A la suite d’un appel anonyme à une marche: Alger bouclée par la police

Yazid Alilat, Le Quotidien d’Oran, 2 décembre 2018

Les grandes artères de la capitale étaient sévèrement verrouillées hier samedi par un imposant déploiement de policiers. Le déploiement des policiers intervenait, selon des observateurs, après le lancement via les réseaux sociaux de mystérieux appels, relayés depuis vendredi, à manifester, hier samedi, au centre du quartier populaire de Bab El Oued, sur le front de mer, à la place El Kettani (ex-piscine Padovani).

Les messages qui se partageaient sur les réseaux sociaux ont appelé hier samedi après la prière du Dohr à un rassemblement à la place El Kettani, un complexe de loisirs construit près de la piscine éponyme, devenu depuis quelques années un lieu de rassemblement et de détente des riverains de ce quartier, à cheval entre le centre de Bab El Oued et la Casbah en haut de la rampe Louni Arezki, le boulevard Mira qui longe le front de mer, le quartier Lazerge, l’ex- place Guillemin, et plus loin vers le marché Nelson et l’avenue Mohamed Boubella, qui s’ouvre vers la Place des Martyrs. L’autre mot d’ordre de ces mystérieux messages, également relayés sur les réseaux sociaux, appelaient à une «marche pacifique» en début d’après-midi.

Dans un message vocal dont l’auteur et l’origine restent inconnus, il est mentionné que «c’est un message à tous les zawalis (démunis) qui subissent des injustices dans ce pays. Ce samedi, faisons une marche, après dhohr à El Kettani, contre le cinquième mandat. Nous sommes tous des jeunes, nos frères meurent en mer. Soit nous arrangeons les choses, soit nous les aggravons.» Hier samedi, d’importants déploiements de forces de police, dont les forces anti-émeutes, étaient visibles dans les carrefours et places névralgiques d’Alger, en particulier à la place Audin où il y avait quatre à cinq camions d’éléments anti-émeutes stationnés le long de la chaussée, tout près du tunnel des Facultés. Mais, le gros de la concentration de policiers et forces anti-émeutes était déployé à la place El Kettani et les ruelles adjacentes donnant vers le lycée de jeunes filles Frantz Fanon, la mosquée Ettakwa, le marché Nelson et le boulevard Abderahmane Mira, qui court jusqu’à Bologhine, en passant par le bas du quartier Maillot. «Au moins une vingtaine de camions des forces anti-émeutes sont déployés ici, tout près de la place El Kettani», indique à «Le Quotidien d’Oran» un habitant du quartier. Par contre, «il n’y a aucun rassemblement ici, rien, seulement quelques badauds et des pêcheurs à la ligne, près des rochers en contrebas», précise la même source. Aux Trois-Horloges, endroit mythique de Bab El Oued, si ce n’est son cœur battant, il n’y a par contre aucun policier» et «tout est calme», assurait encore la même source hier en milieu d’après-midi. Dans les autres places et quartiers de Bab El Oued, tout était calme et aucune présence policière également.

La concentration de policiers anti-émeutes à la place Maurice Audin d’Alger Centre peut s’expliquer par contre pour prévenir une autre éventuelle manifestation des habitants du quartier Ferhat Boussaad. C’est vers cette place que des jeunes avaient convergé jeudi pour dénoncer la mort en mer de quatre harraga, habitant le quartier de Ferhat Boussaad (ex-Meissonnier). Des dizaines de jeunes manifestants avaient dévalé la rue Didouche Mourad (Ex-rue Michelet) et Khelifa Boukhalfa, l’ex-rue Pasteur, scandant les noms des quatre jeunes morts en mer en tentant une périlleuse traversée de la Méditerranée. Les manifestants ont également dénoncé la passivité du gouvernement, qui ne «fait rien pour les jeunes et les laisse partir mourir en mer».

Le départ massif au cours de ces dernières semaines de centaines de jeunes des quartiers populaires de la capitale à bord d’embarcations de fortune, a déjà eu son lot de malheurs, avec la mort de beaucoup d’entre eux, ce qui aurait visiblement suscité la colère de leurs amis de quartiers. Les murs du quartier Ferhat Boussaad, enserré entre la rue Didouche Mourad et l’avenue Hassi Ben Bouali, et le plateau de Mustapha, portent la cicatrice de cette colère des jeunes sous la forme de dazibaos écrits sur les murs: «des cœurs consumés, déchirés par la harga, jusqu’à quand ?», «pourquoi vous dites que mon fils est mort alors que je ne l’ai pas vu ?», ou «il est parti au-delà de la mer pour chercher de quoi vivre». D’autres banderoles tout aussi suggestives ont été sporadiquement brandies, comme celle tout proche du palais du Gouvernement où est écrit «des démunis partent à bord de bateaux de fortune, fuyant un pays de scorpions». Ce sont autant de slogans qui expriment un vrai malaise social, beaucoup de drames qui se sont déroulés en mer, et de souffrances des familles de ces harraga. Le phénomène de l’émigration clandestine défraie depuis quelques semaines la chronique dans les quartiers de la capitale, où l’on enregistre plusieurs tentatives, qui se seraient malheureusement soldées par des drames en haute mer.

Il y a d’abord ces quatre harraga du quartier de Ferhat Boussaad, selon toute probabilité disparus en mer et dont les familles n’ont aucune nouvelle, ainsi que la triste histoire des 13 harraga du quartier de Rais Hamidou (ex-Pointe Pescade), à la périphérie ouest d’Alger. Le drame vécu par ces 13 harraga, dont trois ont été secourus, a ébranlé ce quartier d’où des dizaines de jeunes sont partis, avec des fortunes diverses, tenter l’aventure.

A la suite de l’annonce il y a une dizaine de jours, par les autorités italiennes de la disparition de sept et la mort de trois d’entre eux, et seulement trois rescapés, les habitants du quartier avaient coupé la circulation pour manifester leur colère. Il s’agit des trois jeunes secourus au large de la Sardaigne, alors que leurs amis avaient péri en voulant gagner la côte à la nage. Un des trois rescapés, Ayoub, avait expliqué dans une vidéo postée du lieu où il est interné en Italie, le drame qu’il a vécu avec ses amis. Ce drame n’est, pourtant, que la face visible de l’iceberg.

Et de cette violence qui gagne de plus en plus une jeunesse désemparée, perdue, sans repères, comme en attestent les dernières échauffourées à Bab El Oued entre des jeunes et des policiers la semaine dernière, quelques jours seulement après de violents affrontements entre des supporters et des policiers à la fin d’un match de football.