3e jour du procès de l’affaire autoroute est-ouest

Procès de l’affaire autoroute est-ouest

Medjdoub Chani : «Khelladi a le syndrome James Bond»

El Watan, 29 avril 2015

A la barre dès l’ouverture de l’audience, Chani Medjdoub est revenu sur ses activités au Luxembourg à travers son entreprise fiduciaire : la création de sociétés offshore pour des investisseurs qui veulent faire fructifier leur agent. «Je deviens ainsi le mandataire en charge de la gestion de leurs comptes», explique-t-il. Le juge lui demande d’expliquer, par exemple, comment est-il en même temps mandataire et bénéficiaire de ce compte qui a reçu une somme de 24 000 euros.

Il répond : «Voilà : un homme d’affaires algérien, Saad Boudemagh, a des sociétés à l’étranger ; il a de l’argent partout dans le monde, qu’il veut faire fructifier en ramenant la marque de glaces HaggenDas en Algérie. Il a fait appel à ma société fiduciaire pour créer des sociétés devant recevoir les fonds, que je gérais en tant que mandataire. Sur ce compte, il vire 5 à 6 millions de dollars ou peut-être 10 millions dont une partie est gérée par moi, en son nom, mais c’est lui qui en est le bénéficiaire. Ce sont des prestations payantes.

C’est pareil pour tout le monde. Une société fiduciaire repose sur la confiance. Je gère 10 à 15 millions de dollars.» Le président demande des explications sur cet ordre donné par la banque Natixis pour payer d’autres sociétés, comme SHN Zetland et l’accusé réplique : «Ces sociétés font toutes le même travail. Moi j’ai des bureaux à Londres, à Dubaï et au Luxembourg, et la banque possède des bureaux à Hong Kong. Je travaille donc avec elle.

Parmi les prestations, la logistique nécessaire à la prise en charge des clients, par exemple. Les factures sont généralement liées à la location de salles de conférences ou de bureaux.» Le magistrat revient sur la société de cosmétiques Oriflam, appartenant à l’accusé. «J’ai été le premier Algérien à avoir introduit le système de franchise de marque en Algérie. J’avais l’exclusivité de cette marque suédoise en Tunisie et j’ai tout fait pour qu’elle soit introduite en Algérie et crée des milliers d’emplois.

J’ai investi 40 milliards de centimes dans cette affaire et, après mon incarcération, les Suédois me l’ont prise, après avoir écrit à mes bureaux qu’ils ne voulaient pas travailler avec quelqu’un qui trempe dans la corruption», dit-il avant que le juge l’interrompe pour l’interroger sur le mode de paiement utilisé par la société. «D’ici, c’est impossible de payer. Tout se paie d’avance et à partir de mes comptes à l’étranger. D’Algérie, ce n’était pas possible vu les problèmes de bureaucratie. J’ai réussi à développer la société et j’ai même racheté la marque au Maroc. Ce qui a poussé les Suédois à demander d’acheter des parts de la franchise.

Nous nous sommes entendus pour qu’ils achètent 30% des actions au prix de 2 millions de dollars. On devait signer au mois de septembre 2009, mais j’ai été mis en prison et ils ont tout pris. Ils ont même changé le nom de la société.» Le président revient sur la relation de l’accusé avec Mohamed Khelladi, l’ancien directeur des nouveaux projets à l’Agence nationale des autoroutes. «Je ne le connaissais pas.

C’est lui qui m’a appelé, pour un rendez-vous à Dély Ibrahim, dans un café assez sombre», répond l’accusé. Le juge : «C’est un bon café…» Et Chani réplique : «C’est un kiosque que je ne connaissais pas. Il m’a dit qu’il venait de la part du général Hassen, qui lui avait donné mon numéro de téléphone.» Le président : «Connaissez-vous ce général ?» Chani répond : «Pas du tout. J’entends parler de lui comme un général chargé de la lutte antiterroriste, pas plus. D’ailleurs, j’ai demandé une confrontation avec ce général pour savoir si réellement c’est lui qui a mandaté Khelladi pour me parler.»

«N’ayez pas peur, dites la vérité»

Remarquant l’hésitation de l’accusé, le président lance : «N’ayez pas peur, dites tout ce que vous estimez important pour faire éclater la vérité.» Et Chani répond : «Vous me donnez l’occasion d’évoquer quelqu’un qui a parlé de moi. Je sais que Khelladi faisait de graves problèmes aux Chinois. J’ai entendu dire qu’il était l’autorité même et personne n’osait en parler. La première fois que je l’ai rencontré à sa demande, il m’a parlé pendant des heures de son passage à la Marine nationale, des sous-marins, etc.

Je peux dire que peut-être il était bien là où il était, mais dans le domaine de l’autoroute, il a perdu pied. Lorsqu’il m’a dit que c’était le général Hassen qui lui avait donné mon numéro de téléphone, cela m’a paru bizarre. Je suis un homme d’affaires connu, je ne suis pas un esclave de l’argent. Les Chinois ont beaucoup souffert de la bureaucratie. Je parlais à tout le monde de cela, mais je ne travaillais pas avec Citic Algérie.

Mon contrat était avec Citic Internationale.» Le juge : «Il vous a aussi parlé de son fils…» Chani : «Il m’a dit que son fils était handicapé et je crois que c’est cela son malheur, je le comprends. Il voulait savoir si Citic pouvait prendre en charge son fils pour des soins en Chine. J’ai répondu que j’allais voir si des possibilités existaient. Comme il disait être venu de la part du général Hassen, je pense que tout le monde savait que j’étais le conseiller de Citic international (…). J’ai des amis généraux avec lesquels j’ai parlé, y compris des problèmes des Chinois. Khelladi m’a appelé pour me demander de venir le voir à son bureau.»

Le juge rappelle les propos de l’accusé, Addou Tadj Eddine, selon lesquels Khelladi lui aurait demandé de le rencontrer pour parler de la qualité du bitume utilisé ; l’accusé nie catégoriquement. Selon lui, il a clairement signifié à Khelladi que sa mission n’était pas d’être auprès de Citic Algérie et que s’il voulait le voir, «il n’avait qu’à venir à son bureau de Dély Ibrahim.

C’est alors qu’il m’a dit que ses bureaux se trouvaient à 800 mètres et qu’il allait me rendre visite. On lui a donné des coffrets-cadeaux Oriflam contenant un collier de perles et un stylo Mont-Blanc. C’était ma deuxième rencontre. Puis il y en a eu une troisième, toujours à sa demande et dans mon bureau.» Le juge : «Qu’avez-vous compris à travers ces visites ?» L’accusé : «Peut-être que le général Hassen voulait avoir des informations sur le projet du siècle, devenu le cauchemar du siècle.»

Le président : «Pourquoi ce général, chargé de la lutte antiterroriste comme vous le dites, cherchait-il après-vous ?» L’accusé : «Je ne sais pas. Il faut le ramener pour lui poser la question. Il faut qu’il vienne ici nous dire s’il a mandaté Khelladi ou pas, et savoir que ce dernier l’a malmené dans le dossier. Quand je lis ce que Khelladi déclare, je comprends que c’est le général Hassen qui m’a arrêté et a ordonné à ses officiers de me torturer.»

Le juge le ramène aux faits : «Parlez-nous de votre voyage en Chine.» Avec un large sourire, Chani répond : «Je vous jure que nous sommes devant le syndrome de James Bond. Khelladi s’est comporté en James Bond pour enquêter et donner des informations. D’ailleurs, dans toutes les photos que vous avez, il est accroché à son téléphone. Les Chinois souffraient des pressions qu’il exerçait sur eux. Il était un goulot d’étranglement.» Le juge : «Pourquoi Khelladi est-il allé en Chine ?» L’accusé : «Posez-lui la question.

Peut-être qu’il voulait servir d’intermédiaire entre les Chinois et le ministre. Il n’a pas réussi. Il est parti en Chine alors qu’il faisait pression sur eux parce que Citic est une entreprise qui refuse de payer. Ils m’ont appelé pour me dire que Khelladi était parmi la délégation et qu’il leur signifié qu’il était en mission. Je leur ai répondu que ce n’était pas vrai.

Les Chinois savaient très bien ce qu’il faisait ; il était hébergé au Sheraton, qui leur appartient. Ils ont dû enregistrer toutes ses communications où il parlait d’argent et de commissions. Je leur ai expliqué qu’il n’était pas en mission officielle.»
Sur les 30 millions de dollars qu’il a reçus, l’accusé explique que 1,5 million concernent ses prestations dans le cadre du règlement des problèmes des Chinois, et le reste concerne son travail au Gabon. «Mais il n’y a rien qui prouve que c’était pour vos activités au Gabon», fait remarquer le juge.

C’est le procureur général qui va faire sortir Chani de ses gonds ; il revient sur les conditions de sa détention. «Mon droit le plus élémentaire n’a pas été respecté. Durant les vingt jours de détention, je n’ai pas été présenté au procureur est-ce normal ? Pourquoi n’avez-vous pas enquêté sur les tortures que j’ai subies ? Durant ces 20 jours je ne me sentais pas humain. J’aurais voulu me pendre.

Je puais. Je voulais me laver, ils ont refusé. J’étais nu, à genoux, et l’un d’eux est venu quelques jours après pour me pisser dessus en me disant ‘tu as besoin d’une douche, voici de l’eau chaude’ ! Ma mère, que je n’ai pas pu voir, est morte d’un AVC», lance-t-il en pleurant. Le procureur général tente de le ramener aux questions, mais l’accusé lui répond : «J’ai décidé qu’après le procès je ferais une grève de la faim jusqu’à en mourir. Parce que je préfère mourir comme un homme que comme un cafard.» Le procureur général l’interroge sur son adresse à Alger et l’accusé répond : «Hôtel Sheraton.»

Mais le procureur revient à la charge et Chani précise : «A la résidence d’Etat.» «C’est une résidence pour les membres du gouvernement», dit le procureur. «Je sais. Tout le gouvernement est chez mon ami Melzi. Demandez-lui pourquoi il m’a donné cette résidence», lui répond Chani. Maître Labassi, avocat de Khelladi, l’interroge sur ce que son client lui a déclaré. «Il m’a demandé de voir avec les Chinois s’ils pouvaient financer une société de camions. J’ai refusé», répond Chani.
Salima Tlemçani


Procès de l’affaire autoroute est-ouest

Khelladi : «Bedjaoui et Ghoul ont touché des pots-de-vin»

El Watan, 29 avril 2015

Mohamed Khelladi a révélé que les commissions étaient réparties comme suit : Chani 4%, Falcone et Mohamed Bedjaoui (ancien ministre des Affaires étrangères) 10%, Amar Ghoul 25%, qui en a reversé 1,25% à Tayeb Kouidri. L’autoroute a coûté 11 milliards de dollars, auxquels il faut ajouter 5 milliards de dollars de surcoûts.

Tantôt serein tantôt énervé, Mohamed Khelladi, par qui le scandale de l’autoroute a éclaté, a créé la surprise. Les révélations qu’il a faites devant le tribunal criminel ont tenu en haleine aussi bien les avocats que les journalistes. C’est vers 15h30 qu’il est appelé à la barre. Il commence par planter le décor en donnant un aperçu de son cursus, depuis son passage à la Marine nationale où il était dans la construction navale, jusqu’au ministère des Travaux publics, en passant par l’unité de recherche et développement de la Marine nationale, à l’Institut de criminalistique de la Gendarmerie nationale et le ministère de la Pêche.

Il raconte avoir été recruté par Amar Ghoul en tant que directeur d’étude au ministère des Travaux publics, en 2006, alors que le marché et les ordres de service pour la réalisation de l’autoroute étaient déjà finalisés en 2005. «Amar Ghoul m’a demandé de sauver ce grand projet qui était dans une situation de blocage. Je lui ai dit de compter sur ses cadres comme Ghezal le directeur général de l’ANA et Khaldi, mais il a refusé. Quelques jours après, il m’a relancé en me proposant la DPN (division des nouveaux projets). J’ai accepté à la condition d’avoir toutes les prérogatives de prendre les décisions qui s’imposent en temps réel vu les grands problèmes qui se posaient sur le terrain.

Il n’y avait ni personnel, ni logistique, ni organisation, ni structures qui contrôlent l’exécution. Des cadres étaient détournés par les Chinois et les Japonais. Le projet était à l’abandon. Il fallait réagir. Des décisions ont été prises lors d’une réunion du conseil d’administration de l’ANA. Le contrat prévoyait des mesures d’accompagnement exécutées par les groupements. Dans cette affaire, il y a eu corruption. L’autoroute a coûté certes 11 milliards de dollars, auxquels il faut ajouter 5 milliards de corruption», dit-il.

D’un ton coléreux, il ajoute : «Je vais vous expliquer par les chiffres comment la corruption a été instituée et qui en a profité. Je n’ai rien inventé…» Le juge : «Comment avez-vous appris qu’il y a eu corruption ?» L’accusé : «Déjà en 2005, les gens parlaient de corruption. Même la presse en a fait état, en avançant un montant d’un milliard de dollars. Monsieur le juge, en 2006, le tribunal a ouvert une enquête sur les surcoûts dans la réalisation de l’autoroute Est-Ouest, mais a elle été fermée par la suite. Même le ministre a parlé de 20% de surcoût. J’étais dans une cellule d’intelligence économique à la Gendarmerie nationale, je sais de quoi je parle. J’ai décidé, en tant que citoyen qui aime son pays, d’ouvrir le dossier.»

Le magistrat le fait revenir à sa relation avec Medjdoub Chani. Khelladi raconte : «Le général Hassen m’a appelé au téléphone. Il m’a dit que le général Abdelaâli me demandait de prendre attache avec Chani et de le voir pour savoir ce qu’il voulait. Il m’a remis son numéro et je l’ai contacté. Nous nous sommes rencontrés dans un café bien illuminé à Dély Ibrahim.» La réflexion suscite des éclats de rire dans la salle.

«Oui, ce n’était pas un café lugubre comme Chani l’a présenté. Il m’a dit en ces termes : ‘Vos chefs, les gens du DRS, m’ont envoyé vous dire d’exécuter ce qu’ils disent. Vous demandez aux Chinois une enveloppe consistante pour servir de caisse noire au DRS à l’étranger.’ Il m’a parlé sur ce ton, sans aucune introduction. Il m’a dit qu’il était là pour régler tous les problèmes des Chinois, y compris ceux liés au bitume.»

«L’épouse de Sacha est la nièce d’un proche de la Présidence»

Le magistrat lui demande ce que Addou Tadj Eddine lui a dit à propos de l’affaire. «Il m’a dit clairement que quelqu’un de malveillant tourne autour du groupe Citic. J’en ai parlé au ministre, mais rien. Lorsque Chani m’a parlé de cette caisse noire que les Chinois devaient alimenter, je lui ai répondu : ‘Pourquoi, nos Services sont devenus des mendiants pour aller quémander de l’argent ?’ J’ai demandé le statut de sa société et j’ai découvert que ses bureaux étaient situés à quelques mètres de l’ANA.

Il contrôlait tous nos mouvements et ceux des Chinois», répond Khelladi. Le magistrat : «A quel moment avez-vous commencé à fouiner ?» «C’était une initiative personnelle, parce que j’ai été témoin d’une grande corruption. Je ne pouvais pas accepter cela. Tadj Eddine Addou m’a parlé de Sacha, de son vrai nom Boussaïd Nasredine, un type de Tlemcen dont l’épouse est la nièce d’un proche de la Présidence», révèle l’accusé, suscitant encore des éclats de rire dans la salle. Il poursuit : «Tadj Eddine m’a payé le billet d’avion pour Paris.

Sacha devait m’accompagner en Chine, à ses frais, pour voir quelqu’un qui me donnerait tous les éléments.» Le juge : «Avez-vous informé la tutelle ?» L’accusé : «J’avais déjà dit à Amar Ghoul qu’il y avait une personne malveillante qui rôdait, c’était Chani, mais il n’a rien fait. J’ai été à Pékin, et là j’ai rencontré un certain Philippe Chêne.» Le juge : «Pourquoi n’avez-vous pas informé les officiels ?» L’accusé : «Pour qu’ils me suivent et me tuent en Chine ?

Je n’étais qu’un petit poisson pour eux.» Le magistrat : «Dans quel but Sacha vous a-t-il payé le voyage ?» L’accusé : «Peut être parce qu’il y avait une lutte d’intérêts entre lui, Chani et Falcone. Je pense qu’il s’est senti floué par Chani, c’est pour cela qu’il m’a accompagné à Pékin et a pris en charge mon voyage.» Le juge insiste et Khelladi répond : «Posez la question à Tadj Eddine, que je connais depuis que j’étais dans le secteur de la Pêche. J’avais le programme de relance du secteur et je n’arrivais pas à comprendre pourquoi le ministre ne voulait pas lui accorder l’aide de l’Etat, qui était destinée à tous les citoyens. J’ai su par la suite que Tadj Eddine avait une société de pêche avec Amar Ghoul.

L’essentiel, je n’ai jamais pensé que Tadj Eddine, était impliqué. Pour moi, c’était quelqu’un qui me donnait des renseignements.»
Le magistrat revient sur le voyage à Pékin. «J’ai rencontré ce Philippe Chêne qui m’a assuré que Chani avait pris 4%, Falcone et Mohamed Bedjaoui (ancien ministre des Affaires étrangères) ont pris 10%, alors que 25% ont été pris par Amar Ghoul, lequel a reversé 1,25% à Tayeb Kouidri. J’ai remis toutes ces informations au DRS. Je ne pouvais pas les garder. Ils ont enquêté. Je pense qu’ils les avaient déjà, mais il leur manquait des preuves.» Le juge : «Ce sont les Chinois qui ont payé ?» L’accusé : «Les Chinois ont donné 25% à Amar Ghoul et je regrette qu’il ne soit pas là pour s’expliquer…»

Le magistrat lui rappelle la procédure liée à la convocation d’un membre du gouvernement. «Il a été entendu par écrit et ce n’est certainement pas moi, un petit juge, qui vais ramener un ministre en activité. Il y a une procédure qu’il faut respecter», lui lance- t-il avant de lui demander d’expliquer sa présence sur une photo avec Sacha. «Cette photo veut dire que tout ce que j’ai raconté est la vérité. Je suis bien parti avec Sacha à Pékin, pour enquêter sur la corruption.

Je n’ai pas cherché après Chani ni après les Chinois parce que je savais qu’ils faisaient de l’espionnage. J’ai remis tout le dossier aux Services. Ils ont fait un rapport au président de la République, qui a pris des mesures.» Le magistrat l’interroge sur les soins assurés au fils de Khelladi, dans un hôpital américain au Japon, pris en charge par Citic. Il répond : «Une délégation médicale venait chaque année pour soigner des Algériens. Lorsqu’elle a connu le cas de mon fils, handicapé, les médecins m’ont dit qu’ils pouvaient le soigner dans un cadre humanitaire.»

«80% de l’autoroute étaient des malfaçons»

«Pour passer à l’hôpital américain, il fallait un rendez-vous, ils me l’ont ramené et c’est cela que les enquêteurs ont trouvé chez moi, et non pas une prise en charge. J’ai accepté parce que j’avais l’espoir de voir mon fils guérir.» Le magistrat insiste sur cette prise en charge : «Comment pouvez-vous contrôler Cojaal si vous acceptez que la société prenne en charge votre fils, la location de votre villa, des bureaux de l’ANA et la mise à votre disposition de véhicules, téléphones et ordinateurs ?»

L’accusé : «Cela fait partie des mesures d’accompagnement.» Le juge : «Ce n’est pas le cas, puisque ces prestations sont restées impayées.» L’accusé : «Ce n’est pas vrai ! Moi-même j’ai remercié le directeur général de Cojaal, parce qu’il se pavanait à Paris, abandonnant les travaux à l’Est. Il a laissé une situation catastrophique et un retard énorme dans les travaux. Pour ce qui est de la location de la villa, le ministre en était informé. Les téléphones qu’ils ont trouvés chez moi devaient être remis dans le cadre des passations de consignes, mais le ministre ne voulait pas le faire.

Vous voulez qu’ils m’accusent de vol ?» Khelladi revient sur le coût de l’autoroute : «11 milliards de dollars pour une plateforme sans ouvrages d’art, lesquels ont coûté 5 milliards de dollars. En 2005, le coût était de 2,5 millions le kilomètre. Avec les surcoûts, l’autoroute est revenue à 17,5 milliards. Ce qui représente 34% du budget de l’Etat de 2014.» Khelladi explique que «les dysfonctionnements ont causé 16 mois de retard. Cojaal refusait le béton algérien et le rond à béton. Ils l’ont laissé en importer alors qu’il ne faisait rien sur le terrain.

L’Etat a mis 16 milliards de dinars comme ça, sans aucun suivi ni contrôle…» A propos du billet d’avion pour Pékin, il déclare qu’il devait y aller avec Ghoul, mais ce dernier lui a dit qu’il devait rester parce qu’il le considérait «comme ses yeux et ses oreilles»… «Mais il m’a envoyé en prison. Je lui ai dit que 80% des travaux des Chinois étaient non-conformes.» Il affirme que des groupes de sous-traitants placés par Amar Ghoul à Aïn Defla avaient fait grève pour être payés, ce qui a nécessité son intervention. Il finit par lâcher : «Quand j’ai parlé, il m’a demandé de revenir sur mes propos en me promettant un poste de ministre, ce que j’ai refusé parce que j’aime mon pays.»

A la fin Khelladi lance cette lourde phrase à propos de Chani : «Chani ment. Il n’est pas venu en Algérie pour voir sa mère comme il l’a dit. Nous lui avons tendu un piège. J’ai dit à Addou Tadj Eddine de l’appeler pour venir à Alger prendre sa commission. Il est rentré, il a été épinglé à l’aéroport. C’était grâce à moi.» Maître Sidhoum lui demande en quelle qualité il a informé le DRS de cette affaire ; l’accusé répond  : «En tant que citoyen.»

L’avocat bondit et Khelladi réplique : «N’oubliez pas que j’étais à la cellule d’espionnage et de crime économique de la Gendarmerie nationale.» Il ne lâche pas Chani, qu’il accuse de mentir. «Il ment lorsqu’il vous dit qu’il a été torturé. Lorsqu’il a été arrêté, le général Ghodbane m’a appelé pour me demander d’aller confronter Chani. J’ai été le voir et il était en bon état.

Il n’avait rien qui prouve ce qu’il dit avoir subi. Aucune trace de torture…» Me Sidhoum revient  : «Pourquoi avoir contacté le général Hassen qui est chargé de la lutte antiterroriste ?» L’accusé : «C’est une affaire d’espionnage et de crime économique qui relèvent aussi de ses services.» Et le même avocat réplique  : «Vous savez où sont aujourd’hui le général Hassen et le général Mhenna  ?» L’accusé : «Je ne sais pas. Moi, j’ai fait ce que je devais faire.» L’audience a été levée pour reprendre aujourd’hui.

Salima Tlemçani


Mohamed Bouchama : «J’ai géré un projet de 11 milliards de dollars et vous me parlez de chocolats et de stylo d’une valeur de 1000 DA»

El Watan, 29 avril 2015

Mohamed Bouchama, ancien secrétaire général du ministère des Travaux publics, revient sur le processus de lancement du projet de réalisation de l’autoroute et insiste sur «la réussite de ce défi». Le juge lui demande comment il a connu Chani. Mais Bouchama insiste sur les nombreux problèmes auxquels le ministère a été confronté vu l’importance du projet.

«Nous n’avons pas attendu Chani pour régler ces problèmes. Nous avons travaillé sur les statuts nouveaux de l’ANA et la nouvelle loi sur l’expropriation. Lorsque le Président a donné son accord, en 2005, pour que l’Etat finance le projet, un avis d’appel d’offres a été lancé par l’ANA. Trois soumissionnaires ont répondu avec des montants de 632 millions de dollars, 779 millions de dollars et 944 millions de dollars. Nous ne voulions pas rendre publics les montants pour pouvoir faire étudier les trois offres par la commission nationale des marchés. Lorsqu’elle a examiné le dossier…»

Le juge : «Qui a parlé de surcoût ?» L’accusé : «Je ne sais pas, peut-être les gens qui voulaient perturber le projet. Nous avons entendu parler de réunions dans les ambassades consacrées à ce projet. Malgré cela, le dossier a été présenté en Conseil des ministres en juillet 2006.

Le doute est resté. L’annulation de l’avis d’appel d’offres a été proposée afin de lancer une autre consultation. Mais il y a eu, entretemps, la visite d’un bureau d’étude arabe dans le cadre d’une délégation, et le Président leur a remis le dossier pour un arbitrage. Leur conclusion a été que le montant n’était pas élevé en raison du terrain favorable aux glissements, de la sismicité de la région et du relief, mais aussi du délai de réalisation très serré de 40 mois.

Pour eux, le coût de l’autoroute était raisonnable. Le chef du gouvernement a décidé cependant de plafonner le montant pour éviter qu’il soit dépassé. Cojaal et Citic ont été retenus, alors qu’au début il y avait 7 groupements internationaux.» Le juge : «Et ce mini-Conseil des ministres en présence de Falcone ?» L’accusé : «Je ne suis pas au courant. Mais nous savons tous que des groupes de pression distillaient ce genre de rumeurs. J’ai lu cela comme tout le monde. Mais ce n’est pas vrai.

Cela ne rentre pas dans ma tête. J’ai été d’ailleurs étonné de le lire. A l’ANA, tout a été fait de manière légale. Ils avaient leur mission technique d’engagement et moi le volet administratif. Notre souci était de préserver le coût, le délai et la qualité de la réalisation.» Pour sa rencontre avec Chani, l’accusé affirme l’avoir vu pour la première fois dans le bureau de Abdelhamid Melzi, à Club des Pins, à sa demande. «Il m’a été présenté comme conseiller financier des Chinois, qui voulait régler les problèmes auxquels ces derniers faisaient face. Le bitume, les explosifs, etc. Il y avait des problèmes de bureaucratie aussi.»

Le juge fait une longue intervention sur la bureaucratie et la corruption et plaide pour «une loi martiale contre cette vermine». Pour ce qui est du colonel Khaled, Bouchama affirme que c’est une vieille connaissance qui remonte à 1977. «Pour moi quand Chani est venu à mon bureau avec le colonel Khaled, c’était un homme de confiance, il n’y avait aucun doute sur lui. Le colonel, de surcroît du DRS, est suffisamment intelligent pour ne pas jouer avec sa carrière et me sacrifier avec lui.

Si Chani est venu, c’est pour régler des problèmes bureaucratiques pour lesquels tout le gouvernement était engagé.» Le juge : «De quoi vous a-t-il parlé ?» L’accusé : «Il m’a dit que les Chinois avaient peur de ne pas respecter le délais de réalisation et qu’ils se cassent les dents. Donc ils ont décidé de ramener le personnel pour respecter les délais parce qu’ils n’ont pas trouvé de main-d’œuvre qui accepte de travailler dans des conditions difficiles.

Ce qui a suscité des problèmes pour l’obtention des visas.» Il évoque l’intervention de Khelladi pour trois Chinois qui n’avaient pas de relation avec l’autoroute. Selon lui, Khelladi lui en veut parce qu’il a compris qu’il aidait Chani et pense que c’est lui qui lui a supprimé la délégation de signature du ministre, qu’il a continué à utiliser, ajoute-t-il, même après sa suppression. «Cette délégation lui a été donnée à une période où le ministre et moi étions absents, avant d’être annulée parce qu’elle était illégale», précise Bouchama. Il souligne avoir alerté le ministre sur le courrier des Chinois qui dénonçaient les retards, en mettant en garde contre une stratégie qui augure des contentieux et des pénalités.

A une question sur la location des bureaux de l’ANA aux frais de Cojaal, Bouchama répond : «C’est une affaire qui concerne Khelladi.» Il s’attarde sur le rôle du commissaire aux comptes, qui est le seul comptable de la gestion de l’ANA même si lui-même est président de son conseil d’administration. Pour ce qui est des cadeaux qu’il aurait reçus de Chani, Bouchama déclare : «C’est une honte. J’ai géré 11 milliards de dollars et vous me parlez de chocolats et de stylo d’une valeur de 1000 DA. J’ai été surpris lorsque Chani m’a remis ce petit sachet avec une boite publicitaire de sa société ; je lui ai dit de ne plus le faire…»

Salima Tlemçani


 

Procès de l’autoroute Est-Ouest : Chani accuse un général du DRS et un ex-directeur de l’ANA

par M. Aziza, Le Quotidien d’Oran, 29 avril 2015

Après avoir nié les faits qui lui sont reprochés dans l’affaire de l’autoroute Est Ouest, le principal mis cause, Medjdoub Chani, a accusé, au troisième jour de l’audience, le général Hassan et un ex-directeur à l’Agence nationale des autoroutes (ANA) d’être derrière son arrestation et son emprisonnement.

Accusé de blanchiment d’argent et de corruption, Chani a plaidé son innocence hier encore une fois en affirmant :«j’ai gagné mon argent à l’étranger et je suis poursuivi pour cet argent que j’ai gagné à l’étranger et non pas dans mon pays» en précisant en outre que son arrestation a été motivée par son refus de mettre en contact Mohamed Khelladi avec les responsables de l’entreprise chinoise. Et par le fait qu’il n’avait pas répondu à la demande de Khelladi qui a exigé qu’on lui finance l’achat de 400 camions de transport par la société chinoise Citic International.

Il affirme encore que Mohamed Khelladi avait «terrorisé» les Chinois un certain temps. Il avait même invité trois Chinois à se rendre en Algérie alors que ces derniers n’avaient rien à voir avec le projet de l’autoroute. Persistant, selon Chani, Mohamed Khelladi est allé en Chine pour négocier avec l’entreprise chinoise en inventant une mission officielle, mais il n’a pas été reçu pourtant. Selon Chani, il les a menacés de ne pas leur payer leur dû. «J’ai été contacté, tout de suite par l’entreprise qui voulait savoir si cette visite était officielle ou pas, et je les ai informés qu’il s’est rendu en Chine à titre privé et que ce n’était pas officiel».

Pour Chani, c’est cette attitude qui a irrité Mohamed Khelladi et le général Hassan «que d’ailleurs je ne connaissais pas». Pourtant, affirme-t-il, c’est ce général qui a orienté Khelladi vers moi. «Apparemment, le DRS cherchait ceux qui avaient des contacts avec les Chinois, ou bien j’étais fiché en tant qu’homme d’affaires qui traitait avec les Chinois », affirme-t-il.

Chani a accusé Khelladi d’être derrière son arrestation. Il dit qu’il n’avait aucun problème en juillet 2009. Mais les problèmes ont commencé après que les responsables de l’entreprise chinoise ont refusé de recevoir Khelladi au mois d’août. «D’ailleurs, le 16 septembre 2009, j’ai été arrêté à l’aéroport», a-t-il relaté. Chani a même accusé Khelladi d’être atteint du « syndrome de James Bond ».

Chani entamera une grève de la faim après la fin de son audition par le juge

Chani est revenu hier sur les conditions «inhumaines» de son arrestation et de sa détention dans les locaux du DRS. Il a affirmé qu’on lui a interdit de prendre contact avec sa famille, de se laver ou de changer ses habits, et ce pendant 20 jours. Il poursuit, après avoir demandé de prendre une douche, ils m’ont fait subir une torture morale insurmontable «nu, à genou et face au mur, ils ont jeté de l’eau chaude sur moi, après y avoir uriné».

En guise de protestation sur tout ce qui s’est passé depuis son arrestation jusqu’à ce jour, Chani a annoncé à la fin de son audition qu’il se mettra en grève de la faim juste après la fin de son audition par le juge. Il annonce vouloir mourir comme un homme, au lieu de mourir comme un cafard dans une cellule de prison.

Pourquoi une adresse de la Résidence de l’Etat sur le passeport de Chani ?

Le principal accusé dans cette affaire, en l’occurrence Chani Medjoub, a répondu ensuite aux questions posées par le procureur général, notamment les questions relatives entre autres, à un compte bancaire et la relation qui relie ce compte à l’entreprise chinoise Premnew et la création de plusieurs sociétés offshore, en précisant que cela n’est pas interdit au Luxembourg, car il s’agit d’une question de planification seulement pour des réinvestissements. Il a expliqué à la demande du procureur, en outre, comment il a aidé la société suisse Oriflamme à s’implanter en Algérie. Mais la question qui a gêné l’accusé est le lieu de résidence de Chani en Algérie, du moment qu’il compte trois entreprises dans le pays.

Chani a affirmé qu’il réside au «Sheraton » quand il est en déplacement en Algérie, mais le procureur insiste «mais vous devriez avoir une adresse sur votre passeport, n’est-ce pas ? ». Chani répond que l’adresse est la Résidence d’Etat. Le procureur poursuit en l’interrogeant qui vous a remis le certificat de la Résidence d’Etat et en quelle qualité ? Chani répond : «Allez poser à celui qui me l’a remis».

BOUCHAMA NIE TOUT ACTE DE CORRUPTION AUTOUR DU PROJET DE L’AUTOROUTE

L’ex-secrétaire général du ministère des Travaux publics, Mohamed Bouchama, a été appelé à la barre juste après Chani. Avant de répondre au juge, il a d’abord présenté le projet phare du président de la République «l’autoroute Est-Ouest» Il a regretté le fait qu’on ne parle plus des avancées réalisées dans ce projet et on se limite à évoquer seulement le scandale. Pour Bouchama, contrairement à ce qui a été avancé, l’octroi du marché à l’entreprise chinoise n’a été précédé d’aucune pression et nie que certaines parties aient reçu des pots-de-vin. «Le marché a été octroyé légalement et c’est le ministre des Finances qui a signé l’avis et le projet pour octroyer le projet aux consortiums chinois et japonais. Il affirme qu’on s’est arrêté sur le montant de 779 milliards de dinars pour la réalisation du projet. Interrogé sur sa relation avec Chani, il répond qu’il discutait seulement sur les contraintes de visas et des procédures administratives rencontrées par l’entreprise pour solutionner ces problèmes, puisque Chani traitait déjà avec l’entreprise.

Après Chani Medjdoub, et Mohamed Bouchama, c’était au tour de Mohamed Khelladi, de l’Agence nationale des autoroutes (ANA) de passer à la barre. Il a commencé par dire qu’il a été «recruté en 2006 comme directeur des études à l’Agence nationale des autoroutes par Mohamed Bouchama (également président du Conseil d’administration de l’ANA)». «J’ai été appelé pour sauver le projet (d’autoroute) qui avait quelques difficultés, mais je n’ai jamais participé à l’octroi des marchés ou à l’ouverture des plis». Il a réfuté toute participation ou implication dans une quelconque opération de corruption ou de commissions pour l’octroi de marchés à des entreprises de réalisation. «Les appels d’offres ont été faits avant mon entrée à l’ANA», a-t-il dit.


AFFAIRE DE L’AUTOROUTE EST-OUEST

Le procès s’emballe

C’est le grand déballage dans le procès de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest. Au fil des jours et des témoignages des mis en cause, on se demande si cette affaire ne reflète pas réellement l’état de «déliquescence» dans lequel s’est retrouvé à un moment donné l’Etat algérien. Des ex-ministres ou en exercice cités, des noms d’officiers supérieurs de l’ANP évoqués, des responsables en exercice pointés du doigt, autant d’acteurs qui ont pris part au scénario du feuilleton de l’autoroute Est-Ouest.

Abder Bettache – Alger (Le Soir), Le Soir d’Algérie, 29 avril 2015
L’audition du principal mis en cause de l’affaire de l’autoroute Est-Ouest s’est poursuivie pour ce troisième jour du procès. Les propos tenus par Chani Medjdoub ne sont pas passés inaperçus. Bien au contraire, ils étaient au centre de toutes les interrogations et discussions qui ont suivi la levée de la séance de la matinée. Pour preuve, à la fin de son audition par le juge Tayeb Hellali, Chani lâche : «Je vais entamer une grève de la faim pour dénoncer les conditions dans lesquelles mon affaire a été traitée depuis mon arrestation.» Une déclaration qui n’a pas manqué de susciter la réaction du président du tribunal criminel : «Mais vous êtes en train de vous exprimer librement et les conditions de votre procès sont toutes réunies.»
Chani Medjdoub ne fait aucun commentaire. Tête baissée, il fixe le procureur de la République. Ce dernier, se trouvant à sa droite, entame sa série de questions. Mais avant la prise de parole de l’accusation, les questions-réponses entre le président du tribunal criminel et Chani Medjdoub ont duré toute la matinée.
S’appuyant sur une stratégie de communication particulière, il ne rate aucune occasion pour charger Khelladi Mohamed, l’ex-directeur du nouveau projet de l’autoroute Est-Ouest.
Cet ex-haut responsable du ministère des Travaux publics était, pour rappel, à l’origine de l’éclatement de ce scandale. Chani crois que c’est parce qu’il n’a pas aidé Khelladi à rencontrer les responsables de Citic lors de son voyage en Chine en août 2007 qu’il a été arrêté en septembre. Il parle aussi de son premier contact avec le colonel Khaled qui s’était effectué, selon lui, grâce au général Abdelali qui était son chef.

«Je ne connais pas le général Hassan»

Les questions du magistrat d’audience et l’accusation portaient notamment sur les mouvements bancaires révélés par la commission rogatoire. Chani évite de répondre. Il commence par des introductions avant de lâcher quelques mots sur la question posée.
Cheveux grisonnants, portant de fines lunettes de vue, Chani Medjdoub affirme : «Je suis enseignant d’université», d’où la nécessité, selon lui, de lui laisser le temps d’expliquer ses idées. Des propos qui n’ont pas laissé indifférent son interlocuteur qui, aussitôt, rétorque en lui demandant en sa qualité d’universitaire de synthétiser ses dires.
Chani explique au tribunal la création de plusieurs sociétés offshore pour des raisons fiscales mais aussi de réinvestissement. «C’est une question de planification, ce n’est pas interdit au Luxembourg», dit-il. Un cours magistral dans le domaine de la finance est alors entamé.
Le magistrat recentre le débat et relance le mis en cause. Il l’interroge sur la nature de sa relation avec Khelladi. «Je ne le connaissais pas. C’est lui qui m’a appelé et on s’est donné rendez-vous. On a discuté des problèmes bureaucratiques rencontrés dans le projet de l’autoroute. Il m’a demandé de l’aider avec les Chinois. Je ne suis pas esclave de l’argent et je n’ai jamais eu l’intention d’acheter la conscience d’un homme. Il m’a fait savoir aussi que le général Hassan lui a demandé de se rapprocher de moi pour connaître la nature des problèmes que les Chinois rencontrent sur le terrain. Ma relation avec les services de renseignement remonte aux années 1990. J’ai beaucoup d’amis généraux mais je ne connais pas le général Hassan», soutient avec force Chani. Mieux encore, il dira «qu’en relisant tout le dossier de cette affaire je comprends que c’est le général Hassan qui était derrière mon arrestation et ma détention».

«Tous les ministres habitent chez Melzi»

Dans la grande salle d’audience, c’est le silence total. Tous les regards sont braqués sur Chani Medjdoub. Ce dernier poursuit son témoignage et annonce sans reserve : «Pour confirmer toutes ces informations et mes propos, il faut convoquer le général Hassan comme témoin.»
Le président recadre le débat, tout en indiquant au concerné que «tout est permis dans ce procès mais tout cela doit se faire sous mon autorité». Jusque-là, le principal mis en cause dans cette affaire ravit la vedette en ce troisième jour du procès. Il est 11h 15.
Le président du tribunal donne la parole à l’accusation. Le procureur général pose sa première question : «Où est-ce que vous élisez domicile quand vous venez en Algérie ?» lui demande-t-il. Chani répond : «Au Sheraton.» «Où est-ce que vous mettiez vos dossiers puisque vous dites posséder une société ici ?» rétorque le procureur de la République. «Je ne restais pas longtemps. Je voyage avec un passeport algérien que j’ai renouvelé après m’être fait établir un certificat de résidence par la Résidence d’État.»
Le président d’audience repose la question autrement : «Mais pour avoir un passeport, il faut disposer d’une adresse.» Réponse de Chani : «Il faut demander cela à M. Melzi.» L’audition de Chani se termine. Le président du tribunal appelle à la barre Bouchama, l’ex-secrétaire général du ministre des Travaux publics.
Après l’avoir laissé évoquer son parcours professionnel, le président du tribunal criminel lui pose l’épineuse question concernant sa première rencontre avec Chani. «C’est le directeur de la Résidence Sahel-Club-des-Pins qui m’a appelé me demandant si je pouvais rencontrer en sa présence un certain Chani Medjdoub. C’est de cette manière que j’ai pris attache pour la première fois avec M. Chani», a-t-il répondu. Aussitôt, le président réplique : «Mais, vous m’avez dit au début de votre intervention que vous n’êtes nullement concerné par les questions techniques du projet et que vous n’êtes qu’un simple administrateur.» «M. Chani était avec quelqu’un de confiance. Tous les ministres habitent chez M. Melzi.» Eclats de rires dans la salle.

«Réunions clandestines dans des chancelleries»

Né en 1950, Mohamed Bouchama est un vieux routier de l’administration publique. Diplômé de l’Ecole nationale d’administration (ENA), il a occupé plusieurs postes de responsabilité au sein de l’administration. Ses passages professionnels, il les a assurés notamment à la présidence de la République, au Conseil d’Etat, au ministère de la Réforme administrative, au ministère de la Pêche et à celui des Travaux publics.
Le juge Hellali lui demande d’expliquer l’importance du projet de l’autoroute Est-Ouest. L’autoroute a été «un rêve de l’Etat depuis l’indépendance. On a cherché en vain des financements étrangers jusqu’en février 2005. Le Président Bouteflika décide alors que l’Etat finance ce projet». Et de poursuivre : «Ma première proposition liée au projet de l’autoroute Est-Ouest était l’expropriation. Il était question alors de préparer l’environnement pour la réalisation du projet. Outre la mobilisation des différentes ressources nécessaires pour le lancement du projet, j’ai proposé de changer le statut de l’ANA d’une EPA à une EPIC». Il explique, par ailleurs, qu’après l’avis d’appel d’offres, une rumeur avait circulé faisant état d’un prix exorbitant. «Le but recherché était tout indiqué. On a voulu torpiller le projet», souligne-t-il. Et d’ajouter : «L’enjeu était immense. Des réunions ont été tenues au sein même des chancelleries pour débattre de ce projet. Des réunions clandestines ont eu lieu au sein de certaines ambassades dont les sociétés ont soumissionné pour le projet. Après cette rumeur on avait demandé l’annulation de l’avis d’appel d’offres mais le Président Bouteflika a voulu une expertise d’un bureau d’études étranger. Après consultation, on a décidé de plafonner le montant», a-t-il expliqué.

«Khelladi m’a envoyé dans une cellule à Serkadji»

L’audition de l’ex-secrétaire général du ministère des Travaux publics s’est poursuivie après la reprise de l’audience dans l’après-midi. Mohamed Bouchama se lâche et parle sans détour. Il n’écarte pas la thèse du complot. Il résiste, puis il éclate en sanglots. «On a voulu salir ma réputation et celle de ma famille.» Il cite le cas de son épouse. Cette dernière était juge siégeant au niveau de la Cour suprême.
Mohamed Bouchama fut interrogé par le juge sur la facilitation d’octroi de visas pour trois Chinois «qui n’ont rien à voir avec le projet». «Chani m’a informé que Khelladi faisait pression pour faire ramener trois Chinois qui n’étaient pas concernés par le projet. A partir de cet instant, j’ai fait appel au colonel Khaled en l’informant de cette situation. A mon retour du hadj, j’apprends que M. Khelladi avait bénéficié d’une délégation de signature. J’ai payé pour quelque chose que je n’ai pas commis. Et dire que je suis intervenu auprès de la Fonction publique pour aider M. Khelladi afin qu’il bénéficie d’une promotion. En guise de remerciement, il m’a jeté dans une cellule à Serkadji», soutient l’ex-secrétaire général du ministère des Travaux publics, qui retient difficilement ses larmes.
Et de conclure : «On m’a emprisonné avec une facilité extraordinaire.» Il est 16 h 30. Le procès de l’affaire de l’autoroute Es-Ouest se poursuit toujours.
L’audition de Mohamed Bouchama tire à sa fin. Place à d’autres auditions. Le procès s’emballe.
A. B.