À qui s’adresse l’armée ?

Elle évoque des “cercles occultes” et des “mentors”

Liberté, 2 janvier 2019

C’est désormais presque un rituel : à chaque fois qu’un parti, un homme politique ou un officier supérieur à la retraite évoque le rôle qui échoit à l’ANP dans les moments de grave crise ou l’invite à se porter garante de l’ordre institutionnel, l’institution militaire, engagée depuis quelques années dans un effort de communication, fait des incursions médiatiques qui tranchent singulièrement avec le qualificatif de “grande muette”, qu’elle récuse au demeurant.

Après avoir répondu à Boukrouh, l’accusant de “plume mercenaire”, et plus récemment encore à Abderazak Makri, “partie s’éloignant volontairement de l’exercice politique”, partisan de l’organisation d’une transition parrainée par l’ANP, l’institution militaire vient de se fendre de nouveau d’un long commentaire à l’adresse, a priori, du général-major en retraite, Ali Ghediri.

Non seulement la réponse du MDN est au vitriol, mais elle est chargée de sous-entendus et de non-dits dont on se demande finalement si c’est l’ancien officier supérieur qui est seulement ciblé. “À l’approche de l’échéance électorale présidentielle, certains individus mus par des ambitions démesurées et animés par des intentions sournoises tentent, et par tous les moyens, notamment les médias, de préjuger des prises de positions de l’institution militaire vis-à-vis des élections présidentielles et s’arrogent même le droit de parler en son nom”, écrit le MDN. “En agissant ainsi, ces individus aigris et sans envergure, qui ne lésinent pas sur l’emploi des moyens les plus déloyaux, visent sans succès à influencer l’opinion publique et de s’affubler de la crédibilité qui leur fait énormément défaut. N’ayant pas trouvé d’échos à leurs interventions écrites récurrentes, ces derniers qui se sont improvisés pour la circonstance en experts pluridisciplinaires ont été a priori instruits de s’adresser au Haut Commandement de l’Armée nationale populaire, comme ultime recours.” En usant d’un vocable assez musclé, l’Armée ne fait pas seulement montre d’agacement, mais suggère que ses cibles sont “nombreuses”, d’où l’usage du pluriel – “ces individus aigris”, mais aussi la référence à des “cercles occultes” et aux “mentors”. “Il ressort, malheureusement, de l’acharnement de ces individus contre l’institution qui les a vu grandir, aux sens propre et figuré, que leur démarche, qui ne saurait être individuelle tant les arguments qui la sous-tendent sont fallacieux, semble obéir à une machination fomentée par des cercles occultes.” Par bien des égards, l’accusation emprunte à celle du pouvoir “civil” invoquant la “main étrangère” lorsqu’il s’agit de jeter l’opprobre sur quelque initiative qui ne l’agrée pas. Qui sont bien ces cercles occultes ? Et qui sont ces mentors ? Si la littérature du MDN nous apprend qu’elle se réserve le droit de “faire appliquer à l’encontre de leurs auteurs les mesures légales appropriées”, “compte tenu de ces agissements récurrents qui ont dépassé, par leur indécence, le seuil de l’intolérable”, elle ne lève, cependant, le voile ni sur la “gravité des faits” reprochés à ces “individus” ni sur la nature de la “machination”, si machination il y a. Aussi, grand paradoxe sans doute, dénie-t-elle quelque compétence à des éléments dont elle dit qu’elle “les a vu
grandir”…

Karim Kebir