Alain Ruscio: Les communistes et l’Algérie (livre)

 

Alain Ruscio

Les communistes et l’Algérie

Des origines à la guerre d’indépendance, 1920-1962

C’est un paradoxe : l’histoire du communisme reste aujourd’hui encore, alors que ce mouvement n’a plus dans la vie politique ni le poids ni la force d’attraction d’antan, un objet de controverses à nul autre pareil, en « pour » et en « contre ». Cet état d’esprit atteint un paroxysme lorsqu’il s’agit d’évoquer les actions et analyses du communisme – français et algérien – face à la question coloniale en Algérie, des origines dans les années 1920 à la guerre d’indépendance (1954-1962). Et s’il était temps, écrit Alain Ruscio, de sortir des invectives ?

C’est l’ambition de cette somme exceptionnelle, qui propose une plongée dans les méandres – le mot s’impose – des politiques communistes des deux côtés de la Méditerranée (PCF et PCA) durant plus de quatre décennies. Des tout premiers temps, lorsque le jeune parti commençait à s’affirmer et tentait de briser le consensus colonial, aux tempêtes de la guerre d’Algérie, en passant par les espoirs et illusions du Front populaire. Les relations avec le nationalisme algérien, qui ne furent jamais simples, sont finement analysées, avec le récit d’un grand nombre d’épisodes ignorés ou mal connus et l’évocation d’un grand nombre d’acteurs, qui donne chair à cette saga.

Novateur, l’ouvrage d’Alain Ruscio ne l’est pas seulement par son esprit. L’historien a utilisé tous les fonds d’archives spécialisés, dont celles du PCF, désormais accessibles, révélant des documents totalement nouveaux. On découvrira, au fil des pages, non pas une ligne politique, mais une succession, et parfois une cohabitation, de logiques et de pratiques.

Alain Ruscio, docteur d’État en histoire, a publié une vingtaine d’ouvrages sur les colonies françaises, dont à La Découverte, Nostalgérie, l’interminable histoire de l’OAS (2016).

ISBN 978-2-348-03648-4 28 €


table des matières

Introduction. Communisme et Algérie : « Ni cet excès d’honneur ni cette indignité »

I/ Un parcours non linéaire : les communistes et l’Algérie, 1920‑1954

1. La société française et la question coloniale, 1920‑1954
Puissance du parti colonial, méconnaissance de l’opinion
Le monde arabo‑musulman : un « danger » et un « problème »
Classe ouvrière et idéologie coloniale

2. Le PCF et la question coloniale (de 1920 à 1935)
Avant 1920 : une « attention distraite et intermittente »
En Algérie : le « socialisme colonial » à l’œuvre
Au congrès fondateur de 1920 : un débat avorté
Les premiers engagements anticolonialistes du PCF
La lutte contre la guerre du Rif
Quelle attitude devant l’islam ?
L’organisation des « travailleurs coloniaux »
La création de l’Étoile nord-africaine en 1926

3. En Algérie : du « point de vue esclavagiste » à la radicalité anticolonialiste (1920‑1935)
L’adhésion quiproquo des socialistes algériens à la IIIe Internationale
Esquisse d’un redressement
Le choix de la lutte pour l’indépendance
Un parti squelettique
La difficile gestation d’un parti communiste autonome
L’apogée de la radicalité du PCF en Algérie : la « circulaire Barthel » de septembre 1935

4. L’esprit Front populaire (1936‑1939)
Thorez, 1937 : « Contre le fascisme, l’intérêt des peuples coloniaux est dans leur union avec le peuple de France »
Octobre 1936 : la naissance tardive du Parti communiste d’Algérie
La nouvelle politique : des réformes, mais plus de référence à l’indépendance
Dans les manifestations, « chéchias, casquettes et canotiers »
L’épreuve et l’échec : le projet Blum‑Viollette d’octobre 1936
Contre le « nationalisme musulman » : la dissolution de l’Étoile nord‑africaine en janvier 1937
Thorez, 1939 : la « nation algérienne en formation »
1920‑1939 : une succession de tactiques

5. L’Algérie dans la Seconde Guerre mondiale et le traumatisme des massacres de 1945
Contre les « deux impérialismes » (1940‑1942)
Pour une « politique d’union de la plus grande France » (1943‑1945)
La « France nouvelle », grande sœur des territoires d’outre‑mer
Le traumatisme : les massacres du Constantinois de mai‑juin 1945
Les réactions des communistes : la thèse du complot
Charles Tillon et la répression de mai1945
Des errements qui ont coûté cher

6. Vers une reprise des combats nationaux (automne 1945‑1954)
La campagne pour l’amnistie des emprisonnés algériens de 1945‑1946
1947 : « Statut ou statu quo ? »
1948 : face aux « élections à la Naegelen »
Le PCA lors des dernières années avant la guerre
Le monde communiste algérien, embryon de la « nation en formation » ?
Les revers de l’« indigénisation » du PCA
Le PCF et l’Algérie avant la guerre : la conscience de la menace du « pire »

7. Communistes français et nationalistes algériens avant 1954
Une union (conflictuelle) de raison
Les nationalistes et le soutien de l’Occident
Un bref rapprochement : le massacre policier du 14 juillet 1953 à Paris
À la veille du 1er Novembre : une méfiance réciproque

II/ Des communistes en guerre d’Algérie, 1954‑1956

8. Le terreau : la société française et la guerre d’Algérie
Des Français informés ou conditionnés ?
Saisies, censures et procès
L’opinion : de l’indifférence distante à l’intérêt angoissé
L’opinion : quelles solutions ?
Jeannette Vermeersch : qu’y a‑t‑il « dans la tête des masses » ?

9. Le communisme de guerre froide : état des forces… et des faiblesses
Le communisme stalinien : du « rayonnement solaire » au déclin
1950‑1952 : de la course en avant à l’avant‑gardisme
Face à la répression
Interdire le PCF ?

10. Communistes français et nationalistes algériens pendant la guerre d’indépendance : l’impossible entente
Le 1er Novembre : « Allumer la mèche »
François Mitterrand : « La négociation, c’est la guerre »
Côté nationaliste : la recherche de soutiens tous azimuts
Deux logiques s’affrontent
Les contacts PCF‑FLN en France, 1954‑1955
Face aux violences fratricides de la communauté algérienne
L’expression autonome des ouvriers algériens en France
Une timide et éphémère parenthèse
Août 1958 : le FLN porte la guerre en France

11. Le PCF et la première année de l’insurrection nationale
Georges Lachenal : « Qui étaient ces hommes ? Que voulaient‑ils ? »
Le communiqué ambigu du 8 novembre 1954
Prise de conscience : une « guerre » commence
Premières actions de propagande
1955, le mouvement des « rappelés » : la première vague
Les autres (timides) manifestations antiguerre de 1955

12. Le PCA et les premiers temps de l’insurrection nationale
Premières analyses (novembre 1954‑janvier 1955)
Le basculement (février‑septembre 1955)
Répression et interdiction

13. Le PCF : grands thèmes d’une propagande
Dénonciation de la situation coloniale « La “pacification” vue du côté de la mitraillette »
L’intérêt national français
Souffrances et mort des soldats en Algérie

14. Les communistes et le droit à l’indépendance de l’Algérie
Le rôle moteur des communistes algériens
Affirmation du thème à partir de l’été 1955
L’abandon progressif du concept de la « nation en formation » : convaincre l’appareil
Juillet 1956 : l’article de Jean Dresch comme achèvement d’un processus
Les mots d’ordre : pourquoi « Paix en Algérie ! » et non « Indépendance de l’Algérie ! » ?
L’abandon tardif de la référence à l’Union française

15. Le PCA en 1956 : les grands engagements
FLN/PCA : deux options stratégiques divergentes
Surmonter les contentieux
Henri Maillot, « communiste et Algérien »
L’« affaire Maillot » en France et la montée de l’anticommunisme
Les premiers contacts PCA‑FLN et l’accord de juillet 1956
Les suspicions, puis les violences fratricides, du FLN contre les communistes algériens
Fernand Iveton : « Ce qui compte, c’est l’avenir de l’Algérie »
La chahida Raymonde Peschard, dite Taous

16. Le PCF en 1956 : les grands balbutiements
Un « nouveau Front populaire » ?
Les premiers pas du gouvernement Mollet
Le vote des « pouvoirs spéciaux » en mars 1956
Maurice Thorez : « La partie et le tout »
L’emballement immédiat de l’engrenage guerrier
Contestations et malaise au sein du PCF
Des dégâts bien au‑delà des rangs du PCF
La tardive autocritique
Les manifestations de rappelés du printemps 1956 : la seconde vague
La crise de Suez : le PCF seul contre tous
La lutte continue

III/ Des communistes en guerre d’Algérie, 1957‑1962

17. Analyse d’une mobilisation avortée : le 17 octobre (1957) des communistes
Une préparation méticuleuse
« Une journée qui fera date » ?
Les raisons d’un échec

18. Le PCA, 1957‑1962 : frères de combat et de douleur (Audin, Alleg et tant d’autres)
L’affaire Audin, l’« affaire de la France »
Le Comité Audin et le rôle de Pierre Vidal‑Naquet
L’assassin : les deux hypothèses
L’arrestation et le calvaire d’Henri Alleg
L’incroyable écho du livre La Question
Alleg et Audin, deux martyrs parmi des milliers d’autres…
Un PCA très affaibli, mais qui poursuit la lutte

19. Le PCF et les soldats du contingent
L’état d’esprit des soldats du contingent dans les années 1950
L’absolue priorité : le « travail de masse »
« Faire son travail de communiste » en France : quelques exemples
« Faire son travail de communiste » en Algérie : facile à dire…
Le travail clandestin au sein de l’armée
Faut‑il partir en Algérie ?
Le premier soldat du refus en 1956 : le militant communiste Alban Liechti
Les hésitations de la direction du PCF face aux refus des appelés
Le « recadrage » de Maurice Thorez en mai 1959
Le contingent face au putsch d’avril 1961
Aux origines de la FNACA

20. L’engagement des avocats et des intellectuels
Une génération d’avocats préparée au combat
Avocats en guerre d’Algérie
Rivalités politiques au sein du collectif des avocats
Vergès, ni fondateur d’un nouveau réseau ni inventeur de la « défense de rupture »
Des intellectuels « à leur créneau »
L’engagement d’Aragon : des Lettres françaises au Fou d’Elsa
Les romans de guerre « décalés » d’André Stil
L’engagement d’autres intellectuels et artistes

21. Le PCF et la « troisième gauche » : rencontres, rivalités, controverses
1960 (1) : la « troisième gauche » occupe un espace laissé vacant
1960 (2) : les « porteurs de valises » et le « Manifeste des 121 »
L’attitude du PCF : méfiance et prise de distance
« Soutenir les condamnés, défendre les 121 »
La manifestation du 27 octobre 1960 : un rendez‑vous manqué
Les conséquences politiques du refus communiste

22. Face à la Ve République et aux évolutions du gaullisme
Mai 1958 : « Le fascisme ne passera pas »
Septembre 1959 : les communistes et l’autodétermination
L’affaire Servin‑Casanova et la guerre d’Algérie
Le massacre policier du 17 octobre 1961 à Paris : l’internationalisme à l’épreuve du feu
Les réactions des communistes aux tueries du 17 octobre 1961
Les communistes, cible privilégiée des violences meurtrières de l’OAS
Février 1962 : le drame du métro Charonne

Conclusion. Les communistes ont‑ils été « bons par rapport à eux‑mêmes » ?
Quel bilan des résistances au colonialisme et à la guerre d’Algérie ?
L’activité communiste : une résistance à la guerre d’Algérie
La faille : l’impensé du rôle des mouvements de libération nationale

Annexes. Sources, références et abréviations
1. Archives publiques, associatives et privées
2. Témoignages oraux ou écrits
3. Bibliographie
4. Sigles des mouvements et associations

Index


Introduction

Communisme et Algérie : « Ni cet excès d’honneur ni cette indignité »

L’idée de ce livre est née un soir d’octobre 2011. J’assistais à la projection du remarquable film de Yasmina Adi, Ici, on noie les Algériens. Outre la manifestation parisienne du 17 octobre 1961 et sa terrible répression, le film décrit, avec un grand souci de la nuance, les réactions de la population française, de la complicité active avec les agresseurs à la solidarité agissante avec les agressés. Dans le débat qui a suivi, un dialogue de sourds a commencé. Au lieu de concentrer ses attaques contre les criminels responsables de ce drame – le préfet de police de Paris Maurice Papon, le Premier ministre Michel Debré et le président Charles de Gaulle –, un participant a immédiatement prononcé un violent réquisitoire contre le PCF, considéré comme complice du crime, au moins par ses silences. Il fut applaudi par une partie de la salle. D’autres présents, plus très jeunes, se sont récriés : ils avaient, eux, gardé le souvenir des toutes premières manifestations de rue contre la guerre – où il n’y avait que des communistes –, des collages d’affiches et des nuits passées dans les commissariats, des soirées interminables passées à tenter de convaincre des voisins, des amis ou les quelques personnes qui venaient dans des préaux d’école un peu tristounets pour des meetings de quartier, des gardes « musclées » des locaux en mai 1958 ou en avril 1961…

Des cris fusèrent. On entendit : « Et les pouvoirs spéciaux de 1956 ? Vous avez contribué à étendre cette guerre !

– Et Henri Alleg, il n’était pas communiste, peut-être ? Et Iveton ? Et nos morts de Charonne ?

– Vous n’avez jamais revendiqué l’indépendance de l’Algérie !

– Le PCF a été le seul grand parti politique à lutter contre cette guerre ! »

Et chacun repartit, bardé des mêmes certitudes qu’en début de soirée, persuadé d’avoir « mouché » celui qui était devenu l’adversaire, oubliant au passage le vrai, le système colonial, ses acteurs d’hier et ses thuriféraires d’aujourd’hui. Comme l’avait écrit un lointain ancêtre : la « recherche désintéressée » s’était, une fois de plus, transformée en « pugilat » (Karl Marx, 1875)i1.

J’avoue que, ce soir-là, j’ai renoncé à prendre la parole. Par lassitude. Par sensation d’avoir déjà entendu cent fois ces arguments, dont ni les uns ni les autres ne me satisfaisaient. Par crainte d’apparaître comme le donneur de leçons, l’historien de service qui « dit le vrai ». Et le « vrai », en cette matière – s’il peut être approché –, n’est pas à mi-chemin entre ce réquisitoire et ce plaidoyer, il est ailleurs, par définition le plus difficile à décrire. M’en voulant quelque peu de ce silence pas très courageux, je me suis dit après : il faut exposer la globalité du processus, mettre en situation, traquer les anachronismes, entrer dans les détails, souligner les nuances, proposer des pistes de réflexion. Pour cela, il m’a fallu quelques années de lectures et de relectures, de plongées dans les archives, d’entretiens avec les témoins encore de ce monde. Ce livre en est le résultat. Et j’espère que son lecteur, lui, acceptera de passer un peu plus de temps que dans un échange d’invectives. Car c’est un paradoxe de ces années 2000 et 2010 : alors que le mouvement communiste, dans le monde et en France, n’a plus depuis longtemps le rayonnement des années de son apogée, son histoire reste un objet de controverses à nul autre pareil.

Jean-Paul Sartre avait naguère, en trois phrases, réglé définitivement la question : « L’histoire du PC, qui l’écrit du dehors, sur pièces, documents et témoignages, risque d’être gêné par ses préjugés, il lui manque en tout cas une expérience irremplaçable. S’il en est sorti, la rancœur l’étouffe, sa plume trempe dans le fiel. Qui l’écrit du dedans, en accord avec les responsables, se fait historiographe officiel, ment ou élude selon les positions du jourii. » Désespérante assertion : comme personne ne peut échapper à l’une des trois catégories sartriennes, il faudrait renoncer à jamais – ou en tout cas tant qu’il y aura un objet PC – à élaborer une histoire sereine du mouvement communiste. Sartre avait-il raison ? Il faut admettre qu’il avait – et qu’il a encore en grande partie – pour l’essentiel les apparences pour lui…

Les écrits « du dehors » sont souvent des études de politologie privilégiant les sommets, les « secrets cachés », les divergences donnant naissance aux « grandes affaires » (et ce parti en connut plus que de raison). Œuvres utiles, mais ne permettant pas de mesurer la nature réelle de l’ancrage sociétal communiste en France, exceptionnel à son apogée. Les travaux des « ex », récits autobiographiques ou études, prennent parfois des allures de confession amère (comment ai-je pu être si naïf ?) assortie de la dénonciation pure et simple d’un système ou d’un groupe d’hommes (comment ont-ils pu être si machiavéliques ?).

L’histoire du communisme, avons-nous dit, reste un objet de controverses à nul autre pareil. Cette constatation est vraie en général, avec çà et là des thèmes privilégiés. La politique face à la question coloniale est l’un d’eux. Avec la période de la guerre d’Algérie, on confine au paroxysme. Nul mieux que le militant trotskiste Pierre Frank (1905-1984), acteur et commentateur de la lutte anti-guerre côté IVe Internationale, n’a mieux résumé la logique qui présidait aux accusations de cette Histoire-procès. Constat n° 1 : les travailleurs ont peu manifesté leur solidarité internationaliste lors de cette guerre… Constat n° 2 : or, ils étaient fortement organisés dans les rangs communistes et cégétistes… Conclusion : « C’est donc dans la politique de ces organisations qu’il faut en premier lieu rechercher les causes de l’insuffisance de soutien et travailleurs métropolitains aux peuples colonisés en rébellion contre l’impérialismeiii. » Les mots importants, ici, sont « donc » et « en premier lieu ».

À l’opposé, l’écriture de sa propre histoire par le PCF a longtemps été une tâche politique parmi d’autres, quitte à prendre des libertés avec les faits, à « oublier » des dates dérangeantes, à n’évoquer que les dirigeants du moment et à faire passer à la trappe les autres… Longtemps, d’ailleurs, cette écriture était l’apanage de ces dirigeants, décidément omniscients. Deux générations de communistes ont eu comme première (et parfois seule) lecture d’histoire le livre Fils du peuple de Maurice Thoreziv. En 1964, un Manuel d’histoire coordonné par Jacques Duclos (1896-1975, alors secrétaire général du PCF par intérimv), sans aspérités et passablement indigeste, résuma pour les militants ce qu’il fallait penser de l’histoire de leur parti. Et lorsqu’un chercheur de profession était accepté par les politiques, il avait une fonction précise : « “Illustrer” et “justifier” la politique du parti par des exemples pris dans l’histoire », selon la formule de Jean Bruhat, qui longtemps accepta ce rôle, avant de passer par dessus bord ce galimatiasvi. En 1973 encore, vingt ans après la mort de Staline, on pouvait lire dans une publication de l’Institut Maurice Thorez cette affirmation assez effrayante : « L’historien communiste […] possède plus qu’un autre la clé de l’histoire du partivii. » Ce regard officiel s’est contenté de prendre le simple contre-pied des écrits cités précédemment, soit en substance : « Nous avons eu raison, voici comment et voici pourquoi. » Là ou ses adversaires ne voyaient qu’une succession de tournants, voire de reniements, cette historiographie ne voulait connaître qu’une ligne droite, sans concessions ni compromis, du premier au dernier jour. Paraphrasant Queneau, ses tenants auraient pu écrire : « Le parti, être formidable/a toujours et toujours raisonviii. »

Ces types d’écriture de l’histoire aboutissaient d’ailleurs à une même pratique : un regard purement politique sur l’histoire, transformant cette discipline en une sorte de tribunal où les procureurs dénonçaient et où les avocats justifiaient. Or, ce type de débats n’est pas satisfaisant. Il faut en sortir. Et si ces partis communistes de l’époque des luttes pour l’indépendance de l’Algérie, le français et l’algérien, n’avaient mérité « ni cet excès d’honneur ni cette indignité » ? Pour répondre à cette question, ce livre entend s’inscrire dans un courant déjà ancien de renouvellement de l’historiographie sur le fait communiste, dont les auteurs ne sont plus sommés de répondre d’emblée : êtes vous pour ou contre ? Le temps est à une histoire banalisée du communisme, et c’est heureux. Les lecteurs qui connaissent les travaux de l’auteur retrouveront donc ici la trace d’un plaidoyer déjà ancien, formulé dans l’introduction de sa thèse, Les Communistes français et l’Indochine, 1945-1954, soutenue en 1984ix – en histoire comme en bien d’autres domaines de la vie, il vaut mieux se répéter que se contredire. Il faut définitivement considérer le communisme comme un objet d’histoire ordinaire auquel doivent être appliquées les mêmes méthodes qu’à tout autre. Ni plus ni moins : utiliser toutes les sources existantes, les confronter, dégager les tendances, les contre-tendances, les contradictions – mot aimé des marxistes, qui ne l’ont pas toujours utilisé à bon escient –, parvenir, étape après étape, à de premières conclusions, se consolidant ou non les unes les autres ; passer, tout au long du processus, des hypothèses aux probabilités, de celles-ci, quand c’est possible, aux certitudes. Et, d’abord, nous dit l’historien René Gallissot, « écarter tout interdit et toute inhibition : il n’y a pas de “secret de parti” pour l’historien, quelles que soient les lacunes de fait, faute d’informationsx ». Son collègue Jean Bouvier (1920-1987), victime – et acteur malgré lui, comme tant d’autres2 – de l’écriture stalinienne de l’histoire, écrivait vers la fin de sa vie : « Nous ne pouvons pas exiger de nous-mêmes l’impossible objectivité (faux mot, fausse perspective, faux problème). Mais nous devons exiger de nous-mêmes la seule et très difficile honnêteté intellectuellexi. » Vaste programme… Affirmer vouloir l’appliquer est sans doute un manque de modestie. On va pourtant, dans ces pages, essayer.

L’histoire du PCF et celle des communistes français sont des objets voisins, qui se recoupent, mais non strictement juxtaposables. Dans cet essai, il sera plus directement question de l’analyse des appareils et des militants dits « orthodoxes » des partis communistes français et algérien. Mais nous citerons également ceux qui ont quitté ces partis, qui en ont été exclus ou qui y ont mené des activités oppositionnelles, d’André Ferrat à Amar Ouzegane, de Jean-Pierre Vernant à Hélène Cuénat. C’est la « famille communiste » franco-algérienne, dans l’acception la plus large de cette expression, qui est l’objet de cette étude. Les positions et les attitudes des communistes des deux rives de la Méditerranée, bien que n’ayant jamais été séparées par une paroi infranchissable, méritent des développements distincts. Il sera donc fait dans cet ouvrage un va-et-vient permanent entre ces deux rives. Seront également citées et analysées les « organisations de masse », selon le vocabulaire un peu lourdaud longtemps hégémonique dans ces milieux. Une jeune historienne, Axelle Brodiez, a proposé une expression plus heureuse : le « dispositif périphériquexii ». Il s’agit des associations et mouvements plus ou moins contrôlés par des militants communistes (CGTU3 puis CGT, Mouvement de la paix, Secours rouge puis Secours populaire, etc.). Phénomène identique en Algérie, en y ajoutant le cas particulier du quotidien Alger républicain.

C’est l’ensemble de ces constats historiographiques et méthodologiques qui a commandé l’organisation de ce livre, dont l’objet premier est de permettre de mieux comprendre ce que furent les positions des communistes des deux rives de la Méditerranée tout au long de la guerre d’indépendance déclenchée par les nationalistes algériens en novembre 1954. Les chapitres de la première partie, ouverte par un aperçu sociologique de l’opinion publique française face à la « question coloniale », synthétisent aussi précisément que possible les étapes de l’histoire complexe de la relation des communistes français à cette « question coloniale » en général et, d’abord, à celle de la colonisation de l’Algérie. Tandis que les quinze chapitres de la deuxième et troisième parties entendent documenter avec précision ce que furent les engagements et les errements du PCF et du PCA de 1954 à 1962.

1 Toutes les notes de référence sont classées par chapitre, en fin de ce livre, p. xxx.

2 Allusion à son livre La Vérité sur 1939, co-écrit avec Jean Gacon (Éditions sociales, Paris, 1953), qu’il regrettera amèrement par la suite.

3 Scission de 1922 entre la CGT (proche des socialistes) et la CGT unitaire, CGTU (contrôlée par les communistes à partir de 1923). Les adhérents de la première centrale étaient communément appelés « confédérés », les seconds « unitaires ».

Notes de l’introduction

i Le Capital, postface de la seconde édition allemande.

ii Jean-Paul Sartre, « Le socialisme qui venait du froid », préface à Antonin Liehm, Trois générations. Entretiens sur le phénomène culturel tchécoslovaque, Gallimard, Paris, 1970.

iii Pierre Frank, préface à l’ouvrage de Jacob Moneta, Le PCF et la question coloniale, 1920-1965, Maspero, Paris, 1971.

iv Maurice Thorez, Fils du peuple, Éditions sociales, Paris, 1937 (rééditions remaniées : 1949, 1954, 1960). Le livre a en fait été rédigé par Jean Fréville.

v Voir sa biographie par Frédéric Charpier, L’Agent Jacques Duclos. Histoire de l’appareil secret du Parti communiste français (1920-1975), Seuil, Paris, 2015.

vi Jean Bruhat, Il n’est jamais trop tard. Souvenirs, Albin Michel, Paris, 1983.

vii Bulletin de liaison, janvier 1973 (cité par Frédérick Genevée, La Fin du secret. Histoire des archives du PCF, L’Atelier, Ivry-sur-Seine, 2012).

viii « Le coiffeur, être formidable/a toujours et toujours raison », in Raymond Queneau, L’Instant fatal, Gallimard, Paris, 1948.

ix Alain Ruscio, Les Communistes français et la guerre d’Indochine, 1944-1954, L’Harmattan, Paris, 1985.

x René Gallissot, « Pour l’histoire du communisme », Le Mouvement social, janvier-mars 1971.

xi Jean Bouvier, « Une ou des histoires du PCF ? », in Jean-Pierre Azéma, Antoine Prost et Jean-Pierre Rioux (dir.), Le Parti communiste français des années sombres (1938-1941), Seuil, Paris, 1986.

xii Axelle Brodiez, Le Secours populaire français, 1945-2000. Du communisme à l’humanitaire, Presses de la FNSP, Paris, 2006.