Incapacité physique de Bouteflika : Des médecins se mobilisent contre un certificat médical «bidon»

Mustapha Benfodil, El Watan, 18 février 2019

Bien sûr, je n’ai plus les mêmes forces physiques qu’avant, ce que je n’ai jamais occulté à notre peuple, mais la volonté inébranlable de servir la patrie ne m’a jamais quitté et elle me permet de transcender les contraintes liées aux ennuis de santé auxquels chacun peut être un jour confronté», avoue Abdelaziz Bouteflika, 82 ans, dans sa déclaration de candidature du 10 février dernier.

Il ne vous aura pas échappé, en lisant ce passage, que le Président sortant laisse clairement entendre que son incapacité physique n’est pas un obstacle à l’exercice d’un 5e mandat consécutif. Une assertion qui est loin de rassurer les Algériens, et qui prête même à sourire, quand on considère à quel point le chef de l’Etat est diminué physiquement.

Son état de santé suscite autant la compassion que l’hilarité à voir toutes les mises en scène grotesques, où le principal intéressé se trouve régulièrement remplacé par son «cadre». D’ailleurs, nombreux sont ceux qui doutent fort qu’il soit l’auteur de cette lettre d’intention.

Voilà qui vient poser un gros caillou dans les souliers de ses soutiens, en ce sens qu’il va leur falloir, selon toute vraisemblance, faire entorse à la sainte déontologie médicale pour faire valider sa candidature. L’article 139 de la loi électorale exige, rappelons-le, «un certificat médical délivré à l’intéressé par des médecins assermentés».

Au vu de la flagrante dégradation avancée de l’état du Président, il est légitime de se poser la question : comment va-t-il se procurer le précieux sésame médical, à moins de produire un faux ? Des voix issues du corps médical s’élèvent justement pour prévenir contre la tentation de marcher dans la combine en délivrant un certificat «bidon».

Le docteur Sabrina Rahmani, médecin spécialiste, par ailleurs membre de l’Observatoire citoyen algérien (OCA) et connue pour ses campagnes contre l’exploitation du gaz de schiste, interpelle ses confrères en les exhortant à faire preuve d’une conscience professionnelle sans faille dans ce contexte délicat.

Dans un document intitulé «Lettre ouverte à mes confrères médecins algériens», et dont El Watan a reçu une copie, elle écrit : «Chers confrères, l’exercice de notre noble métier nous oblige à respecter et à faire respecter l’éthique et la déontologie médicales en toutes circonstances» et à «être un exemple de probité devant la nation, le peuple et les générations futures de confrères». «Avant d’être médecins, poursuit-elle, nous sommes des citoyens bénéficiant de droits et soumis à des devoirs.

Et l’un de nos devoirs de citoyens est de veiller à ce que nul ne puisse trahir ni la nation et ni le peuple.» Puis, s’adressant spécifiquement aux médecins qui auront à se prononcer sur l’état de santé des candidats à l’élection présidentielle, elle les appelle solennellement à redoubler de vigilance : «A mes confrères médecins qui établiront le certificat médical de bonne santé aux candidats à la présidentielle (…), vous avez pris la lourde responsabilité, devant la nation et devant le peuple, en votre âme et conscience, et dans le respect de l’éthique et de la déontologie médicales, d’établir le certificat médical de bonne santé des candidats à la présidentielle dans le respect également, sans aucun doute, de l’article 58 du code de déontologie: ‘La délivrance d’un rapport tendancieux ou d’un certificat de complaisance est interdite’. Je me permets de vous rappeler que vous participez, par cet acte, au devenir de notre pays, l’Algérie», conclut-elle.

Pour une commission médicale indépendante

Le Dr Sabrina Rahmani plaide, en outre, pour la création d’une instance chargée spécialement de statuer sur l’aptitude des candidats à briguer la magistrature suprême. Dans un appel posté sur sa page Facebook, elle écrit : «La société civile doit réclamer la création d’une commission médicale indépendante pour l’établissement du certificat médical de bonne santé des candidats à la présidentielle sans exclusive.»

Elle convoque dans la foulée l’article 58 du code de déontologie médicale cité précédemment, ainsi que l’article 226 du code pénal qui dit : «Tout médecin, chirurgien, dentiste, officier de santé ou sage-femme qui, dans l’exercice de ses fonctions, et pour favoriser quelqu’un, certifie faussement ou dissimule l’existence de maladie ou infirmité ou un état de grossesse, ou fournit des indications mensongères sur l’origine d’une maladie ou infirmité ou la cause d’un décès, est puni de l’emprisonnement d’un (1) à trois (3) ans (…)».

Début février, avant même l’annonce présidentielle, le Dr Rahmani avait invité ses consœurs et confrères à se mobiliser pour faire barrage au 5e mandat, pour «incapacité physique» : «Je lance un appel aux médecins algériens pour la création d’un collectif concernant l’incapacité du Président sortant à [exercer] un autre mandat pour raison médicale. Et de façon plus générale, la création d’une commission indépendante pour la validation du certificat médical des candidats à la présidentielle. (…) Prenons nos responsabilités !»

Autre geste à signaler : celui du docteur Abdelaziz Ayadi, président du Conseil de l’Ordre des médecins de la région d’Annaba, qui a posté, sur sa page Facebook, un avis médical en vertu duquel il déclare M. Bouteflika inapte à assumer un mandat présidentiel supplémentaire : «Je, soussigné, Dr Ayadi Abdelaziz, certifie et déclare, sans l’avoir examiné, mais l’avoir vu maintes et maintes fois à travers les médias, que monsieur Bouteflika Abdelaziz est gravement malade.

Par conséquent, il est inapte à tout travail, même sans effort. A cet effet, il nécessite un arrêt de travail de longue durée. Monsieur Bouteflika occupe actuellement la fonction de président de la République, laquelle fonction est incompatible avec sa maladie grave et chronique. Il est urgent alors de l’application immédiate de l’article 102 de la Constitution.»