Les commentaires de la presse française face à la rue algérienne qui gronde

Walid Mebarek, El Watan, 27 février 2019

Depuis hier, on remarque un intérêt accru des médias français sur ce qui se passe en Algérie avec un angle quelque peu anachronique.

Les medias ont commencé à s’emparer hier de la révolte qui gronde en Algérie. Alors que les avocats sont entrés dans le mouvement lundi et surtout les étudiants hier, le sujet est monté d’un cran, avec toujours la lancinante question du devenir de ce soulèvement et de ses conséquences, non pas seulement en Algérie mais en France où l’actualité algérienne rebondit nécessairement. Sous l’angle de la crainte de débordement jusqu’en France en cas de répression.

Ainsi l’historien Benjamin Stora au micro de la matinale de France Inter : « Face aux élections en Algérie, le président Macron est soumis à un équation impossible entre, d’une part, être dans un mouvement démocratique de soutien à la jeunesse algérienne, qui serait peut-être sa tentation naturelle, (…) (et d’autre part) la question du terrorisme (…), et la question de la guerre au Mali, dans laquelle la France est engagée ».

Pour lui, ce qui explique les silences du pouvoir qui cachent de réelles inquiétudes (lire hier notre page France actu) c’est qu’ « une déstabilisation de l’Algérie ouvrirait la voie à une sorte d’inconnue politique. Ce qui, par conséquent, se traduit par des hésitations, des silences et des observations très précises. »

Quant au ministère des Affaires étrangères sur son site, il écrit : « En cas de manifestation, il est rappelé qu’il convient de se tenir à l’écart des cortèges et rassemblements de foule et de suivre les consignes de sécurité des autorités locales et l’ensemble des recommandations de ce site ».

La quotidien Libération ouvrait hier sa Une sur « ALGÉRIE L’ÉTINCELLE » sur une photo d’un manifestant recouvert du drapeau algérien dont seule la couleur verte apparaît. Subliminal renvoi à au vert de l’islam et donc des islamistes ? Ne serait-ce pas quelque peu anachronique ?

Le directeur de la publication Laurent Joffrin écrit dans son édito au sujet du président Bouteflika : « Ses partisans voient en lui une garantie de stabilité: stabilité parfaite, en effet, puisque le Président est muet et immobile, telle une figure du musée Grévin. Du coup, la jeunesse algérienne se rebelle. Un nouveau printemps arabe? En quelque sorte, même si les effectifs des manifestations restent très inférieurs à ceux observés ailleurs en 2011. Avec plusieurs difficultés en sus. Beaucoup d’Algériens, les plus âgés en tout cas, gardent le souvenir cruel de la guerre civile des années 90 qui a ravagé le pays. Dans un pays déjà islamisé par la collusion entre généraux et barbus, on a peur d’une nouvelle tentative islamiste, qui plongerait le pays dans la guerre ou dans une tyrannie encore plus impérieuse que l’actuelle ».

Dans le même journal, le journaliste Alain Auffray commente l’information de L’Obs qui a fait le tour du monde médiatique. Il revient sur le voyage du président Macron à Alger en décembre 2017. « Emmanuel Macron avait pu vérifier que le franchissement de la Méditerranée restait l’une des principales préoccupations des jeunes Algériens ». En conférence de presse il avait résumé sa pensée : «J’ai vu ce matin trop de jeunes qui m’ont simplement demandé un visa, un visa ce n’est pas un projet de vie»».

Pour le quotidien Aujourd’hui en France -Le Parisien  « le pouvoir redoute les conséquences d’une déstabilisation de ce pays ». « Les relations entre les deux pays sont aussi passionnelles que compliquées, les deux nations sont littéralement imbriquées l’une dans l’autre.

Une déstabilisation de l’Algérie, plus grand pays africain et, surtout, l’une des toutes premières puissances militaires du continent, aurait forcément de graves conséquences en France. (…) Un Etat déstabilisé, ou, pis, aux mains d’un régime hostile serait donc une grave menace pour l’Hexagone, et d’ailleurs toute la région ».

L’Humanité préfère rappeler l’impatience des Algériens « traumatisés par l’ouverture démocratique avortée qui avait suivi le soulèvement de 1988 et par la guerre intérieure des années 1990, les Algériens observaient avec déiance, depuis 2011, les processus incertains, voire chaotiques, initiés chez leurs voisins. Sans cesser pour autant de protester et d’exiger des droits dans des mobilisations très localisées, circonscrites à des revendications précises (emploi, logements, salaires, etc.). On dénombrait ainsi, en 2016, plus de 10 000 émeutes ».

Dans la presse quotidienne régionale, aucune manchette ne traite de l’Algérie à la Une. Sauf le quotidien communiste La Marseillaise qui titre : « 800 000 manifestants dans la rue/ Un printemps algérien en train de renaître. »

L’affaire de la plainte sur l’assassinat des moines de Tibhirine reste ouverte

Enfin hier Le Figaro parle aussi de l’Algérie mais vu sous l’affaire des assassinats des moines de Tibhirine en 1996. Le sujet est de savoir si le dossier d’instruction suivi par la juge Nathalie Poux sera clôturé ou pas. « Patrick Baudouin, l’avocat des familles des moines ne décolère pas face à l’éventualité d’une clôture possible de l’un des dossiers les plus poignants de l’histoire du terrorisme international. Le 14 février, la juge d’instruction a reçu les familles des victimes. Lors de cette troisième rencontre depuis le début des investigations, la magistrate aurait affirmé devant la quarantaine de ces proches qu’il faudrait bien, un jour ou l’autre, terminer le dossier ». « Cela a bien sûr inquiété les familles, mais à la question que j’ai posée à ce sujet, Nathalie Poux a été très rassurante. Elle nous a bien dit qu’il n’était pas question de terminer ou de clôturer le dossier dans l’immédiat ».

Pour l’avocat d’autres éléments ont été mis au dossier. Pour lui, « ils renforcent les doutes sur la thèse officielle avancée à l’époque par Alger, concernant la date officielle de l’assassinat, le 21 mai 1996, par des islamistes du GIA, en pleine guerre civile. Le rapport affirmait alors comme ‘‘plausible’’ l’hypothèse de décès survenus bien avant la date officielle de leur mort ».