Forum national sur la harga à Alger : Bedoui évoque la relation entre les passeurs et les réseaux sociaux

Salima Tlemcani, El Watan, 20 janvier 2019

Ils étaient jeunes et caressaient tous le rêve de rejoindre l’autre rive de la Méditerranée. Mais cela s’est avéré un véritable périple au bout duquel la mort les attendait. Les plus chanceux se retrouvent entassés dans des centres de détention, privés de leurs droits les plus élémentaires, en attente de leur expulsion, mais la plupart terminent leur périple noyés au fond de l’eau.

En 2018, les vagues ont renvoyé vers les côtes algériennes 119 corps inanimés de harraga, dont beaucoup n’ont pas pris le départ de l’Algérie, alors que 96 autres, tous algériens, sont sur la liste des disparus. Très lourds, ces chiffres sont loin de montrer la face hideuse du phénomène de la harga.

Ils permettent, cependant, d’alerter sur ses conséquences sur la société en général et sur les jeunes en particulier, qui souvent se retrouvent otages de groupes de passeurs bien organisés. Pour trouver les solutions adéquates à ce fléau, un forum national sur la harga se tient depuis hier à Alger, sous le slogan «L’avenir de nos jeunes, une responsabilité partagée», et devrait s’achever aujourd’hui avec une liste de recommandations.

Initié par le ministère de l’Intérieur, il regroupe de nombreux experts, professionnels, universitaires, membres de la société civile, personnalités médiatiques, culturelles et sportives, ainsi que des représentants des différents départements ministériels concernés. Pour entrer dans le vif du sujet, un reportage vidéo de quelques minutes a donné froid dans le dos, tant par ses images que par les témoignages poignants.

Lors de son allocution d’ouverture, Noureddine Bedoui, ministre de l’Intérieur, a mis en exergue le côté tragique de ces «voyages de la mort» qui provoquent des drames humains, mais aussi sa face hideuse, représentée par ces «passeurs sans conscience» qui font «des vies des jeunes harraga, un commerce lucratif».

Il rappelle que «les 119 morts, dont les corps ont été repêchés non loin de nos côtes, ont pour la majorité pris le départ d’ailleurs que d’Algérie, mais ces jeunes partagent tous la même douleur et les mêmes souffrances (…). Si 96 harraga algériens sont encore portés disparus, il n’en demeure pas moins que les statistiques révèlent que 4000 migrants ont été sauvés en mer (…)».

Le ministre insiste sur «les réseaux de passeurs sans conscience et aveuglés par le gain qui organisent les voyages de la mort» sur lesquels «2000 affaires en justice ont été ouvertes, et qui ont conduit à la présentation de 344 personnes en 2018, dont 24 ont fait l’objet d’une condamnation à une peine de prison ferme (…)».

Pour M. Bedoui, «ces jeunes harraga ne risquent pas leur vie pour des considérations politico-économiques, mais plutôt pour avoir un statut social». Ce qui, pour lui, appelle à une politique socioéconomique en faveur des jeunes. Parmi les mesures prises dans ce sens, le ministre parle du «quota de 40% de logements sociaux destinés aux jeunes de moins de 35 ans, des dispositifs incitatifs à la microentreprise et l’entrepreneuriat, comme les crédits sans intérêts, etc., qui évitent à nos enfants de privilégier le voyage de la mort».

5000 migrants algériens expulsés par année

Il ne manque pas de s’attaquer à ceux «qui vendent le désespoir» à travers des chansons, des écrits ou des vidéos, diffusés sur les réseaux sociaux, parce que, selon lui, «l’art est une ode à la vie, à l’amour et à l’espoir». M. Bedoui met en relief la relation entre les passeurs et les réseaux sociaux, devenus, selon lui, «une tribune pour la vente des voyages de la mort. Nous avons recensé 51 pages sur la Toile, spécialisées dans la promotion de la harga sans compter d’autres qui ne sont pas encore identifiées».

D’un ton très sévère, le ministre s’en prend également à «certains médias qui véhiculent des discours pessimistes et de désespoir qui encouragent les voyages de la mort. Arrêtez votre égoïsme. Ne faites pas de commerce avec la vie de nos jeunes». M. Bedoui rappelle que l’Etat avait pris des mesure contre le fléau depuis bien longtemps, mais les événements ont fait que ce dernier a pris de l’ampleur, notamment avec la multiplication des réseaux de passeurs plus solides et est devenu plus complexe. Il souligne à la fin de son intervention : «Ce forum induira un échange d’idées et de réflexions qui nous permettra d’apporter des solutions à ce phénomène.»

Professeur au Crasc (Centre de recherche en anthropologie socioculturelle), Sidi M’hamed Mohamedi n’a pas pu présenter sa communication en raison d’un malaise cardiaque qu’il a eu alors qu’il s’apprêtait à prendre la parole. Lui succédant à la tribune, le professeur Saib Musette du Cread, se veut plus didactique, en rappelant la définition des migrants irréguliers, qui existe depuis plus de 30 ans et qui éloigne totalement la notion de clandestins.

Le sociologue revient sur les données officielles qui révèlent l’existence de 258 millions de migrants dans le monde, 22 millions de réfugiés et de 10 millions d’apatrides. Sur le phénomène de la harga, il regrette le manque de statistiques fiables, mais se réfère néanmoins à celles de Frontex (l’agence européenne de la sécurité des frontières). «Il est fait état d’une augmentation en 2017 du nombre de migrants algériens, qui a atteint les 25 000, avec un pic de 500 personnes arrêtées mensuellement. Nous remarquons que ces migrants ne sont pas tous partis par mer.

Les voies aériennes et terrestres sont les plus utilisées et ont même connu une hausse depuis 2015. Frontex nous apprend qu’il y a 5000 expulsés par année vers l’Algérie.» Le professeur plaide pour un meilleur système d’information et une intersectorialisation dans la prise en charge de ce fléau. «Les prévisions de Frontex font état d’un nombre de 700 millions de personnes qui vont quitter leurs pays, à l’horizon 2050, dont 32% sont algériens. Frontex parle d’une remontée de populations vers l’Europe, où l’Algérie sera non seulement un pays de passage mais aussi de transit et de destination. Notre pays n’échappe donc pas à ce flux migratoire. Les défis sont donc importants et appellent à une politique interne basée sur un système national d’information fiable», conclut le professeur Musette.

«J’ai honte de moi …»

Mhand Berkouk, quant à lui, abonde dans le même sens, en précisant que le nombre de migrants algériens est en recul par rapport à 2008, puisqu’ils ne représentent que 3,5% de la totalité des migrants en Méditerranée, en 2018, alors qu’ils constituaient 10% en 2008.

L’économiste Smail Lalmas exprime sa colère, en disant : «J’ai honte de moi quand je vois les corps de ces jeunes renvoyés par les vagues sur nos plages.» Il plaide pour une «politique courageuse d’aide aux jeunes et avec les jeunes et qu’on ne nous dise pas qu’il n’y a pas d’argent. Il y a 8000 milliards de dinars d’impôts non récupérés que nous pouvons utiliser».

Lui emboîtant le pas, l’économiste Ferhat Aït Ali trouve que le phénomène de la migration irrégulière est la conséquence des restrictions imposées en matière de visa par les pays de l’espace Schengen, au début des années 1990.

«S’il n’y avait pas le visa, les jeunes auraient été en Europe et seraient revenus chez eux sans aucun problème», dit-il. Pour limiter le phénomène, souligne-t-il, il faut s’intéresser aux embarcations utilisées par les passeurs. «En 1990, leur nombre était de 2600 et appartenaient à des pêcheurs. Aujourd’hui, elles sont au nombre de 4500 et sont bien plus puissantes. Le nombre de pêcheurs a augmenté, mais la production a baissé.

Elle a chuté de 5 tonnes, à une moyenne de 1,2 à 1,4 tonne, poussant certains pêcheurs à chercher d’autres revenus. Il faut un contrôle strict de ces embarcations, notamment les moteurs qui doivent avoir une immatriculation et une traçabilité, parce que c’est avec ces embarcations qu’on organise les voyages de la mort. Les marins sont dans une situation très difficile.

Leur secteur est sinistré», explique le conférencier. D’autres intervenants évoquent la problématique des réseaux sociaux «qu’utilisent les passeurs, mais qui doivent, selon eux, être utilisés pour lutter contre la harga». A la fin de la plénière, place a été donnée à la famille d’un harrag mort en mer. Le témoignage est poignant. Il n’a laissé personne insensible à cette douleur de la perte d’un enfant, emporté d’une manière violente.

Dans l’après-midi, les travaux se sont poursuivis en ateliers consacrés à : l’action préventive commune en matière de sensibilisation, communication et cyberespace, l’intégration économique des jeunes, au programme de jeunesse, de culture et de loisir et au rôle des organisations de la société civile dans la prise en charge des jeunes. Ces travaux reprendront aujourd’hui, en ateliers, pour se terminer dans l’après-midi avec la lecture des recommandations.