Harga, migrants subsahariens et chantage européen: Accord de mobilité contre centres de rétention

Ghania Oukazi, Le Quotidien d’Oran, 20 janvier 2019

Interdits pratiquement de voyager en raison des restrictions européennes et l’obligation du visa, nombreux sont les Algériens qui sont tentés par la harga.

C’est dans une salle très exiguë (où un grand nombre de personnes était debout) que des chercheurs universitaires se sont frayé hier un chemin pour arriver à la tribune du forum et dénoncer les remparts administratifs et sécuritaires qui ont été érigés par l’Union européenne pour empêcher Maghrébins et Africains de se déplacer à travers ses Etats membres. Mohamed Saib Musette, chercheur au CREAD, en a parlé avec une grande clarté pour avoir étudié le phénomène de la harga en Algérie sur les 15 dernières années. Il se penchera en premier sur la véritable définition à donner à « la migration, la harga, l’émigration clandestine(…). » Il existe selon lui «258 millions de migrants à travers le monde, 22,5 millions de refugiés et 10 millions d’apatrides». Ce sont, a-t-il dit, «des données approximatives». Selon Gallup, le sociologue donne le chiffre de 700 millions de migrants à travers le monde. Il fera savoir qu’en 1991, 4 embarcations de fortune ont été interceptées par les autorités espagnoles, mais 1.020 l’ont été en 2002 après l’entrée en vigueur des accords de Schengen. En Algérie, « la vision microsociologique » lui fera dire que (entre autres chiffres) « 223 harags algériens sont morts entre 2006 et 2008 », Pour Musette, « le phénomène repose sur un processus complexe(…). » Il constate « les évolutions des arrestations mensuelles d’Algériens » et, dit-il, «selon Frontex, plus de 500 Algériens ont été arrêtés en 2017 et 25.000 autres sont en situation irrégulière en Europe ». Les refus d’entrée en Europe entre 2008-2017donnent «globalement 25.000 expulsions dont 5.000 directement vers l’Algérie (40% de la France)».

«Les restrictionssont très sévères»

Le chercheur conseille au titre des mécanismes, actions et perspectives pour contrer la harga, «un ajustement du cadre réglementaire » parce qu’a-t-il souligné «il y a complexité dans la circulation des personnes, les restrictions sont très sévères, les actions politiques et humanitaires sont insuffisantes (absence de coordination), le renforcement des dispositifs sécuritaires restent des actions très conjoncturelles, leurs efforts sont insuffisants(…). » L’Algérie étant devenue, selon lui, « un pays de départ, de transit et de destination, la situation deviendra à l’avenir extrêmement compliquée ».

Interrogé en marge des travaux, Saib Musette pense que pour enrayer la harga, « il faut laisser partir ceux qui veulent partir ». Il explique le sens de son propos, « empêcher la mobilité des gens n’est pas une solution, bien au contraire, on pousse à forcer les choses d’une manière illégale ». Il ne sert à rien, affirme-t-il, «d’enfermer les gens, il faut laisser libre cours à leur désir de mobilité ». En tant qu’intervenant dans des instances internationales notamment européennes, entre autres, le cadre 5+5, le sociologue du CREAD appelle à « la négociation d’un accord de mobilité entre l’Algérie et l’Union européenne». Il remonte dans l’histoire pour noter que «dans les années 70, on voyageait et on revenait, si on le fait aujourd’hui librement, ça sera la même chose». Il recommande alors «d’organiser la mobilité», d’autant qu’il est persuadé que «la harga peut ne pas avoir de causes très particulières, les gens veulent bouger, découvrir(…).» Il en a pour preuve que « dans une étude que j’ai remise en 2018 à l’OIT et au ministère de l’Enseignement supérieur, 50% des diplômés avec emplois veulent partir(…). »

Harga ou mobilité conditionnée

L’Algérie se trouve cependant devant un lourd dilemme au cas où elle accepterait de conclure un accord de partenariat sur la mobilité avec l’Union européenne. «L’UE accepte un tel accord si en face l’Algérie signe un accord de réadmission et ouvre dans le Sud des centres de rétention pour filtrer et empêcher les migrants subsahariens d’aller en Europe », dit le chercheur. L’UE exerce encore et toujours des pressions sur l’Algérie pour « infléchir les positions des migrants subsahariens ».

Le conférencier nous fera savoir que «on nous a amenés en Italie pour visiter des centres de rétention pour migrants, pour voir comment ils fonctionnent, l’UE avait proposé de financer l’ouverture de centres pareils en Algérie ». Il souligne toutefois que « l’Algérie reste ferme sur ses principes et positions, elle rejette catégoriquement l’idée de ces centres ». Notons que le ministre de l’Intérieur a ouvert des centres de transit (d’hébergement) dans certaines villes du Sud et ce, pour, avait-il dit, « permettre aux migrants africains de rejoindre leur pays d’origine dans des conditions convenables, humaines et respectables ». Ce qui, dit le sociologue, « diffère totalement des centres de rétention que les Européens veulent voir ouverts en Algérie ».

Le professeur Smaïl Lalmas a proposé hier à l’assistance « l’ouverture sous la présidence de la République d’un observatoire pour l’insertion des jeunes et pour revoir tous les dispositifs de l’emploi des jeunes ». Le chercheur Farhat Ait Ali a appelé, pour sa part, à diagnostiquer le secteur de la pêche «pour savoir d’où viennent les embarcations de la harga». Il faut, selon lui, « un contrôle à priori de la flotte pour qu’elle soit de production et non potentiellement dangereuse ».

«Les jeunes n’ont pas besoin de conseils»

Le professeur Mohand Berkok a démontré « une phase de déclin de la harga selon des données du rapport de 2018 de Frontex ». Mohamed Laagab, enseignant universitaire, se penchera sur la dangerosité des réseaux sociaux dans l’organisation de la harga. « 90% des haraga passent par les réseaux sociaux ». Parce qu’a-t-il affirmé « les nombreuses pages des réseaux sociaux renforcent la liberté des jeunes (celle de choisir et de partir), leur garantissent la réactivité et l’actualisation régulière du contenu(…), leur parlent en leur faisant gagner du temps ».

Pour ce professeur à l’institut de l’information d’Alger, « les jeunes n’ont pas besoin de conseils, autrement, ils auraient écouté leurs parents, il faut s’adresser à eux en insistant sur les dangers, les problèmes, les morts, l’emprisonnement, la disparition en mer, l’image doit choquer, le message doit être concis, clair et simple, c’est une génération numérique, elle fait tout vite ». Il fait savoir que les réseaux de la harga engrangent 7 milliards d’euros par an.

Le conférencier remet au passage en cause « le stress des longues heures d’enseignement pour nos enfants, ils sortent à 6h du matin pour revenir à 6h du soir », «le système LMD qu’il faut absolument revoir pour permettre aux étudiants de continuer leurs études dans des conditions convenables », « les étouffants embouteillages dans les villes algériennes(…), ce n’est pas normal qu’on passe autant de temps dans la circulation sans que personne ne puisse rien faire… »

Samir Rouis, chercheur tunisien, rappelle lui aussi que « le visa obligatoire et les accords Schengen encouragent beaucoup les gens à partir illégalement ». Il affirme qu’en 2011, année du « printemps arabe » en Tunisie, « 30.000 Tunisiens sont partis illégalement vers l’Europe par l’Italie, 5.000 uniquement en février ». Il conseille «une approche de développement et non sécuritaire pour régler le problème, il faut travailler avec et sur les jeunes».