Quatre questions à Omar Benderra pour Algeria-Watch

Après la déclaration du 11 mars 2019 et la non-candidature d’Abdelaziz Bouteflika

Interview réalisée par Francine Ainouz, journaliste indépendante, Paris le 11 mars 2019

Que pensez-vous de la déclaration d’Abdelaziz Bouteflika ? De sa décision de ne pas briguer un cinquième mandat, de reporter les élections présidentielles, de nommer un « gouvernement de compétences nationales », de convoquer une conférence nationale pour une nouvelle constitution ?

Cette déclaration sidérante, dans la forme comme dans le fond, signifie on ne peut plus clairement que le groupe autour de Bouteflika ne lâche rien et entend mener à son terme son projet de consolidation du régime malmené par une mobilisation populaire sans précédent. Il s’agit encore d’une nouvelle manœuvre. En l’occurrence d’un miroir aux alouettes présenté sans vergogne à une opinion incrédule qui rejette déjà cette non-proposition.

Ce qui frappe dans cette sortie du 11 mars, c’est qu’elle n’est qu’une reformulation de la précédente adresse au peuple algérien, celle du dimanche 3 mars. On se souvient que Bouteflika (en fait son entourage en son nom, puisqu’il est incapable d’écrire) annonçait dans ce courrier son intention de briguer un cinquième mandat qu’il ne mènerait pas à son terme afin, lui faisait-on écrire en substance, de préparer les réformes démocratiques exigées par le peuple algérien au cours des mobilisations massives commencées le 22 février. Or que propose de différent aujourd’hui ce même entourage ? Ni plus ni moins de maintenir au pouvoir ce président zombie sans qu’il soit élu : il ne se représente pas mais ne quitte pas le pouvoir. C’est très clairement une manœuvre pour gagner du temps, toujours dans cette fuite en avant démagogique, en droite ligne des fourberies dont ceux qui manipulent le personnage se sont fait une spécialité. Il s’agit de gagner du temps pour leur permettre de s’accorder sur une succession consensuelle, ménageant les affermages et zones d’influence des groupes d’intérêts au pouvoir.

Mais il y a eu malgré tout le départ du Premier ministre Ahmed Ouyahia et son remplacement par Ahmed Bedoui, que d’aucuns présentent comme un «  Gorbatchev algérien »…

Ce mouvement de chaises musicales n’est aucunement significatif. Ahmed Ouyahia est un exécutant sans âme ni conscience, sans autre poids politique que le soutien de la police politique dont il est, depuis toujours, un élément discipliné, parfaitement interchangeable. C’est d’ailleurs le cas, car celui qui le remplace, un homme-lige du proche entourage présidentiel, présente un profil très similaire. Il n’y a pas de Gorbatchev ni d’homme providentiel ou de faiseur de miracle. Il s’agit d’un pur exemple d’éléments de langage sans embrayage dans le réel. Ces profils sont communs aux personnels du régime.

On note en effet la création d’une fonction inédite, celle de vice-Premier ministre. Ce poste est confié à Ramtane Lamamra, l’un de ces diplomates qui doivent leur carrière au rôle de propagandiste de l’éradication joué au cours de la décennie 1990, celle de l’horrible « sale guerre » contre les civils. Cette responsabilité confiée à cet homme dont le parcours est éloquent montre que le système cherche à rassurer ses partenaires et sponsors, la France et les Etats-Unis, en cooptant un personnage qui a eu le temps de se ménager des entrées dans les milieux politiques de ces deux puissances. Et qui pourra assurer les interfaces nécessaires…

Sur les réseaux sociaux après la déclaration du 11 mars 2019 :

Vendredi 15 mars quatrième mobilisation populaire: Non à la période de transition dirigée par les gangs

Il faut bien comprendre que les Algériennes et les Algériens connaissent le personnel politique et savent qui est indépendant et qui ne l’est pas. On ne peut plus, depuis fort longtemps, les duper de ce point de vue. Aucune transition politique conduite par des individus notoirement associés au régime n’a de chance de bénéficier de l’adhésion populaire.

Y a-t-il de réelles concessions aux revendications populaires tout dans cette nouvelle déclaration. Il y a des engagements précis malgré tout ?

Les promesses n’engagent que ceux qui veulent y croire. Venant des associés de Bouteflika qui ont régné derrière son personnage pendant vingt interminables années sur le pays, on peut dire qu’il faut être particulièrement candide pour y attacher le moindre crédit. Ils font mine d’accéder aux revendications populaires mais ne concèdent rien en termes de transition politique sous supervision démocratique. Leurs intentions réelles sont claires : il s’agit de diviser la mobilisation en présentant la non-candidature du Président comme une concession majeure, une victoire. Les « décideurs » parient sur le fait qu’une partie de la population va se satisfaire de ce retrait. C’est prendre les gens pour ce qu’ils ne sont pas. Mais on a largement eu le temps de le vérifier, le mépris du peuple fait partie de l’ADN du régime…

Comment cette déclaration sera-t-elle accueillie par le peuple algérien ?

Ce peuple a démontré au cours de ces dernières semaines un très haut degré de conscience politique et une impressionnante capacité de discernement. Sans anticiper sur la réaction de l’opinion, on peut s’attendre à que ce texte soit examiné à l’aune des tromperies auxquelles ce régime a accoutumé la société. En tout état de cause, les appels à la mobilisation pour un nouveau vendredi de protestation, le 15 mars, et au rejet de cette proposition en forme de leurre laissent penser que la société n’est pas prête à abandonner son combat pour le droit et les libertés.

De ce point de vue, les manifestations de solidarité de la diaspora à travers le monde sont d’une importance capitale. La lutte pacifique du peuple pour la liberté et le droit doit être relayée et défendue avec détermination. Les communautés algériennes à l’étranger, en France tout particulièrement, doivent faire entendre leur voix et faire pression sur des autorités françaises qui soutiennent le régime algérien et le portent à bout de bras sur la scène internationale. Cette complicité contre les intérêts du peuple algérien, mais aussi du peuple français, cette connivence indécente entre élites de pouvoir français et décideurs algériens doivent cesser.

La société algérienne est lasse de subir ce système corrompu, pervers et brutal. La population n’ignore pas que des échéances majeures sont à l’horizon du fait de la gabegie et de l’incompétence des gestionnaires du pays. L’aberrante politique économique conduit inéluctablement à des situations de rupture. S’il existe au sein de ce régime des personnalités sensées et responsables, il faudrait qu’elles fassent jonction avec le peuple. L’Algérie a besoin de tous ses enfants, de leur mobilisation de leur énergie et de leur imagination créatrice pour assurer des lendemains meilleurs et éviter les écueils vers lesquels cette organisation de pouvoir conduit inexorablement le pays.