Bouteflika et l’élection présidentielle: Les grandes manœuvres

Hacen Ouali, El Watan, 24 décembre 2018

C’est plus qu’une longue nuit de doute, c’est celle des grandes manœuvres qui s’élaborent dans l’infranchissable huis clos du pouvoir. Le tout est accompagné d’une communication politique aussi informelle que camouflée.

C’est une fin de règne chaotique. Et l’incertitude est devenue le maître mot qui résume la situation dans laquelle est plongé le pays. Alors que la très longue présidence de Abdelaziz Bouteflika devait parachever définitivement la «consolidation» de l’Etat et installer irrémédiablement le pays sur la voie du développement global, c’est tout l’inverse qui semble se profiler à l’horizon immédiat.

L’édifice institutionnel laborieusement mis en place durant trois décennies court le risque d’un effondrement. C’est la stabilité politique exhibée comme principal marqueur de la gouvernance en cours depuis deux décennies qui peut donc voler en éclats.

Très subtilement, le discours des tenants du pouvoir est passé de l’incessante campagne pour un 5e mandat présidentiel vers une propagande en faveur du report de la présidentielle. La «continuité» est devenue le nouvel élément de langage qui fait irruption, déroutant ainsi l’ensemble de la classe politique et tenant en haleine l’opinion.

C’est plus qu’une longue nuit de doute, c’est celle des grandes manœuvres qui s’élaborent dans l’infranchissable huis clos du pouvoir. Le tout est accompagné d’une communication politique aussi informelle que camouflée. De fait, la question de l’élection présidentielle devant se tenir en avril prochain est évacuée du débat. Est-ce le fait accompli ?

En tout cas, les partisans de Abdelaziz Bouteflika font tout pour éviter d’en parler, pendant que le dispositif politique, qui se met maladroitement en place, préfigure un arrangement en vue d’un scénario inédit. Mais surtout non prévu par la Constitution. Leur mot d’ordre : ni report ni annulation du scrutin présidentiel. Il s’agit vraisemblablement pour les décideurs de l’ombre de créer une «situation originelle» pour mieux justifier ce scénario aux contours flous.

L’option fait son chemin – à coups de rumeurs – sans pour autant être assumée par une quelconque autorité officielle. Mais aucun démenti ne vient mettre un terme à ces folles spéculations. Néanmoins, cet objet politique non identifiable en gestation ne rencontre pas d’écho favorable chez la classe politique, encore moins au sein de l’opinion publique. Non seulement, ce «choix» ne trouve pas preneur, mais il divise et suscite le rejet.

Le front du refus s’élargit et traverse beaucoup de courants politiques d’opposition. Même ceux de la coalition ne semblent pas «marcher main dans la main». L’inénarrable ancien ministre des Travaux publics, Amar Ghoul, visiblement «missionné» pour vendre le nouveau projet, essuie des démentis en cascade de la part des partis politiques qu’il a cités comme ayant donné leur «accord» à l’initiative de «conférence du consensus national».

La même réception est réservée également à la surprenante proposition formulée par son ancien «camarade» du MSP, Abderrazak Makri, qui demande «un report d’une année de la présidentielle». Une déculottée. D’évidence, ce panorama général rajoute de la confusion à l’incertitude dominante qui ne cesse de se renforcer depuis le 4e mandat. Il plonge le pays dans une ambiance de désordre politique et institutionnel qui autorise des questionnements.

Est-ce que vraiment la décision de reporter l’élection présidentielle est définitivement actée ? Comment procéder pour faire passer un projet hautement risqué sans provoquer la désarticulation d’un Etat déjà fortement atteint ? Rien n’est moins sûr. Les tractations en cours ne l’indiquent pas. Sommes-nous alors en présence d’un coup de force en préparation ? De l’avis du célèbre avocat Mokrane Aït Larbi, l’élection présidentielle aura lieu dans les délais prévus par la Constitution.

«Celui qui déciderait de reporter la présidentielle en dehors de l’article 110 de la Constitution – pendant la durée de l’état de guerre, la Constitution est suspendue, le président de la République assume tous les pouvoirs. Lorsque le mandat du président de la République vient à expiration, il est prorogé de plein droit jusqu’à la fin de la guerre – commettra une haute trahison», accuse l’avocat dans une tribune parue dans le quotidien El Khabar hier.

Cependant, ce qui est certain dans cette équation nationale à plusieurs inconnues, c’est la quasi-impossibilité de reconduire le locataire d’El Mouradia à la tête de l’Etat. Mais est-ce parce qu’il ne pourrait pas rempiler pour un autre mandat présidentiel, qu’ils cherchent à annuler carrément l’élection elle-même ? Cela reviendrait à valider la thèse qui consiste à dire que ce n’est pas à l’homme de se plier aux règles institutionnelles, mais à ces dernières de s’adapter à la situation de l’homme. Un grand coup de rame en arrière.