Marches contre le 5e mandat : chronique d’une journée historique

Makhlouf Mehenni, TSA,  22 février 2019

L’appel anonyme à marcher ce vendredi 22 février contre le cinquième mandat a été largement suivi. Les citoyens sont sortis dans les rues dans quasiment toutes les villes du pays immédiatement après la fin de la prière hebdomadaire.

Les marches furent partout imposantes, mais surtout pacifiques. Hormis de rares escarmouches, comme à Akbou, dans la wilaya de Béjaïa, les manifestations se sont déroulées dans le calme.

Les services de sécurité étaient partout présents pour éviter d’éventuels débordements, mais ils n’ont pas eu à intervenir. Les marcheurs, pour l’essentiel des jeunes, ont fait preuve d’un sens élevé de civisme et de conscience.

À retenir aussi que durant les marches de ce vendredi aucun slogan partisan ou régionaliste n’a été scandé. Les marcheurs ont crié un seul mot d’ordre : non au cinquième mandat.

Quelques petits rassemblements étaient signalés dès la matinée dans plusieurs villes, comme Annaba, Sidi Bel-Abbès, Tiaret et Bordj Menaïel. Mais à partir de 14h00, de véritables marées humaines ont commencé à se former aux quatre coins du pays, notamment dans les grandes villes.

Dans la capitale, sur laquelle tous les regards étaient braqués, des milliers de citoyens ont envahi la rue dès la fin de la prière. La place du 1er-Mai a renoué avec les rassemblements populaires, interdits à Alger depuis la fameuse marche des Aarouch en juin 2001. La marche s’est ébranlée à travers la rue Hassiba Benbouali, jusqu’à l’esplanade de la grande Poste. Simultanément, d’autres marches, tout aussi imposantes, ont eu lieu à la rue Ben M’hidi, à Bab El Oued et dans d’autres quartiers. Les différentes marches ont progressivement fait jonction pour constituer une marée humaine impressionnante qui a pris vers 15h le chemin de la présidence de la République, à El Mouradia, sur les hauteurs d’Alger. Les manifestants ont été empêchés d’atteindre le Palais présidentiel, par un dispositif de sécurité impressionnant. Les policiers ont tiré des gaz lacrymogènes pour repousser les manifestants, qui n’ont pas riposté, preuve du caractère pacifique de la marche.

Les Algérois ont bravé le climat de peur qui a enveloppé la ville dès la matinée avec le déploiement d’importantes forces antiémeute  le long des principales artères. Aucune provocation n’a été constatée. Au contraire, les manifestants ont fait comprendre aux policiers qu’ils n’ont rien contre eux. « Cahaâb chorta, khawa khawa », scandait-ils.

La même ambiance a caractérisé pratiquement toutes les villes du pays. En Kabylie, où la contestation du pouvoir a toujours été vive, c’est sans surprise que les habitants de Tizi-Ouzou sont sortis dans la rue juste après la prière. Une véritable marche populaire puisque les cadres locaux de partis politiques ou d’autres mouvements n’étaient pas visibles. De l’université Hasnaoua jusqu’au centre-ville, les manifestants ont marché dans le calme, scandant leur rejet du cinquième mandat. À Béjaïa aussi, on a marché par milliers.

Même dans le sud du pays, les gens sont sortis dans la rue, comme à Touggourt. À Sétif, Bougaâ, Oran, Annaba, les marches furent imposantes et pacifiques.

En dehors des événements du printemps noir en Kabylie au début des années 2000, c’est la première fois en vingt ans de présidence de Bouteflika que les citoyens investissent simultanément la rue dans plusieurs villes d’Algérie pour scander une revendication politique.

La veille de cette journée particulière, l’ENTV a diffusé des images montrant le président du Conseil constitutionnel prêtant serment devant un chef de l’État affaibli. C’est la première fois que Bouteflika est montré à la télé depuis la signature de la Loi de finances le 27 décembre. Toujours dans la journée d’hier, l’agence officielle a annoncé que le président se rendra en Suisse dimanche 24 février pour effectuer des « examens routiniers ».

Les appels à marcher avaient été lancés dès les premiers jours de la semaine et les premières manifestations ont même eu lieu il y a plusieurs jours, à Oran, Bordj Bou Arréridj, Annaba et ailleurs. La plus imposante fut sans doute celle de Kherrata, à Béjaïa, samedi dernier. À Khenchela, une marée humaine venue soutenir Rachid Nekkaz, a scandé au passage des slogans hostiles au cinquième mandat. Le même scénario s’est reproduit partout où le candidat à la candidature s’est rendu : Tébessa, Souk Ahras, Annaba, Skikda, Constantine, Mila…

Ce vendredi, les Algériens sont sortis dans les rues massivement et simultanément avec pour seul mot d’ordre le rejet du cinquième mandat. Le mouvement a pris une ampleur inattendue.