Gestion de crise : Les failles de l’Algérie

Ryma Maria Benyakoub, El Watan, 01 février 2019

En apparence, le texte juridique portant sur définition des risques et leur gestion est tellement beau. Mais sur le terrain, son application est toute autre chose. En effet, du point de vue légal, la loi algérienne définit les différents aléas auxquels le pays est soumis. L’Algérie est exposée à plusieurs risques naturels. Les plus importants sont définis par la loi 04-20, relative à la prévention des risques majeurs et la gestion des catastrophes dans le cadre du développement durable. Cette loi a été commandée par le président de la République suite au séisme de Boumerdès de 2003.

Elle définit d’ailleurs les risques majeurs auxquels notre pays est exposé. Mais au-delà de cette définition, cette loi ne sert pas vraiment à grand-chose vu qu’aucun texte d’application ne l’a suivie. «Nous sommes très forts quand il s’agit d’intervenir pour commenter et faire des déclarations, surtout quand un événement tragique prend une dimension médiatique ; on élabore des textes, on prépare des lois… mais quand il s’agit de leur application sur le terrain, les interventions laissent à désirer. Par exemple, après le séisme de Boumerdès, on a ‘‘pondu’’ une loi et on l’a mise de côté. Aucun texte d’exécution n’a suivi», lance l’expert architecte Djamel Chorfi.

«Monsieur Crise», l’éternel absent

En situation de crise, de risque ou de catastrophe, le premier constat établi par l’expert, c’est l’absence d’un «Monsieur crise». Pour ce dernier, un chef de crise est une personne experte chargée d’évaluer la dimension de la crise, organiser l’intervention et assurer son bon déroulement, donner les ordres… «C’est une sorte de maître de chantier de crise, qu’on ne voit malheureusement pas à chaque fois qu’un drame se produit. Simple exemple : lors de la tragédie d’Oum Chmel à M’sila, où le jeune Ayache a perdu la vie, des travaux de base ont été entrepris pour creuser un puits de 32 centimètres de diamètre. Les techniciens sur place ont constaté l’absence de celui qu’on appelle Monsieur crise», explique M. Chorfi.

Et de poursuivre : «Au début d’un facheux événement, la chose primordiale est d’installer une cellule de crise, évaluer le degré de dangerosité, la manière dont on va intervenir, faire appel aux experts… C’est tout d’abord une intervention verticale en cas de situation de risque, en attendant l’arrivée des agents et experts de la Protection civile, faire appel aux étrangers en cas de manque de moyens technologiques ou humains qualifiés», soutient-il.

«L’organisation ? ce n’est pas trop notre truc !»

Ne pas perdre ses moyens et s’organiser est, selon les experts, des points primordiaux pour une meilleure gestion en temps de crise. Chose qu’on ne retrouve pas forcément en Algérie, selon les professionnels. Djamel Chorfi, expert architecte qui était au plus près des interventions lors du drame qui a eu lieu à M’sila, affirme que les opérations d’intervention manquaient cruellement d’organisation.

«A M’sila, on a constaté que beaucoup d’efforts ont été fournis par les différents intervenants. Si on avait concentré 20 à 30% de ces efforts avec une intervention bien étudiée, organisée et ciblée d’experts qualifiés qui auraient évalué le risque, on aurait sans doute pu sortir de la crise avec le jeune Ayache vivant», dénonce-t-il.

«On ne tire pas de leçons de nos expériences»

Les inondations de Bab El Oued en 2001 et le séisme de Boumerdès en 2003 sont des événements tout récents. D’après Djamel Chorfi, les pouvoirs publics, les différents corps d’intervention devraient en tirer des leçons, mais on ne le constate pas d’après leurs interventions sur le terrain.

Il soutient «qu’en plus de la loi sur les risques et leur gestion promulguée par le président de la république en 2004, le gouvernement a aussi déployé les moyens nécessaires aux autorités d’intervention, surtout la Protection civile, afin de les renforcer en moyens humains et matériels pour pouvoir intervenir d’une manière plus efficace en cas de risque ou de catastrophe».

Mais malheureusement, vu la manière avec laquelle on continue à gérer les situations de crise, on comprend que les dépenses importantes mobilisées pour le développement des moyens d’intervention n’ont pas été bien exploitées.

Cette année, nous avons vu les dégâts causés par les inondations de Tébessa, Constantine, Djelfa, Sidi Bel Abbès, même la capitale Alger n’y a pas échappé, où plusieurs quartiers se sont retrouvés submergés par des torrents d’eau de pluie… «Les responsables ont pris ce qui s’est passé plus qu’à la légère ; d’ailleurs, leurs déclarations ont fait le buzz.

Ce qui est grave, c’est que ça s’est passé dans la capitale ! Au bout de 10 ou 15 minutes de pluie. Preuve que nous n’avons pas appris la leçon des inondations de Bab El Oued. Ce qu’il faut se dire, si c’est ainsi dans la capitale, ça doit être comment dans les villes de l’intérieur du pays ?» s’interroge l’expert architecte.

«On ne fait pas appel à nos experts»

Qu’ils soient nationaux ou étrangers, les autorités algériennes n’aiment apparemment pas faire appel aux experts quand il s’agit de risques ou de catastrophes. Il y a quelques mois, après les inondations dans plusieurs villes algériennes, Djamel Chorfi a présidé la commission nationale des experts indépendants et sillonné le pays.

«On a commencé par l’extrême-est de Tébessa en passant par les zones touchées par les inondations – Constantine, Mila, Djelfa, Sidi Bel Abbès, Alger – pour étudier techniquement et de près les causes qui ont abouti aux inondations», témoigne-t-il. Et de pointer du doigt la commission intersectorielle qui a été diligentée par les administrations pour la même raison. Selon lui, les membres de cette commission «sont des gens qui n’ont jamais quitté leur bureau et n’ont pas fait le travail de terrain.

Quand on envoie sur le terrain un secrétaire général d’un département ministériel, qu’est-ce qu’il va faire ? Il ne peut pas établir de diagnostic fiable puisque ce n’est pas son job ! Au lieu de faire appel l’élite de vos experts, on envoie des agents d’administration qui limitent leur travail d’expertise aux rapports financiers et au remboursement des dégâts, sans traiter le risque», lance l’expert.

Pas de stratégie nationale

Quand le président de la République a parlé de loi en 2004 et ordonné de penser à une stratégie nationale de gestion des risques et aléas, de dessiner et de préparer un plan d’action en cas de catastrophe, en tenant compte de la vulnérabilité de nos villes, «on a pondu une loi, mais aucun texte d’application n’a suivi après.

L’idéal est de décréter des textes exécutifs pour chaque risque potentiel. Aujourd’hui, on attend que le Président ordonne au gouvernement de préparer une stratégie nationale contre les risques majeurs, au-delà d’une carte géographique, un plan national pour la prévention des risques ; on n’attend que ça pour passer à l’action, organiser des assises sur mesure et sortir le plan national pour la prévention et la gestion des catastrophes», explique Djamel Chorfi.

«Chez-nous, on n’agit que lorsqu’il y a crise»

Bien que cela est prévu par la loi, sur le terrain on ne fait pas de simulation, ni de prospective, ni de stratégie ; on gère toujours l’urgence pendant la crise seulement, et ce, de manière anarchique. En effet, selon Djamel Chorfi, vu qu’aucune étude ni prospective n’est préparée autour de la prévention ou la gestion et vu le niveau de nos collectivités locales, on n’a pas de vision claire sur les risques et catastrophes.

«On ne gère pas l’avant-crise ni l’après-crise, on ne met pas en place de dispositif post-crise. Ce que nous vivons à chaque fois avec les risques se répète à chaque fois parce que nous ne faisons rien pour l’éviter. L’Algérie est soumise d’une façon ou d’une autre à ces situations», souligne l’expert architecte.

La nature ? on ne la respecte pas

Le non-respect de la nature est l’une des principales causes des différents types de catastrophes dans le monde. En Algérie aussi, on n’accorde pas d’importance à notre environnement et à ce qui nous entoure, ce qui fait que lorsqu’une catastrophe arrive, les dégâts humains et matériels peuvent être énormes. Sur ce point, Djamel Chorfi se rappelle de l’explosion au complexe gazier de Skikda qui avait fait dix-sept morts en 1998 sur le site. Un accident qui a ravagé toute la zone industrielle, où 34 personnes sont décédées et plus de cent blessées. «Plusieurs dizaines de maisons se sont retrouvées inondées.

Tout ça parce qu’on n’a pas respecté la nature de la zone et on a construit tout près de la zone industrielle. Pour éviter une telle catastrophe, on aurait dû interdire les constructions près des gazoducs, on aurait dû démolir les constructions déjà existantes…», se souvient-il. Et de poursuivre : «Pareil pour les zones inondables, on ne les a pas respectées en permettant la construction aux abords des oueds, on aurait dû ne pas violer la loi de la nature en permettant le détournement des oueds parce que tôt ou tard ces derniers vont retrouver leur chemin naturel.»