Le bilan du quatrième mandat de Bouteflika en termes d’emplois

Nicole Chevillard, Algeria-Watch, 17 mars 2019

Pour vanter les réalisations du quatrième mandat de Bouteflika, le ministre du Travail, de l’Emploi et de la Sécurité sociale, Mourad Zemali déclarait encore, au mois de février, que le taux de chômage était resté stable durant cette période, de l’ordre de « 10 à 11% ». Or, c’est faux, même au regard des chiffres officiels diffusés par l’ONS, « Office National des statistiques » et plus encore si l’on consulte l’évolution du taux d’emploi par rapport à la population en âge de travailler, tel que le calcule l’OIT, « Organisation internationale du travail ».

1) Les chiffres officiels du chômage

Les dernières données publiées par l’ONS, en février, font le point sur sur l’emploi et le chômage observé en septembre 2018. Elles révèlent une hausse de 0,6 % du taux de chômage officiel depuis le mois d’avril 2018, ce taux atteignant désormais 11,7 %.

Toujours selon les chiffres officiels, le taux de chômage des jeunes de 16 à 24 ans a atteint 29,1 % en septembre contre 26,4 % en avril. Dans cette tranche d’âge, le taux de chômage s’élève à 24,6 % chez les hommes et 51,3 % chez les femmes.

Au total, seules 11 millions de personnes disposaient d’un emploi en septembre dernier, soit une baisse de 47 000 personnes par rapport à avril de la même année. Les statistiques de l’ONS révèlent notamment une baisse du volume des emplois dans le secteur de la construction, dans l’agriculture et dans les industries manufacturières.

Or cette situation peut encore s’aggraver très vite car le resserrement des dépenses publiques a mis à mal des centaines d’entreprises du secteur du BTP. 56,9 % des chômeurs algériens sont des chômeurs de longue durée, à la recherche d’un emploi depuis plus d’une année. Nombreux sont ceux qui ont renoncé et qui, de facto, sont exclus des statistiques officielles.

En définitive, et toujours selon l’ONS, la population qui se trouve bloquée dans le “halo du chômage” a atteint, en septembre 2018, quelque 1 637 000 personnes, soit une augmentation de 203 000 par rapport à avril 2018. Cette détérioration frappe de plein fouet les Algériens de moins de 30 ans. Ils représentent en effet 51,6 % de la population bloquée dans ce “halo”.

2) Les chiffres de l’OIT

L’OIT calcule un ratio plus pertinent que le taux de chômage qui, lui, ne s’intéresse qu’à la population sensée être “à la recherche d’un emploi”. Il s’agit du taux d’emploi rapporté à la population en âge de travailler. Les statistiques de cette organisation permettent, de surcroit, de se livrer à des comparaisons internationales.

Concernant l’Algérie, les chiffres de l’OIT nous révèlent deux informations particulièrement intéressantes. D’une part, la détérioration continue du taux d’emploi de 2013 à 2018 et, d’autre part, une situation actuelle de l’emploi nettement plus dégradée qu’au Maroc et en Tunisie qui connaissent pourtant, eux aussi, de graves difficultés dans ce domaine.

Si l’on observe d’abord l’ensemble de la population des plus de 15 ans, on voit que son taux d’emploi est passé, en Algérie, de 39,4 % en 2013 (ce qui est déjà très faible au regard des moyennes internationales) à 36,3 % seulement en 2018, année où ce même ratio atteint 41,3 % au Maroc et 39,3 % en Tunisie.

Si l’on observe, ensuite, la population des plus de 25 ans, ce qui permet de mettre de côté les spécificités de la tranche d’âge des 15 à 25 ans (jeunes encore en formation et problèmes aigus d’insertion sur le marché du travail pour les autres) on constate que son taux d’emploi parvient difficilement à hauteur de 41,1 % en Algérie en 2018, contre 47,2 % au Maroc et 43,5 % en Tunisie.

De 2013 à 2018, la situation s’est détériorée pour les Algériens des deux sexes. Ainsi, le taux d’emplois des hommes de plus de 15 ans est-il passé de 64,4 % à 60,6 %. Les Algériennes sont encore plus mal loties : leur taux d’emploi a culminé, au mieux, à 14,1 % en 2013, avant de s’effondrer à 11,7 % en 2018. Même si le Maghreb est réputé pour avoir un des taux d’emploi des femmes les plus bas du monde, force est de constater que l’Algérie fait encore pire que ses voisins : ce ratio atteint 19,2 % au Maroc et 18,6 % en Tunisie.

Cette dégradation pour le moins désespérante – au sens strict du terme – est à mettre en parallèle avec la remontée récente du taux de natalité en Algérie, alors que celle-ci avait sensiblement baissé au début des années 2000 pour s’établir autour de 2 %, comme dans les pays voisins. Le poids des conservatismes a certainement aussi joué un rôle dans la relégation forcée des Algériennes, plus que jamais privées d’avenir professionnel.

Le constat est identique si l’on observe la population féminine des plus de 25 ans. Dans cette tranche d’âge, le taux d’emploi des Marocaines culmine à 21,7 %, celui des Tunisiennes à 19,9 % et celui des Algériennes à 13,3 % ! Dans la population masculine des plus de 25 ans, les Algériens sont aussi en bas de l’échelle régionale, avec un taux d’emploi de 68,4 % contre 74,5 % au Maroc et 68,6 % en Tunisie.

In fine, la situation algérienne de l’emploi, qui n’a cessé de s’éroder tout au long du quatrième mandat de Bouteflika, est d’autant plus insupportable que l’Algérie a beaucoup investi dans les dépenses d’éducation et qu’elle dispose, de ce fait, d’un nombre d’étudiants, d’étudiantes et de diplômés (es) supérieur à la moyenne régionale… Une jeunesse qui a acquis la capacité de tout comprendre, y compris les raisons profondes des injustices qui minent son avenir.