Seddik Chihab: «Des forces inconstitutionnelles dirigent le pays depuis 7 ans»

Les graves révélations de Seddik Chihab, porte-parole du parti de l’ex-premier ministre
Salima Tlemcani, El Watan, 21 mars 2019

En déclarant sur une chaîne de télévision privée, El Bilad, que l’Algérie est «dirigée depuis 6 à 7 ans» par «des forces non structurées, non organisées et inconstitutionnelles», le porte-parole du RND, Seddik Chihab, a jeté un véritable pavé dans la mare, même si au fond, cette dure vérité est connue de tous. En cette soirée du 19 mars, l’ancien maire de Kouba s’est même montré prolixe.

Il estime qu’en soutenant le 5e mandat en dépit de «l’état de santé de Bouteflika, nous avons commis une erreur, fait preuve de manque de vision et d’aventurisme. Nous nous sommes trompés dans l’évaluation et la vision.

Il y avait un climat et un environnement qui nous ont poussés à le faire (…)», précisant : «Nous n’avons pas eu suffisamment de courage pour dire avec force ce qui se passait.» Seddik Chihab tente d’expliquer la contradiction entre les discours de son secrétaire général, Ahmed Ouyahia, et ses révélations. «Il y a une différence entre les discours et les positions d’un parti qui sont imposées par une conjoncture ou un contexte. Nous étions dans une barque (…), l’alliance présidentielle a une part de responsabilité dans la situation actuelle.»

Ces graves déclarations ont suscité hier la réaction du parti qui, dans un communiqué non signé, publié sur son site web, ne se démarque pas clairement de son porte-parole, mais apporte des précisions. «(…) Lors d’un débat parfois orienté, Seddik Chihab a répondu avec émotion et parfois en s’éloignant des positions connues du RND.

Devant les interrogations de nombreux militants, le RND rappelle que sa position a été exprimée clairement par son secrétaire général, à travers sa lettre du 17 mars dernier, que ce soit en ce qui concerne la situation actuelle ou sur (…) la fidélité du parti au président de la République.»

Considéré comme étant l’un des plus proches collaborateurs et homme de confiance d’Ahmed Ouyahia, Seddik Chihab a surpris plus d’un en laissant planer le doute sur ceux qui dirigent la Présidence, en disant : «Pour le parti, tout ce qui venait de la présidence de la République émanait du Président.» Comment peut-on faire admettre à l’opinion publique que le secrétaire général du RND, qui était durant presque 4 ans (du 5 mai 2014 et 15 août 2017) chef de cabinet de la Présidence, puis Premier ministre du 16 août 2017 au 12 mars 2019, ne soit pas au courant de ce qui passe au bureau d’El Mouradia ? L’exercice sera difficile à faire d’autant que durant toute cette période (2014-2019), Ahmed Ouyahia a fait preuve d’une fidélité infaillible à Bouteflika et à son entourage.

Ses déclarations allaient toutes dans le sens de l’allégeance, alors qu’au fond, nul n’ignorait la guerre des tranchées entre lui et les Bouteflika, qui l’utilisaient surtout pour les décisions impopulaires, pour ne pas dire «les sales besognes». Insulté et traité publiquement de «traître» lorsqu’il était chef de cabinet de la Présidence par Amar Saadani, alors secrétaire général du FLN, puis violemment pris à partie en tant que Premier ministre par le ministre de la Justice, Tayeb Louh, qui l’accuse d’avoir emprisonné des centaines de cadres de l’Etat, Ahmed Ouyahia fait le dos rond, sans pour autant que ses détracteurs ne soient rappelés à l’ordre.

Même au moment où la candidature de Bouteflika au 5e mandat n’était pas encore publique, le secrétaire général du RND a défendu publiquement cette option en précisant que si Abdelaziz Bouteflika se présentait, il lui accordera son soutien le plus indéfectible.

Il y a quelques semaines, alors que la rue grondait de colère contre le 5e mandat, Ahmed Ouyahia, et à partir de la capitale éthiopienne, où il représentait l’Algérie dans une conférence de l’Union africaine, affirmait à une chaîne de télévision française que «le peuple algérien est heureux d’avoir appris la candidature de Bouteflika pour un 5e mandat».

Dans sa déclaration, Seddik Chihab a tenté de défendre le secrétaire général du RND en disant qu’un Premier ministre «ne peut pas être à contre-courant du Président», mais il n’a pas pu expliquer comment Ahmed Ouyahia, en tant que Premier ministre, ne pouvait savoir qui occupe le bureau du Président et décide à sa place.

Il faut reconnaître que le porte-parole du RND n’a fait que dire tout haut ce qu’une bonne partie des Algériens disent tout bas.

L’amère réalité que Seddik Chihab a jetée aux yeux de l’opinion publique est la raison qui a poussé les Algériens à sortir massivement dans la rue pour dire non au 5e mandat, et au système qui a pris en otage le pays et son avenir.