Marnia Lazreg: « Ce mouvement est sans doute unique dans notre histoire »

Hamid Guemache, TSA, 9 Mars 2019

ENTRETIEN. Marnia Lazreg est professeur de sociologie à Hunter College et Graduate Center, de l’université de New York. Elle est l’auteure de plusieurs ouvrages sur l’Algérie dont “Torture and the Twilight of Empire: From Algiers to Baghdad et “The Eloquence of Silence: Algerian Women in Question”.

Des manifestations inédites et pacifiques se déroulent actuellement en Algérie. Comment interprétez-vous ce mouvement ?

Par son ampleur et son caractère pacifique, ce mouvement est sans doute unique dans notre histoire. Je suis devenue majeure à notre indépendance qui fut marquée´aussi par de grandes manifestations. Je ne pense pas avoir assisté à une marée humaine aussi énorme que celle que j’ai vue aujourd’hui sur plusieurs chaînes. Il me semble que ce mouvement marque aussi un tournant dans la vie politique de l’Algérie. Le peuple dit son mot, de lui-même, sans encadrement politique, sans porte-parole, et a fait preuve jusqu’à présent d’une grande maturité, dans la mesure où il ne s’est pas départi de son but : pas de 5e mandat, et changement de gouvernance.

Non seulement Octobre 88 mais aussi la décennie noire ont fragilisé le peuple. Meurtri, il s’est laissé convaincre que le silence politique était la garantie de sa sécurité”. Il suivit donc, tout en montrant son déplaisir ici et là par des émeutes ponctuelles. Depuis le 23 février, il s’est assumé. On dit qu’il a surmonté la peur. Il me semble qu’il n’avait pas peur avant. Il était plutôt résigné, découragé, ayant perdu l’espoir qu’un changement était possible.

Un point important: Il y avait/ il y a un problème générationnel en Algérie. Les jeunes qui n’ont pas connu la guerre 1954-62, et après plusieurs gouvernements successifs dirigés par les anciens du FLN, ces jeunes étaient devenus à la fois plein de ressentiment pour “les vieux,” mais aussi se sentaient un peu amoindris par une histoire à laquelle ils n’avaient pas participé. Maintenant, ils ont, à mon avis, communié avec les générations précédentes et aussi acquis une nouvelle confiance en eux-mêmes. La solidarité intergénérationnelle que j’ai observée dans les marche est émouvante, et salutaire aussi. Elle comble un fossé qui existait réellement.

Au-delà des revendications politiques exprimées par les manifestations, à savoir le rejet du 5e mandat, quelle signification donnez-vous à ce mouvement et qu’est-ce qu’il exprime ?

Il serait dommage que ce mouvement grandiose limite son objectif au retrait du 5e mandat seulement, bien que cela serait déjà une grande victoire, car le défi est réel. Il me semble, que la situation créée par l’ampleur de ce mouvement est incontournable. On ne peut plus nier le fait qu’il y a une nouvelle donne sur le terrain: la présence du peuple dans les espaces publics étaient jusque là interdite. Le mouvement a en fait mis les gouvernants devant un fait accompli : Nous sommes là, c’est à vous de bouger, semble-t-il dire. Comment le gouvernement va bouger est une autre affaire.

Ce mouvement exprime une volonté populaire, une rupture psychologique contre la résignation. L’ Algérie sera différente quoiqu’il arrive. car ce mouvement est l’affaire de la troisième génération. Une génération qui s’assume et qui est fière d’être algérienne. J’ai lu une pancarte, posée contre un mur qui disait quelque chose comme: “Pour une fois, je ne veux pas quitter mon pays”. C’est là un grand tournant psychologique chez nos jeunes.

Ce mouvement est-il une nouvelle phase des printemps arabes ?

Ce mouvement est un peu différent des “printemps arabes,” parce que les Algériens appartiennent une histoire émaillée de contestations. Non seulement celle de 54-62, mais aussi celle de ’88, et de 91-2002. Ce mouvement a des revendications d’un autre ordre: il survient après de multiples émeutes, dans un milieu relativement plus libre que la Tunisie de Zine el Abidine ou l’Egypte de Mubarak. En Algérie, c’est les attentes des jeunes, le souci des richesses du pays, un patriotisme latent né du fait que nous avons vécu comme une population étrangère dans notre propre pays pendant 130 ans. Notre mémoire est un peu différente de celle de nos voisins. Les choses ont une résonance différente en Algérie. Les slogans les plus fréquents scandés par les manifestants n’étaient pas “démocratie,” mot qui sonne un peu creux à partir de New York (excusez-moi), mais pour un changement de gouvernance, contre la corruption, l’injustice.

Les Algériens attendent du changement et fondent beaucoup d’espoir sur ce mouvement. Est-ce qu’ils peuvent être optimistes ?

C’est là la question. Ceux qui sont au pouvoir depuis 20 ans et plus, ne baisseront pas les bras spontanément. Le risque est que le mouvement soit récupéré par une force ou une autre. L’élément temps joue aussi. Si le mouvement continue, et que la violence est évitée, tout dépendra alors de l’Armée. Le meilleur scénario est celui d’une démission du sommet, et la formation d’une constituante. Je répète, ce mouvement a la puissance du nombre et de la détermination. Je voudrais être optimiste parce que crois en la volonté du peuple.