Algérie-Phosphate: Black-out sur un projet -presque- irréalisable

Maghreb Émergent, 13 février 2019

La malédiction semble s’acharner sur le secteur du phosphate algérien. Annoncée en grande pompe, la signature, lundi 26 novembre 2018 à Tébessa, d’un accord de partenariat de 6 milliards de dollars entre l’Algérie et la Chine s’avère être un véritable fiasco. L’absence du groupe chinois Wengfu a tué dans l’œuf un projet gigantesque qui devait faire de l’Algérie un grand producteur d’engrais phosphatés et d’acide phosphorique.

« Je représente dans cette cérémonie, le président de la République, Abdelaziz Bouteflika. Cette signature constitue une étape dans la concrétisation de ce projet qui engage 4 wilayas de l’Est du pays. Le  projet intégré de transformation du phosphate est le premier grand et important projet industriel que lance l’Algérie depuis prés d’une décennie et dont le rendement métamorphosera la région Est du pays et consolidera l’économie nationale ». C’est par cette déclaration solennelle que le Premier ministre a marqué de l’empreinte de l’Etat algérien la signature du protocole d’accord pour la réalisation du projet intégré de transformation du phosphate.

Gigantesque du fait de sa conception, ce projet est sensé propulser l’Algérie dans la cour des grands producteurs d’acide phosphorique et d’engrais phosphatés. Mais en prononçant son discours, Ahmed Ouyahia était loin de s’imaginer que l’Algérie sera incapable de produire une goutte d’acide phosphorique ou un grain de DAP. Ce lundi 26 novembre 2018, le gouvernement semble bien avoir été mené en bateau

Explication : l’accord en question est supposé lier, pour la partie algérienne, la Sonatrach et le duo Manal-Asmidal à un consortium chinois mené par CITIC (le groupe qui a réalisé l’autoroute est-ouest) comprenant le Fonds Sino-africain de développement et le Fonds de la route de la soie. Sauf qu’il manquait à l’appel le chinois Wengfu, le bailleur de licence dont les missions étaient d’extraire, de transformer et de commercialiser le phosphate.

Sans Wengfu, ce projet est irréalisable puisqu’aucun des partenaires algériens et chinois ne maîtrise les technologies spécifiques à l’industrie du phosphate.
Ould Kaddour dans le flou

Lundi 14 janvier, lors d’une visite à Ouargla, le PDG de la Sonatrach a donné sa version sur l’absence de Wengfu. Selon Abdelmoumen Ould Kaddour, Wengfu aurait refusé d’investir dans le projet. « Wengfu n’ont pas voulu investir, c’est tout. Ils voulaient entrer avec leur technologie et pas investir, ça ne nous intéressait pas. On veut quelqu’un qui prenne des risques avec nous. Dans notre business, on partage les risques ». Cachant mal sa gêne, il a nié avoir lancé officiellement le projet en l’absence d’un bailleur de licence. « Si si, on en a un. On est en train de négocier, on est en train de choisir. On a presque choisi ». Concrètement les entreprises signataires du protocole d’accord ont-elles trouvé un remplaçant à Wengfu ? Réponse du patron de la Sonatrach : « Oui et non, nous sommes en train de chercher et ça avance. Il y a de fortes chances que l’on conclu d’ici la fin du mois ou dans un mois et demi. Mais il est évident que nous sommes en train de chercher un remplaçant. Il n’y a pas de doutes sinon ca veut dire que nous ne faisons pas notre travail ».

Les faits sont têtus, la Sonatrach et ses partenaires algériens et chinois ont bien signé un protocole d’accord en présence des plus hautes autorités politiques du pays en sachant que ce projet est irréalisable sans l’engagement formel d’un bailleur de licence.

Pour ce qui est de l’absence des dirigeants de Wengfu, une source proche de ce dossier est catégorique : ils ont bien été invités à la cérémonie officielle de signature du protocole d’accord mais ils ont refusé d’y assister. « Ils ne voulaient pas cautionner, devant le Premier ministre et les membres du gouvernement,  la mise sur rail d’un projet qu’ils jugeaient peu viable et non-rentable. Wengfu, qui s’est lancé dans ce projet bien avant la Sonatrach et CITIC, n’a jamais été contre le fait d’investir. Mais à condition que le complexe soit moderne, rentable et permette de fabriquer des produits à haute valeur ajoutée. Ce n’est finalement pas le cas », indique cette source qui a requis l’anonymat.

Wengfu aurait proposé un programme de développement qui n’a pas été validé par les autres partenaires. Ce plan s’appuyait notamment sur un système de transport du minerai de phosphate par pipeline jusqu’au site de transformation, la mise en place d’un système d’extraction de l’iode et la production d’acides phosphoriques purifiées utilisées dans l’agroalimentaire et l’industrie automobile.

Pour le transport, le choix s’est porté sur le rail, et la production d’iode et d’acides purifiés n’a pas été retenue par Sonatrach et CITIC. « Pour les partenaires, le projet ne doit produire que des engrais phosphatés et de l’acide phosphorique destinée au secteur de l’agriculture. Mais ces derniers sont de plus en plus difficiles à placer sur le marché international, surtout pour un pays qui est nouveau dans ce domaine. La Chine qui est premier producteur et premier exportateur d’engrais phosphaté n’en voudra pas. Voilà pourquoi la production d’acides phosphoriques purifiées était une excellente option. Pour ce qui est du transport du minerai de phosphate, l’option du pipeline aurait été un peu plus chère que le rail mais elle aurait été plus économique à gérer sur le plan logistique. Le minéroduc aurait permis de transporter le phosphate dès son extraction contrairement au train qui nécessite une phase de séchage du minerai particulièrement coûteuse en énergie », assure notre source.
Une entrée en catimini

Pourtant les choses se présentaient plutôt bien pour Wengfu. Après une approche infructueuse en 2012, le groupe chinois est revenu en Algérie, fin 2016, de façon discrète par l’entremise d’un canadien, responsable d’une société mixte algéro-écossaise dont Asmidal est actionnaire. Ce dernier organise deux rencontres à Annaba avec les patrons d’Asmidal et du groupe minier public Manal. Des réunions informelles- presque secrètes- qui ont intrigué les services de sécurité algériens. En effet, il se trouve que Wengfu était engagé dans un grand projet de phosphate au Togo en partenariat avec le groupe israélien Elenilto.

A l’époque, le dossier de la transformation du phosphate était géré exclusivement par le ministère de l’Industrie et des mines (les mines étant par le passé sous la coupe du ministère de l’Energie). Abdeslam Bouchouareb, alors à la tête de ce nouveau département, en avait fait une priorité. C’est lui qui a ouvert les portes à l’indonésien Indorama (introduit en Algérie par Tell Group) pour le projet de réalisation du projet de complexe intégré de transformation de phosphate de Bled el Hedba, qui a facilité l’installation du français Roullier (spécialiste du phosphate alimentaire) et également lui qui a infligé une humiliation à l’Etat algérien en faisant signer un protocole d’accord de 5 milliards de dollars avec le pseudo-investisseur saoudien Abdulaziz Al-Deghaither (voir Le Soir du 30/05/2017). Bien entendu, aucun des projets gérés par Bouchouareb n’a vu le jour.

Les premiers contacts entre Wengfu et le duo Manal-Asmidal se déroulent durant les derniers mois de l’ère Bouchouareb. Face à l’incapacité des responsables du secteur des mines à lancer un projet de transformation du phosphate, Wengfu était perçu comme un véritable sauveur. Les accusations sur la proximité avec Israël ont vite été oubliés et les négociations ont pu commencer. Deux mastodontes feront ensuite leur intrusion dans ce projet : la Sonatrach et la China International Trust and Investment Corporation. La compagnie nationale d’hydrocarbure qui a hérité en 2015 d’Asmidal a été nommé chef de file de la partie algérienne du consortium. Pour les autorités politiques algériennes, seule la Sonatrach est capable de mener à terme un projet aussi important. Sa présence est également un gage de sérieux pour rassurer les partenaires chinois.

Face à elle, CITIC a été chargée de financer- en partie- la réalisation du projet. Le géant chinois, qui a réalisé l’autoroute Est-ouest, a laissé en garantie une importante somme (plusieurs centaines de millions de dollars) ces dernières années. Les autorités algériennes ont obtenu de CITIC la possibilité de transformer ce montant en investissement. CITIC qui s’est vu proposé plusieurs projets, notamment celui de l’exploitation du gisement de fer de Gara Djebilet (Tindouf), accepte finalement de s’engager dans le complexe de transformation de phosphate.
Casse-tête chinois

Une série de réunions se déroulent fin 2017. Puis, début janvier 2018, une importante délégation conduite par Abdelmoumen Ould Kaddour se rend en Chine pour négocier avec Wengfu. Dans un procès-verbal de réunion daté du 3 décembre 2017, le P-dg de la Sonatrach précise que « tous les engagements conclus avec notre filiale Asmidal demeurent en vigueur, notamment en ce qui concerne la création d’une joint-venture entre la partie algérienne (Asmidal et Manal) et la partie chinoise (CITIC et Wengfu) à hauteur de 51% et 49% respectivement pour le développement du projet ».

Le document signé par le patron de la Sontrach indique également : « la partie chinoise se propose de mobiliser le financement, soit dans le cadre commercial avec un crédit sur une durée de vingt ans et un taux d’intérêt de 5%, soit dans le cadre d’un crédit garanti par l’Etat algérien sur une durée de vingt ans, avec différé de cinq ans et un taux d’intérêt bonifié de 1,5% ».

Un autre procès-verbal sanctionnant les visites et réunions entre la partie algérienne et la partie chinoise qui se sont déroulées du 15 au 25 avril 2018 à Alger confirme que les choses n’avaient pas réellement avancé entre les partenaires. Dans le chapitre II.2 consacré aux questions de la partie algérienne, il est fait mention des demandes suivantes : « la partie algérienne a posé la question à la partie chinoise quant à sa capacité à ramener un financement à hauteur de 80% avec un taux d’intérêt bonifié ? La partie algérienne rappelle à la partie chinoise son engagement pris dans les documents paraphés à savoir : ’’La partie chinoise garantit le marché pour les produits de la Société et s’engage à ce que cette dernière commercialise les produits destinés à l’exportation aux conditions du marché international’’. La partie chinoise a pris acte des préoccupation majeures de la partie algérienne », peut-on lire dans ce document.

En clair, 6 mois avant la signature du protocole d’accord, Sonatrach et ses partenaires algériens ne savaient toujours pas si les Chinois étaient en mesure d’apporter les financements et s’ils étaient aptes à vendre les produits sur le marché international.

Pour ce qui est du financement, les parties semblent avoir trouvé une formule pour lancer le projet, comme l’a récemment expliqué à la presse Ferhat Ounoughi, conseiller auprès du groupe Sonatrach : 80% du financement nécessaire sera assuré « par des banques chinoises », les 20% restants seront assurés par les entreprises chinoises et algériennes engagées dans le projet. Le conseiller semble avoir oublié de préciser que le crédit sera réputé avoir une garantie souveraine. Cela signifie que si la société qui sera créée ne rembourse pas le crédit, c’est l’Etat algérien qui sera tenu de le faire.

Ounoughi a également omis d’aborder la question de la commercialisation, qui est un point essentiel dans ce projet. Là encore, aucun des partenaires actuels n’est apte à mettre sur le marché mondial les engrais phosphatés qui seront produits. Cette mission devra être du ressort du remplaçant de Wengfu.

Actuellement, l’urgence consiste à trouver un bailleur de licence pour lancer le complexe. Une mission qui est loin d’être aisée puisque le nouveau partenaire devra nécessairement être chinois, il est peu probable que les bailleurs de fonds acceptent un groupe étranger. Et c’est justement là que réside toute la complexité dans la gestion de ce dossier. Le montage financier, le choix de la Chine, l’inexpérience dans le domaine du phosphate, la dilution des responsabilités entre la Sonatrach, ses deux partenaires et le ministère de l’Industrie et des mines, l’improvisation… autant de facteurs qui risquent de faire échouer ce projet avant même son lancement.

Tarek Hafid