Des millions de manifestants dans la rue : s’il leur reste une once de bon sens

Makhlouf Mehheni, TSA, 8 Mars 2019

Ceux qui misaient sur l’essoufflement de la révolte populaire se sont lourdement gourés. Le mouvement ne faiblit pas. Au contraire, il prend une ampleur inimaginable.

On ne dira pas que ce vendredi 8 mars restera à jamais gravé dans la mémoire collective nationale. Car on dit la même chose après les manifestations du 22 février, puis celles du 1er mars. Au fil des semaines, les marches se font de plus en plus impressionnantes et chaque vendredi fait presque oublier celui qui le précède. Et la semaine prochaine alors ? Peut-être qu’on n’en reparlera plus ? 

Enfin, s’il reste une once de bon sens chez les dirigeants de ce pays. Car après ce qui s’est passé dans les rues d’Alger et de toutes les villes du pays en ce 8 mars, on ne voit pas comment le président sortant osera encore s’accrocher. Rien qu’à Alger, ils étaient au moins deux millions de citoyens à marcher. On ne sait même pas si le mot est adéquat, car en fait, les gens n’ont pas vraiment marché, faute d’espace. On a à peine bougé.

Vers 16 heures, soit deux heures après la fin de la prière du vendredi et le début effectif des manifestations, le décor est impossible à immortaliser par les objectifs. Pas même par un drone. Tous les grands boulevards du centre-ville sont noirs de monde. La rue Didouche Mourad, les boulevards Hassiba et Amirouche, l’esplanade de la Grande poste et la rue Ben M’hidi. Les ruelles adjacentes aussi.

De la place Audin, où convergent toutes ces artères, jusqu’au carrefour de la présidence de la République, à quelque quatre ou cinq kilomètres, impossible de se frayer un chemin. Les premiers arrivés au carrefour évitent la confrontation avec la police qui bloque le passage. Ils redescendent jusqu’à la rue Didouche, constituant une boucle de près de dix kilomètres.

Le plus impressionnant, c’est le caractère pacifique des marches. À notre connaissance, aucun incident n’a été signalé. Il n’y a eu ni bousculades ni bombes lacrymogènes – sauf à la fin de la marche à proximité de la présidence. Pour le troisième vendredi de suite, les Algériens ont marché dans le calme. Les jeunes ont gagné sur tous les plans.

À la place Audin et sur l’esplanade de la Grande poste, c’est plutôt la fête pendant tout l’après-midi. Les jeunes chantent à tue-tête et on entend à peine le vrombissement de l’hélicoptère de la police qui survole le centre-ville. 8 mars oblige, les femmes sont très nombreuses dans la rue. Les enfants aussi.

Depuis la matinée, les femmes étaient nombreuses à déambuler au centre d’Alger, l’emblème national sur les épaules. Certaines sont venues des wilayas limitrophes, de Blida, Boumerdès et même de Tizi-Ouzou. L’utile et l’agréable ? En quelque sorte, oui. Les Algériennes ont l’habitude de fêter leur journée internationale en sortant en famille ou entre amies. Cette année, elles ont une autre cause à défendre que leurs droits en tant que femmes. Elles veulent laisser un pays libre à leurs enfants que beaucoup d’entre elles ont d’ailleurs ramenés.

La veille, le président Bouteflika a exhorté les « mères » à « la préservation de l’Algérie, en général, et de ses enfants en particulier ». Ce vendredi, elles lui ont répondu en sortant en masse réclamer son départ, en se faisant accompagner par ces mêmes enfants. On se risquerait même à dire que le succès des manifestations de ce 8 mars est dû en grande partie à la forte mobilisation de la gente féminine. Oui, ce vendredi, il y avait beaucoup d’enfants et de femmes dans les rues d’Alger. La plus illustre est sans doute Djamila Bouhired, héroïne de la guerre de Libération à 20 ans et icône de la lutte pour la liberté et la démocratie à 84 ans.

Que reste-t-il maintenant à faire pour le président Bouteflika ? Sans doute une seule chose. Qu’il annonce son renoncement. Les Algériens ne veulent plus de lui ni de son système. Ils le lui ont signifié par dizaines de milliers, par centaines de milliers puis ce vendredi par millions. Continuera-t-il à faire la sourde oreille et à brandir le spectre du chaos ? On en doute fort après ce qu’on a vu en cette journée internationale de la femme.