Présidentielle 2019 : Ce que cache le 5e mandat

Abdelghani Aichoun, El Watan, 05 février 2019

Affaibli par un AVC dont il a été victime en 2013, soit une année avant l’élection de 2014, Bouteflika ne s’est pas adressé directement à la population une seule fois durant tout le 4e mandat.

La machine s’est mise en branle pour ouvrir la voie vers le palais d’El Mouradia, pour la cinquième fois, à l’actuel chef de l’Etat, Abdelaziz Bouteflika. L’alliance présidentielle ayant donné le la depuis le début de semaine, il ne reste qu’à officialiser le «vœu» du Président, ce qui devrait intervenir sous peu via une «lettre programme». Un «message» qui sera lu en son nom par quelqu’un, comme de coutume pour ce qui est de ses discours durant tout le 4e mandat.

Abdelaziz Bouteflika n’animera pas non plus «sa» campagne électorale, comme l’a affirmé le Premier ministre, Ahmed Ouyahia, samedi dernier, lors de la conférence de presse qu’il a tenue en clôture de la session du conseil national du RND. Le scénario de la précédente élection présidentielle, celle de 2014, durant laquelle il n’avait pas fait de campagne électorale, va donc se reproduire.

Affaibli par un AVC dont il a été victime en 2013, soit une année avant l’élection de 2014, Bouteflika ne s’est pas non plus adressé directement à la population une seule fois durant tout le 4e mandat. Ses apparitions publiques se sont résumées aux quelques audiences accordées à des Présidents ou Premiers ministres étrangers et à certaines activités ministérielles ou protocolaires nationales (Conseil des ministres, festivités du 1er Novembre, visite du chantier de la Grande Mosquée d’Alger). Pas de discours.

Si beaucoup d’observateurs s’accordaient à dire, il y a quelques semaines, que vu son état de santé, il lui était impossible de briguer un 5e mandat, les partis de l’alliance présidentielle ont apporté samedi dernier un démenti formel. Bouteflika sera à 99% – pour reprendre l’«estimation» donnée par Ahmed Ouyahia – candidat pour sa propre succession.

Qu’est-ce qui fait donc que ces partis politiques, et d’autres parmi le personnel politique proche du pouvoir, misent encore une fois sur un «candidat» diminué physiquement ? La question mérite d’être posée dans la mesure où même la Constitution algérienne prévoit qu’un président de la République doit être en possession de tous ses moyens.

A ce propos, Ahmed Adimi, chargé de la communication de Talaie El Hourriyet, parti de Ali Benflis, nous a confié que si le pouvoir en place s’entête à vouloir un 5e mandat pour Bouteflika, c’est parce qu’«il ne dispose pas d’une personnalité qui soit acceptée par l’opinion publique», qu’il puisse présenter en tant que candidat pour cette présidentielle.

D’après lui, le pouvoir a, de tout temps, utilisé des «responsables jetables». Aujourd’hui, il n’arrive pas donc à trouver une alternative à l’actuel chef de l’Etat. «Même avec des élections truquées, leurs personnels ne pourront pas arracher 1% des voix», a-t-il lancé, avant d’ajouter : «C’est pour cela qu’ils s’accrochent à un Président malade.» Mais cela explique-t-il cet entêtement à vouloir coûte que coûte ce 5e mandat ?

«Il y a des intérêts qui font courir tout ce beau monde», a ajouté Adimi. Un changement serait un risque pour beaucoup parmi ces personnalités du pouvoir. «Une autre personne voudrait dire des changements, et certains ministres, par exemple, de par des décisions prises, ont peur de poursuites par rapport à leur gestion passée», a-t-il encore ajouté. Adimi précise, par ailleurs, que malgré l’annonce par l’alliance présidentielle de son soutien à un 5e mandat de Bouteflika, le concerné «ne s’est pas encore porté candidat» et «ils n’ont pas le droit de le faire à sa place».

De son côté, le président du Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), Mohcine Belabbas, a estimé, avant-hier, dans une intervention sur le site TSA, que la candidature de Bouteflika était «une candidature par défaut et de contrainte». En d’autres termes, à défaut d’atteindre un consensus autour du successeur de Bouteflika et, par la suite, de reporter les élections, «le pouvoir a finalement été contraint d’annoncer la candidature du chef de l’Etat», a affirmé le premier responsable du RCD qui, faut-il le rappeler, a décidé de boycotter cette élection.

«C’est une candidature par défaut, mais aussi une candidature de contrainte, parce que le pouvoir, et là on a eu des confirmations de plusieurs sources, était réellement tenté d’aller vers une prolongation du mandat, en tentant d’arracher la caution d’un certain nombre de partis politiques de l’opposition pour valider l’idée d’une conférence nationale qui devait être organisée le 9 février.

Le rejet par l’opposition de cette proposition a contraint le pouvoir à finalement convoquer le corps électoral et, par la suite, à penser sérieusement à présenter l’actuel chef de l’Etat pour un autre mandat», a déclaré Mohcine Belabbas. «Ils veulent nous faire croire que l’Algérie a besoin d’un homme, alors qu’il ne peut rien pour lui-même. Derrière cet homme-là, on veut continuer à gérer le pays comme une tribu, en se partageant les privilèges et les prérogatives», a déclaré pour sa part Soufiane Djillali, président de Jil Jadid, dimanche dernier, au forum du quotidien Liberté.

En d’autres termes, des intérêts sont en jeu. Et ceux qui bénéficient de ces «privilèges et prérogatives» n’accepteront sûrement pas un changement de cap ou une nouvelle configuration. En somme, des partis de l’opposition s’accordent à dire que le 5e mandat de Bouteflika, diminué physiquement, ne serait possible que parce que, d’un côté, le pouvoir en place n’est pas arrivé à un consensus autour de son successeur et, de l’autre, parce que ces mêmes tenants du pouvoir, et ceux qui gravitent autour, ne voudraient surtout pas perdre leurs privilèges…