Des millions dans la rue : les Algériens enterrent définitivement la transition proposée par le pouvoir

Makhlouf Mehenni, TSA, 22 mars 2019

Un mois après la grande marche du 22 février, la contestation ne faiblit pas. Chaque vendredi apporte son lot de millions de marcheurs qui battent le pavé à Alger et partout à travers le pays.

Ce 22 mars, malgré la pluie et le froid, les Algériens ont été nombreux à sortir dans la rue réitérer les mêmes mots d’ordre : le départ de Bouteflika et de tout le système. Leur détermination est trop grande pour se laisser refroidir par une pluie, fut-elle torrentielle par moments. Le pacifisme de la contestation est aussi définitivement ancré. 

Au pouvoir maintenant de bien saisir le message : les marches ne faibliront pas sans la satisfaction des principales revendications de la rue, dont le départ du président Bouteflika à l’issue de son mandat actuel et l’engagement d’un processus de transition sérieux et réel devant déboucher sur un changement radical du système politique.

Le plan de sortie de crise rendu public par le président le 11 mars n’a plus lieu d’être mis en avant. Il vient d’être rejeté pour la deuxième fois de suite par la population, d’une manière unanime. Le message était pourtant plus que clair lors des marches du 15 mars lorsque les manifestants avaient revu pour l’occasion leur principal slogan pour crier en chœur : pas une minute de plus pour Bouteflika, non au prolongement du quatrième mandat. Mais le pouvoir n’avait pas bronché. C’était d’ailleurs la première fois depuis le début des manifestations où il se montrait incapable de proposer autre chose, pas même une autre manœuvre.

Dans sa lettre du 18 mars, à l’occasion de la fête de la victoire, Bouteflika avait réitéré la teneur de son message du 11 mars, laissant entendre qu’il n’y avait pas d’autre issue à la crise que son plan, qui relève plus de la manœuvre que d’une réelle volonté d’aller vers le changement. La stratégie du pouvoir devient de plus en plus claire : gagner du temps en attendant que la contestation s’essouffle sous l’effet de la lassitude, des manigances et pourquoi pas des tiraillements entre ses principaux acteurs.

Or, un mois après la première grande marche, il est aisé de constater que c’est le contraire qui se produit chaque jour davantage. Autant le camp de la révolte se renforce, engrange des soutiens et resserre ses rangs, autant celui du pouvoir s’affaiblit, s’isole et s’entredéchire. La semaine qui s’achève a apporté son lot de mauvaises nouvelles pour Bouteflika et ceux qui le soutiennent encore.

Les partis de l’Alliance ont rejoint la contestation-sans vraiment lâcher le président, certes-, Lamamra a échoué à engranger un soutien international franc au pouvoir en place, Lakhdar Brahimi a jeté l’éponge, Bedoui n’a pas réussi à constituer son gouvernement de « compétences » et les juges ont décidé de ne plus se taire. Surtout, l’armée a fait un pas de plus vers les manifestants. Le chef d’état-major, en visite à Béchar, a encore salué la conscience des jeunes, ignoré le président dans son discours et presque exigé une solution à la crise.

La rue a réitéré ce vendredi ses revendications et sa détermination à les faire à aboutir, elle est en droit maintenant d’attendre des institutions, à commencer par l’armée, garante de l’ordre républicain et de la constitution, de montrer qu’elle est réellement soucieuse d’éviter le pourrissement et le risque de dérapage. Les solutions existent, a assuré Ahmed Gaid Salah lundi dernier. Et plus tôt elles seront mises en œuvre, mieux ça ira pour tout le monde. À commencer peut-être par l’annonce du départ de Bouteflika à l’issue de son mandat et le lancement sans tarder du processus de transition.

Les solutions existent, les outils juridiques aussi, à ceux qui en ont le pouvoir d’explorer les meilleures voies pour les actionner. Les jeunes ont assumé leurs responsabilités en sortant dans la rue par millions, pacifiquement, à la classe politique et aux institutions de l’Etat de se montrer à la hauteur des leurs. Les manœuvres ne font que compliquer la crise.