Nacer Djabi plaide pour un changement générationnel : «Si cette génération ne part pas, c’est le pourrissement»

Nabila Amir, El Watan, 10 février 2019

L’élection de 2019 n’est porteuse d’aucun changement. Le régime politique n’est pas près de se réformer et le changement n’est pas pour demain.» La confirmation est du chercheur et sociologue Nacer Djabi. Invité à la 13e édition du Forum du Raj pour débattre de la «situation générale du pays et la prochaine élection présidentielle», Nacer Djabi est convaincu que le changement en Algérie ne peut nullement intervenir à travers l’organisation d’une élection.

«L’Algérien tourne le dos à cette échéance, il est dégoûté parce qu’il sait pertinemment qu’au lendemain du 18 avril, il n’y aura point de changement. Bien au contraire, c’est la continuité et par conséquent la persistance de la crise qui ronge le pays», estime-t-il. Djabi, qui pense qu’il y a une grande force au sein de la société algérienne qui appelle au changement, plaide pour un «changement générationnel» et non un changement politique qui permet de remplacer une personne par une autre ou un parti par un autre. Par changement générationnel, Djabi sous-entend que Abdelaziz Bouteflika doit être le dernier président de la République issu de la génération de la guerre de Libération nationale et de 1962.

Selon Djabi, la génération de la légitimité historique et de la construction de l’Etat national doit partir ; d’ailleurs, elle aurait dû partir bien avant 2014. «Cette génération aurait du partir en 2014, mais contre tout attente, elle est encore là et elle compte rester puisque le président Bouteflika va briguer un autre mandat.

Si elle ne part pas, le pays ira vers une crise et un pourrissement. Ce sera l’impasse», avertit le sociologue qui pense que les outils du changement ne sont pas opérationnels. Selon lui, ni la rue, ni les institutions de l’Etat et encore moins les partis politiques ou l’élite ne sont en mesure de bouleverser l’ordre établi. «Tout est bloqué. La rue n’est pas organisée, elle est souvent dans la logique de l’émeute, donc elle ne peut être à l’origine d’un changement, les institutions politiques telles que le Parlement est aux ordres. Les services de renseignement ont perdu du terrain, ils n’ont plus leur mot à dire, comme en 88 ou avant. C’est le blocage total.

Les élections tournent dans le vide», tranche Djabi qui s’interroge sur le rôle de l’institution militaire et de la présidence : «L’armée est-elle encore un centre de décision et pèse-t-elle dans l’échiquier politique ? La présidentielle a-t-elle le pouvoir de décider avec notamment la maladie du président ?» se demande le sociologue qui n’a pas omis de parler d’une autre force, celle de l’argent incarné par les hommes d’affaires : «Quelles sont les aspirations de cette classe ? veut-elle gouverner ? Quelles sont ses objectifs ? Nous n’en savons rien, mais une chose est sûre, elle domine», craint Djabi. Mieux, pour le chercheur, le système politique algérien ne produit plus d’élite et d’appuyer ses dires par une interrogation sur le nombre d’Algériens qui adhèrent aux partis politiques. Ils sont, dit-il, à peine 2 à 3%. Les moins de 35 ans sont 1% à militer dans un parti. «C’est très faible. Les partis n’ont pas pu convaincre les jeunes à les rejoindre. Les Algériens sont aujourd’hui persuadés que l’élection présidentielle n’est pas un moyen de changement», note le sociologue.

Evoquant la démographie politique en Algérie, Djabi se demande qui participe aux élections en Algérie et de dire que c’est une minorité : les personnes âgées, les ruraux, les populations du Sud ou ceux qui n’ont pas fait d’études alors que la majorité démographique (68% à 70%) est urbaine. «Les personnes d’un niveau intellectuel ne votent pas. On vit une crise profonde du nationalisme comme idéologie.

Le nationalisme est en crise, car il a vieilli. Pis, on est dans le cas d’un nationalisme presque réactionnaire. On est devant la peur du changement. Et cette peur touche le pouvoir et les partis politiques, mais aussi le citoyen», tranche Djabi persuadé que tôt au tard, si le changement ne se fait pas à travers les partis, les élections, l’action politique, la rue imposera, mais de manière anarchique, le changement. Aucun régime politique, dit-il, ne peut résister longtemps à la rigidité.