Conférence internationale sur la sécurité: La fracture de l’Occident

M’hammedi Bouzina Med, Le Quotidien d’Oran, 18 février 2019

A Munich, Américains et Européens ont montré leurs divergences sur des questions stratégiques de sécurité collective et du commerce transatlantique. Russes et Chinois observent et refont les comptes.

La 55ème Conférence de Munich sur la sécurité et la défense tenue entre le 15 et le 17 février a mis plus à nu de profondes divergences entre les USA de Donald Trump et l’Europe qu’entre les Européens, la Russie et la Chine. La qualité et le ton des intervenants ont été souvent à la limite du protocole diplomatique en pareille circonstance entre les partenaires occidentaux. Ainsi, la chancelière Angela Merkel a tiré à boulets rouges sur la conception transatlantique en matière commerciale et de défense collective des USA qu’elle a qualifiée, en substance, d’aventureuse et irrespectueuse des valeurs communes occidentales. Revenant sur le protectionnisme commercial américain imposé aux industries européennes, notamment celle de l’automobile, Mme Merkel a rappelé que «la plus grande usine de production de voiture allemande, en l’occurrence BMW, se trouve aux USA, en Californie» et s’interroge sur l’absurdité des accusations américaines de concurrence déloyale faites à son pays et aux Européens de manière générale. Idem pour le projet de gazoduc russe «Nord – Stream 2» aboutissant en Allemagne et qui entrera en production l’année prochaine et contre lequel Donald Trump n’a pas manqué de critiques.

Concernant la défense, le vice-président américain Mike Pence a relancé les Européens sur deux sujets éminemment stratégiques dans la sécurité collective: le Traité sur les forces nucléaires intermédiaires (FNI) et l’accord sur le nucléaire iranien en insistant pour que les Européens se retirent de ces deux accords internationaux. Ce à quoi les Européens ont répondu par la négative et, au contraire, ont critiqué l’attitude de la Maison Blanche américaine sur ces deux sujets et sur son «retrait» militaire de Syrie. Pour leur part, Russes et Chinois ont observé cet étrange renversement des amitiés dans le camp occidental pour réaffirmer leur attachement au multilatéralisme pour tout ce qui concerne la sécurité et les équilibres stratégiques des forces nucléaires autant que ceux du commerce international. Le ministre russe des Affaires étrangères a joué à la défensive en rappelant que ce sont les Américains qui se sont retirés unilatéralement du traité FNI et relancé leur bouclier antimissile aux frontières de son pays. Quant aux questions commerciales, faut-il encore rappeler le boycott antirusse depuis l’affaire de la Crimée en 2014 ?

Par ailleurs et sur la question syrienne, le retrait des forces armées américaines que les Européens voient comme une erreur tactique qui donnera l’avantage aux Russes et Iraniens, le vice-président américain a précisé qu’il s’agit, effectivement, d’un retrait tactique et non un abandon du terrain de manière définitive. En effet les Américains disposent de bases militaires multi-opérationnelles en Arabie Saoudite, à Dubaï et ailleurs, à moins de 90 minutes de vol dans tout le rayon proche et moyen-oriental.

Le retrait américain de Syrie s’apparente plus au souci d’économie d’échelle en matière de dépenses militaires dans cette région qu’un recul face aux forces adverses. Du reste, les USA ont réitéré leur appel aux Européens à ouvrir leur porte-monnaie pour leur propre défense sous le parapluie de l’Otan. Les Américains souhaitent (exigent) que les Européens assurent 2% de leur PIB pour la défense au lieu des 1,5 actuel (moins de 1% avant l’arrivée de Trump à la Maison Blanche). Cette énième conférence de Munich apparaît comme un indicateur du bouleversement des rapports et alliances internationaux sur des sujets aussi névralgiques que ceux de la sécurité du monde et des perspectives de son développement dans le futur proche. La prépondérance des intérêts commerciaux et financiers sur ceux de sécurité et défense fait peser un péril sur les équilibres mondiaux et donc sur la paix et la liberté revendiquées comme valeurs fondamentales et exclusives par les Occidentaux. Pas si étonnant que cela que les conflits, tensions et guerres «oubliées» comme en Afrique et dans le Sud-Est asiatique n’aient pas retenu, ne retiennent plus, l’attention des pays dits leaders dans ce monde.