Affaire Adlène Mellah : Un procès et des interrogations

Salima Tlemcani, El Watan, 26 janvier 2019 à 10 h 45 min

Le procès de Abdelaziz Laadjal, Abdelhafid Nekrouche et Adlène Mellah et la condamnation de ce dernier mercredi laissent perplexe et soulèvent de nombreuses interrogations. Ils avaient été arrêtés en décembre dernier, au cours d’un rassemblement de soutien à Réda City 16 et Bouakkaz, artistes alors incarcérés, à proximité du TNA (Théatre national d’Alger), auquel ont pris part de nombreuses personnes.

Adlène Mellah est placé en détention pour trois chefs d’inculpation, «attroupement non autorisé», «rébellion» et «atteinte à un officier en exercice de ses fonction», alors que les deux autres mis en cause sont inculpés uniquement pour «attroupement», et sont donc laissés en liberté.

Cependant, l’enquête préliminaire menée par les policiers et l’intervention de ces derniers sur le terrain pour arrêter les trois mis en cause étaient basées sur deux réquisitions datées du mois de février 2018 (presque une année avant), signées par un chef de sûreté de wilaya qui n’était plus en fonction depuis plus de cinq mois, et qui concernaient la marche des médecins résidents à Alger. Les avocats n’ont cessé de clamer l’annulation de la procédure, mais le tribunal de Bab El Oued, près la cour d’Alger, n’a pas tenu compte de cette demande.

Adlène Mellah est placé sous mandat de dépôt en vertu d’une des trois inculpations, «la rébellion». Les deux autres mis en cause sont poursuivis pour «attroupement» et donc laissés en liberté. Durant le procès, Adlène Mellah explique au juge qu’il était sur place en tant que journaliste, sans pour autant avoir de carte professionnelle, mettant «en avant la désorganisation dans laquelle se trouve la profession de journaliste et qui fait que beaucoup de professionnels n’ont que des cartes délivrées par les organes où ils exercent».

Le procès a connu une tension très lourde en raison des incidents d’audience qui l’ont marqué.

Les altercations verbales tantôt avec la présidente du tribunal, tantôt avec le procureur, qui a requis 3 ans de prison ferme contre Adlène Mellah et un an contre les deux autres mis en cause. A chaque remarque de la présidente, la tension monte d’un cran, jusqu’à ce que le collectif de la défense, composé d’une quarantaine d’avocats, décide de se retirer, après les cinq premières plaidoiries, en dénonçant «une volonté délibérée de la juge de violer le droit des prévenus à la défense». Après une suspension d’audience, très tard dans la nuit, le tribunal condamne à une année de prison ferme Adlène Mellah, et à 4 mois de prison les deux autres prévenus. Un verdict que le parquet et les trois prévenus contestent. Les trois font appel auprès de la cour. Cette fois-ci, Adlène Mellah est isolé des autres détenus.

Du fond de sa cellule à El Harrach, il entame une grève de la faim, qui lui cause une infection rénale, une baisse de la vue et des difficultés de mobilité de son bras et sa jambe gauches. Son état de santé se dégrade. Sa femme et ses avocats font pression sur lui, et difficilement il accepte le sérum salé et les vitamines jusqu’à son procès, programmé rapidement pour l’audience du 23 janvier dernier. La salle est archicomble, alors qu’un important dispositif de policiers est déployé autour du siège de la cour d’Alger. Adlène entre dans la salle d’audience avec une béquille. Il a du mal à marcher. Très affaibli, mais serein.

Devant le juge, il réitère les mêmes propos qu’il avait tenus en première instance, et ses avocats jettent un pavé dans la mare en démontrant que les policiers l’avaient arrêté avec «deux réquisitions datées de presqu’une année avant, et donc le juge aurait dû, selon eux, faire annuler la procédure comme le stipule la loi. Sans des réquisitions dûment datées par l’autorité, les policiers n’ont pas le droit d’empêcher un rassemblement et encore moins arrêter un des manifestants». Plus grave, les avocats dénoncent le fait que dans le dossier, «il n’y a aucune trace» de l’ordonnance de mise sous mandat de dépôt.

Ce qui, pour eux, constitue une violation de la procédure. Adlène Mellah «est depuis des semaines maintenu en détention arbitraire». Le procureur s’emmêle les pinceaux en tentant de répondre aux lourdes remarques des avocats. Il s’enfonce en affirmant que la présence, dans le dossier, des deux anciennes réquisitions «n’est qu’une omission» de la police judiciaire. Les avocats ne le lâchent plus, surtout qu’il n’avait pas apporté les réponses à l’absence de l’ordonnance de mise en détention de Mellah.

La grande énigme c’est son réquisitoire. Le procureur demande la confirmation du premier verdict, contre lequel il avait interjeté appel, après avoir requis trois ans de prison ferme. Les plaidoiries vont durer des heures, et Adlène Mellah finit par avoir un malaise. Vers 20h30, il s’affaisse sous les yeux de l’assistance.

C’est la panique des membres de sa famille. Il est évacué et l’audience est suspendue. Fait surprenant. Dès la reprise, les derniers avocats terminent leurs plaidoiries, et le tribunal se retire pour délibérer le soir-même. La rumeur, selon laquelle les autorités veulent se débarrasser de ce dossier, se confirme.

C’est exceptionnel que la chambre correctionnelle délibère la même journée. Le verdict n’a pas surpris. 6 mois de prison avec sursis contre Adlène Mellah et la relaxe pour les deux autres prévenus. La salle éclate de joie. Adlène Mellah retrouve la liberté le soir-même après avoir été évacué pour subir des soins. Adlène est rentré chez lui, mais les interrogations autour de cette affaire n’ont pas trouvé de réponse. La justice avait-elle besoin d’un procès la montrant sous une piètre image ?