«Gestion démocratique» des foules et nervosité du pouvoir

Omar Berbiche, El Watan, 17 février 2019

Si l’objectif du 4e et du 5e mandats demeure inchangé et vise à perpétuer le système Bouteflika mis en place en 1999, la stratégie pour y parvenir diffère. Le contexte politique dans lequel intervient cette nouvelle candidature, qui se heurte à une franche opposition s’exprimant sur le terrain par des manifestations de rue contre le 5e mandat qui se répandent comme une traînée de poudre à travers plusieurs régions du pays et sur les réseaux sociaux, a poussé les architectes du 5e mandat à innover cette fois-ci dans la démarche.

D’abord en annonçant de façon relativement précoce la candidature de Bouteflika 12 jours en avance par rapport au scrutin de 2014. Une décision qui est sans doute motivée par le souci de partir en pré-campagne électorale tôt, avant les autres concurrents pour occuper le terrain, mais aussi et surtout pour se donner le temps de convaincre et de rattraper le retard d’une candidature qui a été lente et longue à accoucher du fait des tiraillements au sommet pour aborder la prochaine échéance électorale. Le front anti-5e mandat qui gagne en ampleur a désarçonné l’entourage de Bouteflika et ses partisans qui ne s’attendaient pas à un tel climat d’hostilité venant, cette fois-ci, de la population et de l’Algérie profonde.

La propagande du pouvoir qui voulait faire croire que le rejet du 5e mandat est circonscrit à quelques chapelles et état-majors de partis politiques, sans envergure et sans base populaire, n’ayant aucune chance face à la candidature de Bouteflika, est démentie de façon cinglante par la réaction de la rue qui a dépassé en ampleur les manifestations du mouvement Barakat en 2014. Ni les menaces du chef d’état-major Gaïd Salah ciblant «l’ennemi intérieur» relayées par le ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales, M. Bedoui, n’ont eu d’effet sur la mobilisation de la rue contre le 5e mandat qui ne faiblit pas, bien au contraire. Le mur de la peur sur lequel avait misé le pouvoir pour faire passer le 5e mandat est tombé avec fracas, plaçant ce même pouvoir devant un dilemme difficile à résoudre.

Ou bien laisser faire en pariant sur la portée limitée du mouvement de colère et de contestation et son essoufflement, tout en veillant à l’endiguer par une contre-offensive sur le terrain par un déploiement des organisations satelittaires du pouvoir. Ou bien recourir à la bonne vieille recette de la répression policière avec tous les risques que cela peut induire dans une conjoncture aussi explosive comme celle dans laquelle se trouve le pays, à la veille d’un scrutin dont le moins que l’on puisse dire est qu’il ne se présente pas sous les meilleurs auspices. Le directeur de campagne, M. Sellal, s’active à mobiliser dans une ambiance et fébrilité de caserne de pompiers effectuant sa revue des troupes et des moyens d’intervention avant la sortie sur le terrain pour maîtriser un départ du feu.

L’absence de réaction des forces de sécurité qui se sont abstenues, pour l’heure, d’intervenir – bien que présentes sur le terrain lors des manifestations – pour réprimer et disperser les manifestants, répond-elle à un souci de «gestion démocratique» des foules pour reprendre un credo cher à l’ancien patron de la police, M. Hamel ? La nomination d’un nouveau directeur général de la Sûreté nationale en la personne de Abdelkader Kara Bouhadba qui n’a pas la réputation d’être un «dur», un opérationnel, lui qui a toujours été dans la réflexion et l’organisation durant son long et riche parcours dans le corps de la police, s’inscrit-elle dans cette perspective qui n’a pas connu de traduction sur le terrain, avec les deux derniers patrons de la police, quand on voit le traitement réservé aux manifestations de rue sous leur direction ? Il est difficile d’imaginer les services de sécurité s’enfermer longtemps dans une posture passive et pacifique, si la contestation enfle. Le pouvoir est piégé : ne rien faire en laissant la contagion de la rue se propager, c’est alimenter fatalement la fièvre de la contestation.

User de la matraque pour étouffer dans l’œuf un mouvement de colère pacifique qui menace de passer à la vitesse supérieure au plan de la mobilisation, comme l’atteste l’appel lancé via les réseaux sociaux et le mouvement citoyen Mouwatana, à des manifestations nationales pour les 22 et 24 février ne pourrait que pousser à la radicalisation, sans compter les répercussions à l’international. Les partenaires étrangers de l’Algérie qui demeurent étrangement silencieux, s’abstenant de se positionner sur ce scrutin controversé, auront du mal à justifier vis-à-vis de leur opinion publique cette posture qui équivaut à un soutien tacite au 5e mandat. Surtout si la situation dérape.