Oran-Mostaganem, plaque tournante de la harga

Partir à tout prix !

Lakhdar Hagani, El Watan, 2 janvier 2019

Ces derniers temps, le phénomène de la harga a pris une ampleur considérable, plus particulièrement en Oranie. Les côtes mostaganémoises ne sont pas en reste, puisqu’au cours de cette semaine seulement, plus d’une dizaine d’embarcations de fortune ont quitté le territoire national à partir des différentes plages de Mostaganem et Oran.

En dépit des campagnes de sensibilisation organisées à longueur d’année et à grand renfort de différents dispositifs d’aide à l’emploi des jeunes et de l’arsenal associatif, rien ne semble dissuader les candidats à l’émigration clandestine à tenter de rejoindre, coût que coûte, l’autre rive de la Méditerranée. Ces derniers temps, le phénomène de la harga a pris une ampleur considérable, plus particulièrement en Oranie.

Les côtes mostaganémoises ne sont pas en reste puisque rien qu’au courant de cette semaine, plus d’une dizaine d’embarcations de fortune ont quitté le territoire national à partir des différentes plages de Mostaganem. Au total, ce sont plus de 100 jeunes qui ont réussi à passer entre les mailles du filet la dernière semaine de décembre pour rejoindre les côtes ibériques.

Parmi ces derniers, nombreux sont arrivé à bon port et ont contacté leurs parents et proches à partir des villes de Murcia, Valence, Almeria ou encore Alicante. D’ailleurs, ces derniers jours à Mostaganem, on n’en finit plus de faire le décompte des embarcations de fortune interceptées et arraisonnées par les garde-côtes algériens ou par leurs homologues espagnols.

Cette recrudescence d’émigration clandestine est sans précédent et le phénomène ne cesse de prendre une ampleur incroyable. Passeurs et harraga sont à l’affût, à longueur de semaines, de l’amélioration des conditions météorologiques pour prendre d’assaut les côtes espagnoles, et cela sans se soucier, le moins du monde, des risques qu’ils encourent.

Si auparavant les candidats à la harga se réduisaient qu’à des jeunes chômeurs en mal de vivre, voilà qu’aujourd’hui ce sont toutes les catégories sociales, sexes et âges confondus, des universitaires, et même parfois des petits fonctionnaires qui n’hésitent pas à tenter la traversée périlleuse, quitte à y perdre la vie.

Quand nous nous sommes approchés des harraga de Mostaganem, ceux dont la tentative de la traversée a fait chou blanc, beaucoup d’entre eux nous ont spécifié que c’est le chômage, la bureaucratie, l’inégalité des chances, la baisse flagrante du pouvoir d’achat et la pauvreté qui sont à l’origine de leur détermination à partir.

Ils envient ceux qui ont réussi à s’établir là-bas, et quand on leur souligne que l’aventure échoue souvent, jusqu’à tourner au drame, ils n’en ont cure. Cela n’a aucun effet sur eux. «Mon frère a tenté à plusieurs reprises l’aventure.

Il a réussi au bout de la sixième tentative. Maintenant, il vit en France en qualité d’ouvrier qualifié. Il s’est même marié. Quant à moi, la chance ne m’a pas encore souri, mais je ne désespère pas», explique Mourad. D, le frère d’un harrag.

Abderrahmane, un universitaire versé actuellement dans le commerce informel, nous tiendra un tout autre discours : «Ceux qui prétendent que les harraga, une fois arrivés en Europe, vivent la belle vie sont de fieffés menteurs. Les conditions de vie là-bas sont des plus exécrables pour un sans-papiers. En Europe, c’est le ‘’marche ou crève’’ qui prime ! Il faut que tout jeune tenté par cette aventure périlleuse le sache !

Ce n’est pas l’eldorado qui l’attend de l’autre côté de la mer, mais la misère, et rien que la misère !» Abderrahmane affirme n’avoir jamais songé à quitter l’Algérie, en dépit du fait qu’il ne vit que de débrouillardise. Autre fait important à souligner, ce sont bien sûr les réseaux de passeurs sans scrupules qui, tirant profit de cette déplorable situation, ne cessent de croître ces derniers temps.

D’aucuns affirment que c’est leur prolifération qui est à l’origine des vagues sans cesse grandissantes de harraga. Il s’agit, en effet, d’un créneau très juteux pour ces trafiquants. «Ce n’est guère difficile d’embarquer dans une bateau de fortune. Il suffit juste de verser le montant exigé par les passeurs pour s’inscrire à la prochaine traversée.

Quand on paye le prix fort, les passeurs nous assurent qu’on arrivera à bon port sains et saufs. Si on paye un moindre prix, à ce moment-là on nous explique, à demi-mots, qu’il y a des chances que la traversée puisse échouer», révèle M. F., un jeune refoulé d’Espagne.

Ces derniers jours, à Mostaganem, le sujet de conversation qui prime dans les cafés et les espaces publics est bien celui-là : partout, les gens ne parlent que d’embarcations, de passeurs, du montant de la traversée, des garde-côtes, et de la réussite, ou pas, de l’aventure.

Pire encore : d’autres qu’on surnomme des «marchands de la mort» ont fait surface ces derniers jours. Il s’agit des rabatteurs, dont la mission est de prendre des rendez-vous avec les organisateurs de la harga contre une rémunération promis par les passeurs.

C’est ce que nous souligne une source très au fait de la situation, qui ajoute : «A présent, l’embarquement est fixé entre 8 et 15 millions de centimes, selon la qualité et le type de l’embarcation et du moteur. Les femmes et les enfants payent plus», nous confie-t-on. «L’idée de la harga hante la jeunesse. Rien ne semble pouvoir les arrêter.

La loi, à elle seule, ne pourra pas venir à bout de ce phénomène qui tend à se multiplier et qui attire de plus en plus de jeunes. Il faudrait d’autres moyens matériels», soupirent des citoyens aguerris qui craignent pour leur progéniture.

Il y a lieu de signaler que depuis le mois de novembre dernier, plus de 150 candidats à l’immigration clandestine ont été appréhendés par les garde- côtes ou les services de sécurité, avant d’être traduits en justice. Plus d’une dizaine de harraga ayant quitté les côtes mostaganemoise il y a deux semaines sont toujours portés disparus.

Trois harraga non identifiés, repêchés morts noyés, viennent d’être enterrés dans les cimetières du Dahra est de Mostaganem cette semaine. «Malgré tous ces drames, ces marchands de rêves, qui sont en fait des marchands de la mort, continuent leur sale besogne», soupire, B. Hamid, une fonctionnaire à la retraite. Ses deux fils ont opté pour cette aventure et se trouvent actuellement traqués en France.

Des prêches du vendredi

Devant l’ampleur du phénomène, des campagnes de sensibilisation menées par les dispositifs d’aide à l’emploi des jeunes à travers les différentes communes de la wilaya de Mostaganem se sont multipliés pour l’octroi d’un crédit aux jeunes chômeurs afin de les encourager à s’investir dans le développement de leur pays.

A présent, c’est au tour de la direction des affaires religieuses d’impliquer les imams des différentes mosquées de la wilaya de Mostaganem pour axer leur prêche du vendredi sur le thème de l’immigration clandestine dans le but de dissuader les candidats à d’éventuelles tentatives de partir.

A l’unanimité, les imams des mosquées de la wilaya de Mostaganem ont condamné, vendredi dernier, la harga. «Cet acte est haram (illicite). Dieu ne pardonnera jamais au candidat à l’immigration clandestine de mettre volontairement sa vie en danger.

Même les familles complices sont concernées par cette fatwa», ont-ils ainsi prêché. «On ne doit pas compter uniquement sur les pouvoirs publics. Tout le monde est concerné pour mettre fin à ce drame», prêchent-ils encore, avant d’étayer leur condamnation par de nombreux versets coraniques.