Affaire autoroute Est-Ouest : 10 ans de prison pour Chani et Khelladi

Affaire autoroute Est-Ouest : 10 ans de prison pour Chani et Khelladi

El Watan, 8 mai 2015

Les peines prononcées contre les 23 accusés vont de l’acquittement à dix ans de prison ferme dans l’affaire autoroute Est-Ouest, dont le verdict a été rendu hier par le tribunal criminel d’Alger.

Les impressions constatées sur les visages des avocats étaient partagées entre la joie pour ceux dont les clients ont été relaxés et la consternation pour les condamnés. Pendant que les quinze accusés attendent impatiemment le verdit, les représentants des sept entreprises étrangères retenues comme personnes morales dans cette affaire eux semblent peu soucieux. Il est 11h. Le juge Tayeb Hellali tarde à faire son entrée.

La salle d’audience est bruyante. Le problème de stationnement à proximité du tribunal préoccupe certains, alors que d’autres discutent des détails de l’affaire ou des «défaillances» du jugement. Au premier étage de l’immeuble, une salle de projection est à la disposition de ceux qui veulent suivre la séance de l’extérieur de la salle. Soudain, l’assistance se soulève annonçant l’arrivée du juge, vers 11h30. Le calme remplace les chuchotements. Les avocats et les accusés retiennent leur souffle. Après la lecture de la liste des présents, Tayeb Hellali enchaîne avec l’authentification des accusations.

La «constitution d’association de malfaiteurs» n’a finalement été retenue contre personne. «Corruption», «blanchiment d’argent», «dilapidation de deniers publics», «trafic d’influence» et «perception de présents injustifiés» sont les principaux chefs d’accusation retenus contre les accusés. Furieux, Tayeb Hellali, suspend son intervention et s’emporte contre un avocat qui chuchote à l’oreille de son confrère : «C’est quoi ça ? Qu’est-ce que vous faites ? Vous êtes en train de chanter ou de danser ?» Les avocats sont contrariés, même gênés par les propos du juge, mais personnes n’ose lui répondre. La séance reprend son cours.

Le verdict tombe enfin. Tayeb Hellali commence par les deux accusés principaux, Medjdoub Chani (conseiller de Citic-CRCC Chine) accusé de «corruption» et de «blanchiment d’argent» et Mohamed Khelladi (directeur des nouveaux programmes à l’Agence nationale des autoroutes), accusé de «trafic d’influence», «corruption», «perception de présents injustifiés» et «dilapidation de deniers publics» : ils sont condamnés tous les deux à dix ans de prison ferme assortie d’une amende de trois millions de dinars chacun. Le tribunal a même ordonné la saisie de leurs biens mobiliers et immobiliers et le gel de leurs comptes à l’étranger.

«Corrompre ou aller en prison»

Quant à l’ex-directeur de la planification au ministère des Travaux publics, Rachid Salim Hamdane, il écope de sept ans de réclusion et un million de dinars d’amende pour «trafic d’influence», «abus de fonction», «perception de présents injustifiés» et «blanchiment d’argent». La même peine assortie de trois millions de dinars d’amende est infligée à l’homme d’affaires algérien Tadj Eddine Adou, accusé de «trafic d’influence», «abus de fonction», «blanchiment d’argent» et «corruption». Mohamed Ouezzane, dit colonel Khaled, est quant à lui condamné à trois ans de prison ferme assortie d’une amende de 500 000 DA pour «trafic d’influence», «abus de fonction», «perception de présents injustifiés» et «corruption».

Trois mis en cause sont sortis indemnes de cette affaire et bénéficient de la relaxe : l’ex-secrétaire général du ministère des Travaux publics Mohamed Bouchama, l’investisseur algérien El Khier Allab et l’ex-cadre au ministère des Transports Belkacem Ferrachi. Quant aux sept entreprises étrangères, il leur a été infligé une amende de cinq millions dinars. Sont concernées par ce jugement Citic-CRCC (Chine), Cojaal (Japon), Pizarroti et Caraventa (Suisse), Isolux Corsan (Espagne), SMIN (Canada) et COBA (Portugal). Seul Kouidri Tayeb est condamné par contumace à vingt ans de réclusion criminelle.

Dès l’annonce de la levée de la séance, le brouhaha reprend, s’élève et couvre le silence qui a duré plus d’une heure. Avant de quitter la salle, Tayeb Hellali fixe des yeux Mohamed Khelladi qui semble «heurté» par le jugement. «Que dit-il ?», demande le juge. «Nous sommes poussés à corrompre ou à aller en prison», dénonce Mohamed Khelladi. Le juge quitte enfin la salle sous les cris de Khelladi qui l’appelle à revenir. «Demandez-lui de revenir. Je veux le confronter», insiste-t-il, clamant son «innocence».

Les avocats qui ont assisté au procès depuis son début sont unanimes à penser que «les vrais responsables n’ont pas été réellement inquiétés par la justice». Quant à Amar Ghoul, ministre des Travaux publics à l’époque et responsable direct du secteur, il s’est contenté que d’une lettre qu’il a envoyée et qui a été lue en son nom au tribunal ; il répond aux accusations de Mohamed Khelladi qui l’accuse de corruption. Les avocats interrogés sont aussi préoccupés par autre chose : ils affirment qu’«aucune preuve tangible qui affirmerait les accusations n’est avancée par le tribunal».

Dans une lettre de Chani Medjdoub distribuée aux journalistes par son avocat, Me Belarif Tayeb, l’ex-conseiller de Citic-CRCC annonce une grève de la faim illimitée qui prendra début, selon la lettre, le 10 mai. «Je suis détenu depuis six ans et j’ai été torturé pendant 20 jours. Il est regrettable de constater que je n’ai aucune confiance en la justice algérienne qui a préfabriqué des accusations dans le but de m’assassiner physiquement et moralement, s’indigne Chani Medjdoub dans sa lettre. Je n’arrêterai pas ma grève de la faim car je préfère mourir dans la dignité que de vivre le reste de ma vie dans l’humiliation.»

Meziane Abane