Kherrata, Jijel, Sidi Bel Abbès, Bordj Bou Arréridj… : Vent de colère contre le 5e mandat

Madjid Makedhi, El Watan, 17 février 2019

Après le choc, la réaction ! La candidature du président Bouteflika à la présidentielle du 18 avril prochain passe mal chez les Algériens. Elle ne suscite pas «l’enthousiasme des citoyens», comme l’avait affirmé le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, dans une déclaration à la chaîne française France 24, à partir d’Addis-Abeba (Ethiopie), où s’est déroulé, la semaine dernière, le sommet de l’UA.

Au contraire, c’est la réprobation qui est au rendez-vous. L’opposition «citoyenne» à ce forcing s’organise. Elle prend forme au fil des jours. En effet, depuis l’annonce officielle de la volonté de l’actuel locataire du palais d’El Mouradia de briguer un 5e mandat, plusieurs manifestations ont été organisées à travers le pays.

La première réaction a eu lieu à Béjaïa, le jour même où le chef de l’Etat a annoncé sa décision de participer la prochaine joute. «Non au 5e mandat !» scandaient des jeunes qui ont arpenté les rues de la ville. Le lendemain, une autre manifestation a eu lieu dans une commune à Oran.

Lors de cette action, les contestataires se sont adressés au président Bouteflika en reprenant en chœur un seul slogan hostile à son reconduction pour une cinquième mandature. Le refrain a été repris, un jour plus tard, à Chlef et Bordj Bou Arréridj. Malgré les mises en garde venant du ministre de l’Intérieur et du chef d’état-major, la colère des citoyens ne s’estompe pas.

Hier, dernier jour du week-end, des marches et rassemblements contre la reconduction du chef de l’Etat, malade et absent, ont été organisés dans plusieurs villes de l’est du pays. L’action la plus importante s’est déroulée à Kherrata, au sud-est de la wilaya de Béjaïa. Plusieurs centaines de jeunes ont battu, dès le début de la matinée, le pavé dans cette ville pour appeler également le «régime FLN à dégager».

Très organisée, la marche s’est déroulée de manière pacifique avec des mots d’ordre hostiles au pouvoir et à l’option du 5e mandat, comme le montraient les images et les vidéos diffusées sur les réseaux sociaux. La ville de Jijel a abrité aussi une marche contre le 5e mandat. Constituée majoritairement de jeunes, la procession s’est ébranlée depuis le stade Hocine Rouibah pour sillonner les principales artères de la ville.

Outre le slogan hostile au maintien du chef de l’Etat, les manifestants réclament aussi la chute du régime. «Echaab yourid isqat Enidam (Le peuple veut la chute du régime)», lançaient les contestataires. A Aïn Beïda, dans la wilaya d’Oum El Bouaghi, environ une centaine de jeunes ont organisé un rassemblement au cours duquel des slogans contre le 5e mandat du président Bouteflika et contre le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, ont été scandés. «Djazaïr hourra démocratia (Algérie libre et démocratique)», lançaient encore les manifestants, dont certains ont été interpellés par la police et relâchés quelques minutes après.

Devenus des terrains d’expression libre, les stades ont été gagnés aussi par la fièvre anti-5e mandat. Lors du match comptant pour la 21e journée du championnat de la Ligue 2, ayant opposé, vendredi, l’USB à la JSMB, les supporters de Biskra ont exprimé, à leur manière, leur opposition à la candidature du président Bouteflika. «Les morts doivent être enterrés, on ne vote pas pour eux», ont-ils écrit sur une banderole brandie dans les tribunes.

Pour rappel, un appel a été lancé, sur les réseaux sociaux, pour des manifestations dans les 48 wilayas, le 22 février prochain, pour exprimer l’opposition à la démarche des tenants du pouvoir, tendant à imposer un mandat à vie pour le chef de l’Etat. Le mouvement Mouwatana, pour sa part, a appelé pour des actions similaires durant la journée du 24 février.

Marche grandiose à Kherrata (Béjaïa) : «Nous sommes en deuil !»
Kamel Medjedoub

Une marche, aux couleurs du deuil, mémorable pour les habitants de Kherrata. Dans la matinée d’hier, des milliers de citoyens ont marché dans cette ville historique, située à une cinquantaine de kilomètres à l’est de la ville de Béjaïa, pour crier leur opposition à la candidature au «5e mandat» de Abdelaziz Bouteflika.

De grandes banderoles et des drapeaux noirs ont été hissés, donnant à la procession les allures d’un cortège funèbre qui s’est ébranlé par une journée froide et sous un ciel triste. «On est en deuil et nous le resterons jusqu’à la chute de ce régime.

Ce n’est pas un deuil de trois jours, il restera jusqu’à ce que le pouvoir revienne au peuple», a lancé, dans un microphone, un citoyen désabusé. Une grande et profonde fronde dans les déclarations. «Un mort-vivant a postulé pour un 5e mandat, c’est un coup d’Etat contre le peuple algérien. C’est de la folie», s’est exclamé un avocat. «En 1945, les enfants de Kherrata sont tous sortis pour dire à la France coloniale de dégager. Aujourd’hui, nous sommes là pour dire aussi à ce régime : dégage !» déclare un autre jeune militant. La revendication est aussitôt reprise par la foule révoltée : «Dégage, dégage !»

L’appel à cette manifestation a été lancé cinq jours plus tôt par «des jeunes de la daïra de Kherrata», issus du mouvement associatif, dans un communiqué invitant la population «à participer en force à la marche pacifique contre le 5e mandat et le régime corrompu qui fait sa promotion».

La marche a démarré du stade communal pour finir devant le siège de la daïra au rythme d’une colère maîtrisée, puisque aucun incident ne l’a perturbée. Dominée par le noir, la manifestation a été celle du deuil et du ras-le-bol. Pour seules couleurs, celles du drapeau national, du drapeau amazigh, et de deux banderoles frappées, en rouge, d’un «FLN dégage» et d’un «non au 5e».

Le signe du deuil devait se mêler à la colère des manifestants qui ont crié, tout le long du trajet, «Pouvoir assassin», et «Bouteflika-Ouyahia, houkouma irhabia (Gouvernement terroriste)», soit un bout de diatribe qui n’a pas perdu de sa charge de révolte depuis que le duo est au sommet de l’Etat. Les noms de Sidi Saïd, Ali Haddad, Gaïd Salah et autres soutiens du régime ont alimenté les cris des manifestants qui ont rappelé, comme à chaque action de rue, que la résolution «oulach smah oulach» (pas de pardon) est toujours de mise. On a puisé dans toutes les littératures pour faire entendre le message. Le slogan phare des «révolutions arabes» est aussi re-convoqué inlassablement pour dire que «le peuple veut faire tomber le régime» (Chaâb yourid iskat en nidham).

«La misère, mieux que la chita»

Deux banderoles noires ont couvert toute la largeur de la procession humaine. L’une a porté un mot d’ordre populaire : «Non au 5e mandat de la honte», l’autre a résumé un vieux réquisitoire populaire inusé : «Pouvoir assassin». Dans la foule, des marcheurs ont crié leur désapprobation de l’instrumentalisation de la misère des gens et de «l’insulte à l’intelligence des Algériens pour faire accroire que la candidature pour le 5e mandat est une demande populaire». «La misère, mieux que la chita (brosse)», ont scandé des jeunes qui n’ont connu de président algérien que Abdelaziz Bouteflika, nés sous son règne de vingt ans.

Les commerces de la ville ont fermé le temps de la manifestation, à l’appel des organisateurs de la marche, qui a abouti à un meeting devant le siège de la daïra, où le discours anti-pouvoir a été sans concession. «Par notre marche réussie, nous leur avons donné une leçon de pacifisme, de conscience politique et de citoyenneté. Nous sommes les héritiers de nos valeureux moudjahidine de 1954. Nous sommes un peuple conscient», a lancé un intervenant à l’issue de la marche.

De jeunes citoyens, dont des enseignants et avocats, se sont relayés à la tribune pour traduire un sentiment de répulsion incontrôlable à l’égard des promoteurs du 5e mandat. «On est en train d’assister à la mascarade du XXIe siècle. La mafia qui nous gouverne a mis en avant des candidats fous pour nous dire que si ce n’est pas Bouteflika, voilà ce qui vous attend. Nous préférons n’importe qui parmi ces fous, que Bouteflika. Nous en avons assez de vos humiliations», s’est écrié un autre citoyen. La foule a observé, au milieu du rassemblement, une minute de silence à la mémoire de tous les martyrs du pays.

Les organisateurs de la marche ont expliqué, dans une déclaration lue, que la marche a été décidée pour exprimer le «refus catégorique de toutes les pratiques aventureuses du régime politique en place à l’encontre du peuple et de l’Etat». Les milliers de manifestants ont dit leur refus «de la continuité de la politique de dilapidation, corruption, fraude et impunité».

Dans la déclaration, ils considèrent que le projet du 5e mandat auquel ils opposent un «refus total et clair» «se moque de l’esprit du peuple et il est une atteinte à l’histoire du pays et un crime à l’encontre de la nature et de l’homme». Les manifestants se sont dispersés dans le calme avec la promesse de réinvestir la rue plus nombreux et le vœu de voir le peuple rassemblé autour du même objectif «pour sauver le pays et déjouer le complot».

Jijel , Sidi Bel Abbès , et Bordj Bou Arréridj …
Fodil S. , Abdelkrim , et M. A. / N. I.

Une marche à la sortie d’un match à Jijel

Le coup de sifflet final du match ayant opposé, vendredi après-midi, la JSD à l’équipe du HB Chelghoum Laïd, au stade Hocine Rouibah de Jijel, a été le point de départ d’une marche à travers certaines artères de la ville pour rejeter l’option d’un 5e mandat pour Abdelaziz Bouteflika. Cette marche avait été précédée, faut-il le rappeler, par une rumeur persistante l’annonçant dans la ville plusieurs jours avant ce match.

Ils étaient des centaines, voire des milliers de supporters qui ont troqué les slogans des arènes footballistiques pour d’autres politiques dans lesquels ils dénoncent le régime et la candidature de Bouteflika. Ainsi, depuis la sortie du stade à Bourmel (ouest de la ville), la masse de jeunes s’est engagée, sur la route de la Soummam, de prendre l’avenue Abdelhamid Benbadis au centre-ville pour enfin arriver à la rue des frères Bouketta qui longe le siège de la wilaya et qui mène vers Ayouf ,sur les hauteurs de la ville.

Tout le long de ce parcours d’environ 3 km, les marcheurs ont scandé des slogans comme «Echaab yourid iskat ennidham» (Le peuple veut la chute du régime), «Bouteflika Allah irehmou» (Bouteflika que Dieu ait son âme), «Allahou Akbar, Rachid Nekkaz» ou encore «Bouteflika makanch ouhda khamsa» (Bouteflika, il n’y aura pas de 5e mandat). La marche s’est déroulée dans le calme, sauf à la fin, vers Ayouf, où des accrochages avec les éléments de la police antiémeute ont été enregistrés. Là, comme nous l’avons constaté, les vitres d’un abribus ont volé en éclats, alors que la chaussée était tapissée de pierres utilisées lors des échauffourées. La situation s’est calmée peu après 19h et une forte présence policière était encore visible. On mentionnera que le match s’est achevé avec les applaudissements de la galerie pour l’équipe visiteuse qui a réussi à arracher le nul 2 buts à 2. 

 

Le discours de Ghoul chahuté à Sidi Bel Abbès

Le président de Tajamou Amal Djazaïr (TAJ), Amar Ghoul, en meeting hier à Sidi Bel Abbès, a été sèchement interrompu par un jeune, moins d’un quart d’heure après avoir entamé son discours à la salle de cinéma l’Olympia. «Vous appelez les gens à voter pour le Président, mais dites-nous d’abord où il est ?» s’élève une voix au milieu de la salle, suivie d’un long moment de silence. «Vous parlez également des jeunes qui sont tentés par la harga (émigration clandestine). Je fais partie de cette jeunesse et je vous demande en tant que citoyen à ce qu’on nous montre le Président», poursuit-il, assis calmement. Surpris par la réaction de ce jeune, Amar Ghoul reprend son discours en se focalisant sur la nécessité de mobiliser la population pour la «réussite du prochain scrutin».

Dans la salle, des personnes assurant l’organisation, gilets et brassards à l’effigie de TAJ, tentent de dissuader le jeune intervenant à prendre de nouveau la parole avant de l’inviter à quitter la salle, sous les regards des présents. A l’extérieur, celui-ci explique sereinement qu’il est dans son droit de s’exprimer et de demander à voir et entendre le président de la République.

«Je ne suis affilié à aucun parti et je ne soutiens aucun candidat pour la prochaine présidentielle», répétait-il aux accompagnateurs de Amar Ghoul qui lui reprochaient, en quelque sorte, d’avoir gâché le meeting du président de TAJ. Selon plusieurs témoins, des éléments des services de sécurité, en civil, sont intervenus pour l’éloigner de la foule, tout en prenant soin de l’interroger sur son identité et son statut social. Amar Ghoul après avoir longuement parlé de l’importance vitale que revêtent la présidentielle et l’initiative de la conférence nationale, prévue en 2019, a quitté la salle, visiblement contrarié, refusant de faire des déclarations à la presse.

La laddh s’indigne contre l’arrestation d’un jeune à Bordj Bou Arréridj

La Ligue algérienne des droits de l’homme, bureau de Bordj Bou Arréridj, a émis un communiqué suite à l’arrestation du jeune Brahim Laâlami, meneur de la marche vendredi dernier, contre le 5e mandat. L’organisme appelle, lit-on dans le document, les responsables «au respect de leur engagement vis-à-vis de la Constitution et les chartes internationales garantissant le droit de manifester et de s’exprimer librement». La LADDH, aile Zehouane, rappelle le gouvernement à son obligation du respect des libertés publiques et individuelles : de manifestations pacifiques, d’expression et d’opinion toutes garanties par le droit national et le droit international des droits humains qu’il a ratifié. «Nous l’interpellons à l’occasion, pour garantir à tou-te-s les citoyen-ne-s l’expression de leurs opinions et l’exercice de leurs droits; de tous leurs droits.

Dans une conjoncture extrêmement sensible au risque d’exacerber les tensions, la LADDH qui suit la situation avec grande inquiétude, appelle à la libération de l’ensemble des citoyen-ne-s interpellés et à l’abandon de toutes poursuites judiciaires à leur encontre», signale Saïd Salhi, vice-président de la LADDH. L’organisation exhorte les citoyen-ne-s à s’organiser dans le strict cadre pacifique, dans le respect du libre débat et du libre choix de tout un chacun. 

On apprend de source sûre que le manifestant Brahim Laâlam,en garde à vue depuis vendredi,a été libéré hier vers 16h.