, ou par une prise de conscience difficile à faire admettre à l’opinion publique. Seddik Chihab a bien expliqué sur le plateau d’une chaîne de télévision que l’alliance présidentielle «n’a pas eu le courage» de parler de ces «forces inconstitutionnelles» qui s’étaient approprié les prérogatives du Président, en dirigeant le pays depuis sept ans.

L’aveu n’a laissé aucun doute sur la complicité des uns et des autres dans la situation de déliquescence de l’Etat, qui légitime la colère du peuple.