La malédiction algérienne

El Watan, 28 novembre 2018

Une grande incertitude plane sur le pays. L’impasse est réelle et se manifeste désormais par des faits d’une rare gravité. A quelques mois de l’élection présidentielle, scandales et coups de force se multiplient et se croisent au rythme d’une logique insaisissable défiant les observateurs les plus avisés. L’opinion est totalement désemparée. L’inquiétude est grande et palpable. Qui est qui et qui fait quoi ? Difficile d’y répondre.

Les grands bavards ne disent rien et ceux qui savent ne parlent pas. Une chose est cependant certaine, ce bruit est celui d’une grande discorde. Le bloc au pouvoir ne joue plus la même partition et les chasseurs de son sont à l’affût de la moindre fausse note. Les différents segments du sérail s’abandonnent à leurs vils instincts et se livrent à un spectacle d’une violence sans précédent.

OÙ VA L’ALGÉRIE ?

Autoritarisme et capitalisme ont ceci de commun qu’en période de crise, ils recourent à l’automutilation dans l’espoir de régénérer. Dans le cas de l’Algérie, la ressemblance va au-delà de ce trait commun. En effet, dans son fondement, la crise du système politique algérien est celle d’un capitalisme sans capitalistes et sans les instruments de la médiation démocratique. Un capitalisme dégénéré, désincarné et totalement dépendant, inséré à l’économie mondialisée par la seule industrie extractive.

La caste de nouveaux riches apparue ces dernières années n’a pas les caractéristiques d’une classe au sens sociologique et idéologique. Ayant émergé dans le sillage d’une transition bricolée, perfide et désinstituée, elle en porte les stigmates. En effet, cette caste est dans une totale dépendance du régime et n’est porteuse d’aucun projet universel. Elle sert d’interface économique pour une portion de l’establishment politique. Sans culture ni autonomie, elle consent souvent aux sacrifices les plus avilissants. C’est la rançon du ventre.

Certes, une expérience de modernisation autoritaire fut entreprise au lendemain de l’indépendance. Sans grand succès. L’échec était déjà inscrit dans le choix de l’option développementaliste, la croyance dans un progrès par ordonnance, par simple injection de capital et d’idéologie, sans la participation du citoyen.

En dépit des crises répétées et des drames successifs qui ont secoué notre pays, le pouvoir ne semble pas disposé à se départir de l’impératif autoritaire et rentier. Il refuse de se mettre au diapason des attentes citoyennes et des bouleversements profonds survenus dans le monde.

L’accumulation du capital continue de se faire principalement par l’appropriation autoritaire et la redistribution inégale des revenus d’une ressource naturelle, propriété de toute la nation. La rente pétrolière est mobilisée dans le seul but de sanctuariser le système, enrichir ses dignitaires et entretenir ses différentes clientèles. Le gouvernement s’apprête d’ailleurs à réviser la loi sur les hydrocarbures afin d’attirer davantage d’investissements étrangers dans ce secteur. Il est même envisagé d’étendre les domaines d’exploitation aux ressources non conventionnelles. C’est-à-dire le gaz de schiste et, pourquoi pas, l’uranium. Le but inavoué est de se prémunir contre les fluctuations des cours du pétrole par une plus grande production. Il adopte la politique de la quantité et s’aligne, par là même, sur la stratégie saoudienne. Accroître le volume de la rente est pour le pouvoir en place un argument de survie.

Il a fait du Sud sa vache à lait et du Nord, un grand dortoir. Le dépeuplement du sud est un drame. Il est porteur d’un risque stratégique. La présence massive et permanente des populations sur l’ensemble du territoire est le meilleur garant de la sécurité nationale. Grand territoire plein de ressources et d’esprit, le Sud peut constituer une perspective pour l’ensemble du pays. Hélas, ce n’est pas l’avis de nos gouvernants.

Alors que l’urgence consiste à soustraire notre économie de la dépendance aux hydrocarbures, le gouvernement fait exactement le contraire. Il l’accentue. Ce choix a néanmoins le mérite de démystifier, si besoin est, le discours officiel sur les vertus de la diversification. Une pure supercherie. La diversification est synonyme de libération des énergies et d’explosion des talents. Mode d’émancipation s’il en est, la diversification ne peut dès lors avoir les faveurs d’un pouvoir autoritaire attaché aux monopoles par simple souci de durer.

La preuve est la guerre déclarée aux rares créateurs de richesses et le blocage systématique de toute initiative allant dans le sens de la substitution aux importations.

Le cas du groupe Cevital en témoigne. C’est le crime économique flagrant. Il révèle la volonté de maintenir le pays dans le tout-import, terrain de prédilection des prédateurs d’ici et d’ailleurs. Le tout-import ne développe jamais un pays. Il le détruit. Et le résultat est là. Notre pays concentre toutes sortes de vulnérabilités. Il est en proie au chaos.

Il ne faut pas voir dans ce propos quelque inclination pour la thèse de la malédiction du pétrole. Je ne souscris pas au paradigme rentier. La rente ne crée pas l’autoritarisme et l’autoritarisme n’a pas forcément comme base matérielle une rente. En revanche, la conjonction des deux contextes, autoritarisme et rente, est source de tous les périls. C’est le cas de l’Algérie.

L’INDÉPENDANCE CONFISQUÉE

L’autoritarisme algérien est antérieur à la rente. Il est né d’une contingence historique particulière, la guerre de Libération nationale. Sous la colonisation, les nationalistes assimilaient à juste titre la souveraineté à une situation, à savoir la fin de la tutelle coloniale. Une fois l’indépendance recouvrée, cette vision totalement inadaptée devait être naturellement abandonnée au profit de la souveraineté comme prérogative, c’est-à-dire la capacité inaliénable du corps des citoyens de décider librement de son destin. C’est l’esprit même du combat libérateur. Or, ce passage n’a pas eu lieu. Le phénomène de privatisation et de militarisation de l’Etat, déjà en gestation dans le mouvement national, a fait barrage à ce transfert de souveraineté. Elle est à ce jour confisquée. Mieux encore, des groupes informels, souvent maffieux, infiltrent les institutions, les satellisent et les détournent de leur mission républicaine. Ils arrivent même à peser sur le processus de décision et inspirer les politiques publiques.

Sinon, comment un homme, boucher de son état, est-il parvenu à provoquer un tel désordre au point de mettre en péril tout un Etat ? Il a failli réussir là où le terrorisme a échoué. La question est d’importance. Elle ne saurait être évacuée par l’arrestation rocambolesque de quelques responsables, aussi puissants soient-ils. Il ne faut pas se laisser voler ses colères et ses espoirs par des mesures spectaculaires sans grand effet sur la situation du pays et, probablement, non dépourvues d’arrière-pensées politiciennes.

La responsabilité des individus ne doit pas masquer la responsabilité politique. Car il s’agit d’un scandale d’Etat. Un scandale rendu possible par tous les scandales non punis, étouffés ou pardonnés.

Parler de corruption est un euphémisme. Elle ne peut rendre compte de la nature réelle du phénomène. Ce à quoi nous assistons est un pillage organisé, bénéficiant d’un feu vert politique.

La tendance effrénée au gain facile et à la réussite rapide, a fini par effacer toute trace de vertu civique. L’érosion des valeurs détruit lentement et en silence les fondements du vivre-ensemble. C’est la dictature du tag ala men tag. Le pays plonge dans quelque chose d’effrayant autrement plus inquiétant que l’obsession pour la chose matérielle. C’est le déferlement de la violence, le resurgissement de l’instinct humain le plus primaire, le retour aux ténèbres des temps lointains. Tuer pour un ticket de parking ne peut se lire par le seul attrait de l’argent. Il y a plus profond. C’est le naufrage d’une certaine idée de l’Algérie et de l’Algérien. De l’humain.

Cette situation d’échec intégral et de menace réelle sur le pays ne semble nullement préoccuper nos dirigeants. Ils sont absorbés par l’échéance présidentielle et se préparent à nous infliger un énième coup de force en reconduisant le président. Pourtant, le 5e mandat est doublement inconstitutionnel.

LA FABLE DU NAIN

Rares sont les partisans du 5e mandat à se hasarder sur le terrain juridique. Leur argument-clé est le principe de la non-réactivité de la loi nouvelle. Selon eux, une éventuelle candidature du président à l’élection de 2019 est la première sous l’empire de la loi nouvelle. Elle échapperait de ce fait à la règle de la limitation. A première vue, le raisonnement apparaît logique et plein de bon sens. Seulement, il n’a aucune valeur juridique. Car pour appréhender correctement une situation juridique, il importe de la saisir dans son historicité. Ce n’est point la démarche des partisans du 5e mandat. En effet, ils ne disent rien du critère juridique en vertu duquel le décompte du nombre de mandats cumulés par le président est subitement tombé à zéro. Et pour cause, il n’en existe aucun.

Soutenir l’idée selon quoi la modification constitutionnelle produit en elle-même l’effacement de situations antérieures revient à reconnaître à la loi nouvelle un effet rétroactif. Or, tout le raisonnement de ces partisans repose sur le principe de la non-rétroactivité. Leur argument bute sur une contradiction indépassable.

Un bref rappel de quelques notions de droit est ici nécessaire. Le droit transitoire majoritairement adopté dans le monde emprunte à la théorie des conflits de lois dans le temps élaborée au début du XXe siècle par le doyen Paul Roubier. Il a pour fondement deux grands principes : la non-rétroactivité et l’application immédiate de la loi nouvelle. Dans le droit algérien, ces deux principes sont consacrés par le code civil dans ses articles 2 et 4. Les cas de dérogation à ces principes, c’est-à-dire la rétroactivité de la loi nouvelle et la survie de la loi ancienne, sont expressément prévus par le législateur. La loi pénale, à titre d’exemple, est rétroactive dans le cas où elle est moins rigoureuse. Qu’en est-il de la situation du président Bouteflika ?

Au moment de la promulgation de la loi nouvelle en février 2016, il était en plein exercice du 4e mandat obtenu sous l’empire de la loi ancienne. En vertu du principe de la non-rétroactivité, la loi nouvelle ne peut rétroagir pour remettre en cause une situation juridique antérieure légalement et entièrement constituée. Ladite situation, c’est-à-dire l’exercice du mandat, se poursuit normalement jusqu’à son extinction, en l’occurrence la fin du mandat. La loi nouvelle ne peut également rétroagir sur le nombre de mandats cumulés par le président Bouteflika.

Par ailleurs, la loi nouvelle ne comporte aucune disposition transitoire visant à soustraire le président à la règle de la limitation énoncée par l’article 88. Un oubli très curieux pour des dirigeants habituellement vigilants et rompus aux techniques de contournement de la loi. Ce détail est d’une extrême importance.

Enfin, par souci de complétude et afin d’éviter toute confusion, polémique ou diversion, il est utile de préciser avec exactitude l’objet sur lequel porte la limitation : le mandat ou la candidature  ? Dans son alinéa 2, l’article 88 de la Constitution dispose : «Le président de la République est rééligible une seule fois.» Il est bel et bien question de rééligibilité, c’est-à-dire la capacité juridique à pouvoir se représenter à l’élection. Ainsi, après deux mandats consécutifs, le président ne peut à nouveau postuler. En conclusion, la candidature de Bouteflika en 2019 n’est donc pas conforme à la Constitution. A fortiori un cinquième mandat.

Il convient à présent d’examiner la question du point de vue de l’esprit de la loi. En principe, le verdict de la lettre est amplement suffisant. Néanmoins, dans ce cas précis, le recours à l’esprit de la loi va s’avérer très instructif.

Toute règle de droit réunit en elle deux dimensions : la lettre et l’esprit. La lettre de la loi, c’est le texte écrit. L’esprit, c’est la finalité recherchée à travers cette loi. Dans la production de toute règle de droit, l’esprit précède la lettre et la détermine.

L’esprit de la règle de limitation procède de la volonté de prémunir l’exercice du pouvoir et les institutions de l’Etat contre toutes formes de dérives. En effet, l’exercice prolongé du pouvoir par une même personne ou un même groupe comporte toujours le risque de voir s’installer une oligarchie invasive et prédatrice. C’est le prélude à la perte de souveraineté. D’où l’impérieuse nécessité de définir et de fixer des mécanismes de limitation du pouvoir de nature à protéger l’Etat, la souveraineté nationale et les droits des citoyens. Ainsi, le pouvoir se protège contre lui-même, et contre la tendance naturelle à la toute puissance et à l’extravagance. Le principe de l’alternance en est l’un des mécanismes par excellence.

En Algérie, la règle de la limitation a connu plusieurs péripéties. Introduite pour la première fois sur initiative du président Zeroual dans la Constitution de 1996, elle sera supprimée en 2008, car faisant barrage à une troisième candidature du président. Enfin, à l’occasion de la révision constitutionnelle de 2016, la règle est non seulement rétablie, elle est en plus élevée au rang de norme intangible. C’est-à-dire non susceptible de révision. Quel sens pourrait avoir ce revirement spectaculaire sinon une reconnaissance franche du bien-fondé de la règle de la limitation. Le président ne peut dès lors s’en affranchir si ce n’est en se déjugeant, en faisant acte d’abjuration. Pour ma part, je l’imagine mal céder à la tentation au mépris à la fois de l’éthique et du droit. Quoique tout soit possible.

Et si d’aventure sa volonté de briguer un cinquième mandat venait à s’exprimer, d’une manière ou d’une autre, surtout d’une autre, il appartient au Conseil constitutionnel d’apprécier s’il est véritablement en mesure de le faire. A défaut, les institutions dont c’est la vocation de rétablir l’ordre constitutionnel sont en devoir d’agir. Le droit ne peut dire ni faire davantage. Et là où s’arrête le règne du droit, commence celui de l’arbitraire.

OMBRE SULTANE

Je n’ignore rien de l’aversion de nos dirigeants pour la règle de droit. L’épisode de la destitution du président de l’APN et le gangstérisme étalé et assumé sans honte par la majorité minoritaire en est un exemple suffisant. Cependant, l’examen à l’aune du droit n’est jamais sans intérêt. L’architecture constitutionnelle a un caractère contraignant et à ce titre, elle est légitimement opposable au pouvoir en place. Les institutions ont l’obligation de s’y conformer sous peine de voir s’installer la loi de la jungle, celle du plus fort. L’Etat perd de fait sa prérogative la plus emblématique : le monopole de la violence légitime. Les acteurs de la démocratie ne peuvent se dispenser du combat pour le respect de la règle de doit, quand bien même est contestable le processus de production de la loi. La légalité autoritaire entre souvent en contradiction avec l’autoritarisme.

Les révisions récurrentes et intempestives de la loi le prouvent. Aussi, en faisant peser l’ensemble des contraintes légales sur les pouvoirs publics, les comportements et les actes institutionnels finiront à terme par se conformer aux exigences de l’Etat de droit. C’est un pas non négligeable dans la construction démocratique. Cette dimension pédagogique du combat politique est capitale. En revanche, concéder sur les viols successifs de la loi, de surcroît la Constitution, est un désengagement politique grave et un renoncement à l’idéal démocratique. Cela participe de la culture d’accommodement à la dictature et contribue à ancrer davantage dans les imaginaires l’idée d’une fatalité autoritaire. La responsabilité et la crédibilité de l’opposition sont engagées. Il est trop facile de dénoncer du bout des lèvres entre deux longs silences. Si la révision constitutionnelle de 2008 avait été rejetée, le pays n’en serait pas là.

Du côté du pouvoir, la question se pose différemment. Pourquoi s’entête-t-il à vouloir reconduire un président sachant sa candidature non conforme à la Constitution, son état de santé incompatible avec la fonction et son bilan désastreux. Ce cas de figure est inédit.

LE CADAVRE ENCERCLÉ

Jamais une succession n’a été aussi problématique. Cette soudaine difficulté du pouvoir à se renouveler renvoie à la nouvelle configuration du régime mise en place à partir de 1999. Dès son accession, Bouteflika n’a cessé d’exprimer sa ferme intention d’exercer un pouvoir total, sans partage. Son désir irrépressible de s’affranchir de la tutelle militaire était patent. Tout en restant attaché au fondement autoritaire du système, Bouteflika s’est vite employé à bouleverser l’ancienne configuration du régime, bâtie, faut-il le rappeler, sur la centralité de l’armée.

Par modifications successives, il finira par installer un modèle éclaté en plusieurs sphères cloisonnées avec l’institution présidentielle comme centre de gravité. La relation au président constitue le seul rapport de subordination. C’est un régime à forte concentration mais à faible hiérarchisation. On peut le qualifier de bonapartisme oriental, version modernisée du tribalisme bédouin.

Jamais les liens de sang, les proximités régionales et l’influence des «grandes familles» n’ont été aussi prépondérants dans l’exercice du pouvoir. Nominations et promotions, attribution des marchés publics, octroi de lignes de crédit, affectation des grands projets et autres autorisations d’investissement sont tributaires d’affinités particulières érigées en critère supérieur. Dans cet univers, l’allégeance va au-delà du soutien politique. Elle consiste à tout abdiquer, à renoncer à toute dignité.

Le poids de l’histoire, ancienne et récente, le contexte géopolitique international et la hausse vertigineuse des cours mondiaux des hydrocarbures vont conforter Bouteflika dans sa tentation à asseoir une hégémonie nouvelle. Il réussit à relever le défi. Mais à quel prix !

Outre son caractère baroque, cet édifice est en perpétuelle construction. Les alliances se font et se défont au gré des humeurs et des rumeurs. Un simple regard sur l’évolution de la structure des soutiens présidentiels révèle une tendance à la ghettoïsation flagrante.

Toutefois, le principal point faible de ce régime se trouve dans sa géométrie. En effet, pour pouvoir fonctionner, il suppose un président omniprésent, jouissant de grandes capacités à réguler, trancher les conflits et rendre les arbitrages. Or, depuis son accident vasculaire en 2013, le président montre des signes manifestes de son incapacité à assumer cette lourde charge. Et en l’absence du président, tout le monde est président.

Son effacement en raison d’un état de santé déclinant a eu pour effet de libérer les forces gravitant autour de lui. Débarrassé de ses adversaires potentiels à l’intérieur du sérail, le conglomérat présidentiel se retrouve face à ses propres contradictions. Chacun de ses segments pose sa pierre de manière à fragiliser la pierre de l’autre. L’approche de l’élection présidentielle va accentuer les rivalités. Les conflits débordent des intimités habituelles et éclatent au grand jour. C’est la guerre ouverte. Et c’est également l’impasse car les parties en conflit sont des segments interdépendants, hypocritement solidaires et pourvus d’une même capacité de nuisance. Une guerre des egos ne peut avoir d’issue.

D’où le recours forcé à Bouteflika. Certes, c’est un choix frustrant, insensé, choquant et aventureux. Il a néanmoins l’avantage, du point de vue du conglomérat, de préserver l’édifice. La reconduction de Bouteflika répond par ailleurs à une autre difficulté non moins importante : personne n’est en mesure d’incarner le régime en dehors de Bouteflika. Le régime décrit précédemment porte l’empreinte, la marque personnelle de Bouteflika. Ils se confondent. Le régime ne peut lui survivre. Sans Bouteflika, il s’effondrerait de lui-même. Une perspective très redoutée car une bonne partie du conglomérat n’a de visibilité et d’influence que par la grâce du président.

LES CHANTS CANNIBALES

Les lanceurs d’appels pour un 5e mandat ne s’adressent pas au président. Ils expriment une impuissance à s’accorder sur la question de la succession. Les chefs de file du conglomérat ne se parlent plus. Ils communiquent de manière cryptée, par message subliminal. Annoncer son soutient à un 5e mandat doit être entendu comme un renoncement à la candidature, le refoulement d’une ambition.

Aussi, le 5e mandat est le résultat d’un consensus par défaut. Pour autant, rien n’est réglé. La question de la succession est toujours pendante. Elle peut se poser à tout moment et peut-être se pose-t-elle déjà. C’est à la fois une option probable et improbable. Tout le paradoxe du 5e mandat est là. Et l’impasse aussi. Il n’est d’ailleurs plus question de 5e mandat mais de la poursuite d’une mission. L’argument messianique est celui du désespoir. Il en dit long sur l’état d’esprit du conglomérat. La tâche est lourde pour les thuriféraires du régime tant l’opinion est peu attentive à leurs sollicitations.

De la séduction au carnaval, tout est servi pour acclimater le citoyen à cette idée saugrenue. Le comble est atteint avec l’épisode du cheval offert à un portrait à l’effigie du président. L’inviter à l’équitation est une manière inélégante de rappeler le président à sa triste condition de handicapé. C’est comme faire présent d’un Picasso à un non-voyant ou d’un album de musique à un malentendant. Le message subliminal est dans la symbolique du cadeau inutile. Ici, l’offense, la vexation. Oui, poussé à ses extrêmes limites, le ridicule laisse transparaître du sens. Pire, le président est exposé avec cynisme à la face du monde, sans aucun égard à sa dignité ou à sa fonction. L’Algérie est humiliée. Le régime plonge dans les abîmes. Il est devenu l’ombre de lui-même, une dictature low cost, moquée et caricaturée.

La vocation de ce régime n’est désormais plus de gérer. Elle est d’entraîner le pays dans le désordre. Ce propos ne vise pas les personnes. Il entend alerter sur le danger qu’il y a à maintenir un régime arrivé à sa finitude.

LE MALHEUR EN DANGER

Le climat inquisiteur et les assauts récurrents contre la libre expression résultent de cette situation tragi-comique. Pris de délire, le pouvoir s’enfonce dans le déni de la réalité. Il recourt à son ultime argument : la traque et la matraque.

Il ne se contente pas de faire la chasse aux opposants. Il retourne l’arme contre ses propres serviteurs. Le doute gagne les plus hauts sommets de l’Etat. Atteint du syndrome de Néron, il perd raison et s’affole au moindre éternuement. Il voit l’ennemi partout sans se rendre compte que son unique et véritable ennemi c’est lui-même. Le moindre frémissement et le régime de suspecter l’ombre d’un ancien compagnon en disgrâce, d’un journaliste subversif ou d’un blogueur en intelligence avec l’ennemi. Un mot mal placé, un geste ambigu et c’est l’effondrement d’une carrière, le bannissement.

On se garde de rencontrer nos amis, les amis de nos amis et les autres par peur d’être accusé de conspiration. On hésite à dire bonjour au policier, au gendarme ou au juge ; ils risquent de le prendre pour un aveu. On n’ose même plus fixer des yeux nos enfants tant leurs regards nous renvoient nos échecs et nos trahisons. Toute la crise algérienne est résumée dans le regard. Le regard ne sait pas faire semblant. Il est le siège de la vérité. Il réfléchit fidèlement les émotions dans tous les tons. Il ne parle pas. Il exprime. Il n’a pas d’alphabet, comme dirait Kamel Daoud. Mais il a une grammaire. Le regard dévoile l’état de santé d’une nation.

Nos dirigeants auraient tort de ne pas prendre à sa juste mesure le cri du regard. Ils verront alors les vraies colères produites par leur funeste intendance. Le regard est déjà une condamnation. La révolte naît dans le regard avant d’exploser dans la rue.

Le phénomène de la harga est une révolte du regard. Abandonner terre et chairs est, certes, un choix douloureux. Mais c’est sans compter sur l’irrésistible appel du regard, le besoin irrépressible de voir d’autres visages, d’autres usages, voir des corps, des lumières, voir des gens parler d’amour et de liberté sans crainte du dévot ou du garde-champêtre, voir enfin la vie, la vraie. L’illusion s’empare des jeunes et des élites. Ils fuient en masse le pays et partent grossir les réservoirs de main-d’œuvre fraîche et bon marché dont a grandement besoin une Europe vieillissante et économiquement à l’agonie. Un argument de luxe pour le social-nationalisme en pleine expansion sur le vieux Continent. Et le rêve est vite contrarié par l’autre regard, celui qui vous rappelle à vos origines, à votre statut d’étranger. De l’exclusion à l’exclusion. Très peu réussit. Une réussite solitaire. Presque un échec. Le pays se vide de ses substances, s’appauvrit. L’hémorragie migratoire prend une dimension alarmante. C’est l’autre dépeuplement.

L’INCENDIE

Quand ce n’est pas la harga, c’est l’exil intérieur. Dépossédée de ses richesses matérielles et symboliques, exclue de la décision politique, la société se replie dans ses souffrances et ses frustrations. Une grande conflictualité sommeille dans les profondeurs sociales. Notre société ne connaît pas le pardon, ni la prescription. Le désir de se venger est plus fort que le désir de se libérer. Il faut s’éloigner du jugement hâtif et superficiel. L’ordre n’est pas la stabilité et le silence ne vaut pas consentement. Une étincelle et c’est le déchaînement des passions et des violences. On en voit déjà les préludes.

Les citoyens veulent en découdre. «Il faut occuper la capitale et ne revenir qu’une fois tous nos droits arrachés», me dit le jeune Idir Améziane quelques semaines seulement avant de nous quitter à jamais après un combat courageux contre la maladie. Il est parti sans avoir goûté à aucune joie. Fils d’une famille digne et modeste de l’Akfadou, haut lieu de la résistance contre le colonialisme, Améziane ne pouvait prétendre au Val-de-Grâce. C’est un privilège réservé. L’inégalité devant le droit à la vie est sans aucun doute la plus révoltante des inégalités. Combien de citoyens meurent en raison de l’état de délabrement de nos structures sanitaires. Abandonné par l’Etat, l’hôpital est devenu un désert médical, un mouroir. Le corps médical n’est pas ici en cause. Médecins et infirmiers s’acquittent de leur mission avec conscience et dévouement. Mais la volonté ne suffit pas. Un chirurgien, aussi brillant et volontaire soit-il, ne peut sauver une vie sans fil chirurgical. L’argent du peuple est investi dans le futile et l’inutile quand il n’est pas simplement détourné. Les milliards de dollars engloutis par le projet de la Grande Mosquée d’Alger résonnent comme une insulte à la vie. Sans parler des retombées idéologiques de cette énormité. Une véritable bombe à retardement.

L’OPIUM ET LE BÂTON

Aucun argument au monde, y compris religieux, ne peut justifier un ordre de priorité où la construction d’une mosquée passe devant celle d’un hôpital. L’enveloppement planifié de l’univers social par une vision étroite et pervertie de la religion agit comme une force d’inertie et bloque toute possibilité d’émancipation. Il faut en finir avec l’hypocrisie et le délire. Le rapport à la religion est une construction humaine et nul n’est en droit d’imposer le sien. Pour un croyant authentique, Dieu est une limite. La croyance est une liberté et non une contrainte. Pour pouvoir avancer, la société ne peut s’affranchir d’un effort de sécularisation.

L’Algérie n’a pas besoin de mosquées ou de zaouïas. Elle a besoin d’hôpitaux, d’universités, de centres de recherche, d’entreprises industrielles et agricoles, de salles de cinéma, de conservatoires de musique, de galeries d’art, de complexes sportifs, de services publics. Elle a surtout besoin de culture, cette faculté humaine à produire du lien et du sens, à enchanter l’esprit et à réinventer sans cesse des formes de réémergence.

Des décennies d’exclusion politique et de matraquage idéologique ont engendré des identités angoissées et angoissantes. L’Etat a failli dans sa mission de construction de la nation. L’école, lieu de socialisation par excellence, ne forme plus des citoyens. Elle cultive l’irrationnel dans toutes ses misères au détriment du savoir et de l’esprit critique. Elle ne prépare même plus à l’écriture. Elle se limite à initier à la «transcriture», ce lointain ancêtre du copier-coller prescrit par un décret ancien annonçant la fin des écritures.

Rien ne rassemble plus les Algériens. Ils sont éloignés dans leur rapport à la religion, la langue, l’histoire et leur vision de l’avenir sont souvent antagoniques, irréconciliables. L’Algérie donne aujourd’hui l’image d’un pays dévitalisé et fragmenté. Un pays en déshérence, en proie à toutes les aventures communautaristes, à tous les replis. Ces voies sans issue confortent l’ordre établi. De manière directe ou discrète, il les alimente et leur assure une bonne réclame. Réveiller les démons identitaires pour mieux obscurcir les enjeux. Une sombre perspective attend le pays. Il faut agir maintenant. Et vite.

LE DERNIER ÉTÉ DE LA RAISON

La problématique politique algérienne n’est pas réductible à une opposition entre adversaires et partisans de Bouteflika. Elle se rapporte au devenir d’un pays. L’expérience malheureuse de ces dernières décennies doit suggérer une réflexion profonde et globale. La malédiction algérienne est le précipité d’une histoire longue, faite de drames et de spoliations. L’urgence est de mettre fin à l’aventure. La crise est politique et l’ensemble de ses manifestations découle d’une seule et même origine : un pouvoir sans fin et sans limite.

Aussi, une transition pacifique et ordonnée peut être pensée concrètement comme un large compromis sur les principes et mécanismes de limitation du pouvoir. Leur interaction va créer les conditions d’un renouveau de nature à remettre le pays sur la voie de la démocratie et du développement. Cette approche peut paraître à première vue minimaliste. Cependant, les transitions démocratiques n’obéissent pas à un modèle théorique précis. Ce sont des expériences historiques concrètes, et à ce titre elles s’ébranlent toujours à partir d’une opportunité singulière pour s’étendre à terme à tous les aspects de la vie sociale.

Le principe fondamental premier de limitation du pouvoir est la reconnaissance des droits fondamentaux du citoyen et la garantie de l’exercice sans entrave des libertés démocratiques. C’est la citoyenneté pleine et entière.

La limitation du pouvoir, c’est aussi la consécration effective de l’universalité de la loi et l’indépendance de la justice. C’est-à-dire l’Etat de droit.

C’est enfin la rupture avec le caractère fortement centralisé du pouvoir et sa concentration dans un petit nombre. Le modèle de l’Etat central est abandonné partout dans le monde. Aussi, l’institution de régions dotées d’une large autonomie est une exigence incontournable.

La centralité doit se déplacer du pouvoir vers le citoyen. Le XXIe siècle est celui des sociétés civiles.

Par ailleurs, le pays doit redéfinir un cap et s’éloigner de l’immédiateté et de l’urgence. Dans ce sens, il faut convoquer des assises larges et inclusives de toutes les potentialités du pays autour du thème «Perspectives algériennes» afin de doter le pays d’un instrument stratégique de réflexion et de prospection. L’objectif est d’anticiper les grandes évolutions du monde et mettre l’Algérie en situation d’affronter l’avenir avec sérénité.

L’ESPRIT D’INDÉPENDANCE

Dans son message aux Algériens à la veille de l’élection présidentielle de 2014, l’ancien président Liamine Zéroual écrit : «Il faudra surtout retenir que le prochain mandat présidentiel est le mandat de l’ultime chance à saisir pour engager l’Algérie sur la voie de la transition véritable.» Il formule par ce propos les termes d’un compromis raisonnable et salutaire pour le pays. Malheureusement, il n’a pas été écouté. Mais, si lui-même avait écouté les alertes des six candidats à l’élection présidentielle de 1999, le pays aurait certainement connu une tout autre trajectoire. Hélas, on ne peut refaire l’histoire. Le drame serait de la répéter. Il n’échappe plus à personne que l’hégémonie nouvelle a prospéré sur les décombres du patriotisme.

Il est temps de briser les barrières, d’apprendre à s’écouter, échanger et concevoir les compromis nécessaires au sauvetage du pays. Les patriotes, dans le pouvoir comme dans la société, doivent retrouver le sens des perspectives historiques à l’exemple des hommes de Novembre. Il faut puiser dans l’océan de sagesse, de valeurs et d’expériences accumulé dans la douleur par nos anciens.

Non, le régime n’a pas acheté tout le monde. Je ne crois pas à la théorie du «tous pourris». C’est une élaboration des pourris pour mieux se fondre dans la société et continuer leur «malfrature» en toute bonne conscience. C’est du reste un procédé insidieux pour faire barrage aux convergences patriotiques.

Il n’y a pas mille et une solutions. Le salut est dans le sursaut patriotique, le jaillissement des consciences. C’est la capacité de tout un chacun à s’arracher au défaitisme et à l’indifférence. Il faut dompter les peurs et rompre les silences.

Je mesure l’ampleur de la difficulté. Car ceux censés capter la colère sociale, lui donner un sens politique et la convertir en énergie salvatrice sont les moins touchés par la crise. Qu’ils se détrompent. Si par malheur le pays venait à connaître une évolution fâcheuse, les moins touchés par la crise seront les plus touchés par le chaos.

Se mobiliser aujourd’hui est un devoir. Envers le pays et envers les générations montantes. Personne n’a le droit de s’y dérober. Le choix est entre l’Algérie et le chaos.

Djamel Zenati , Militant de la démocratie