Trois ans de prison requis contre Abdelkrim Zeghilèche

“C’est un procès politique !”

Liberté, 14 novembre 2018

Alors qu’une peine de trois ans de prison ferme assortie d’une amende est requise par le représentant du ministère public contre le coordinateur du mouvement Mouwatana à Constantine, Abdelkrim Zeghilèche, le prévenu serait également sous le coup d’un deuxième mandat de dépôt pour une autre affaire en cours d’instruction.

Le procès en diffamation intenté par un activiste du mouvement associatif dans la wilaya de Constantine contre le coordinateur local du mouvement Mouwatana connaîtra son verdict le 27 novembre prochain. L’affaire a été mise en délibéré par le juge en charge du dossier suite à la comparution, hier, d’Abdelkrim Zeghilèche devant le tribunal de Constantine sis à Ziadia.

Un procès placé sous haute surveillance suite aux appels à la mobilisation pour soutenir le militant de Mouwatana à Constantine, victime selon les leaders de ce mouvement de l’arbitraire et d’une machination politique tentant à réduire au silence les opposants au cinquième mandat du président Bouteflika. C’est ce qui ressort d’ailleurs des déclarations de ces derniers à la sortie du tribunal suite au procès qui a tenu en haleine une salle d’audience archi-comble et des dizaines de curieux et/ou sympathisants restés aux abords de l’enceinte quadrillée par les forces de l’ordre. Les plaidoiries d’une dizaine d’avocats qui se sont constitués, bénévolement, pour la plupart pour défendre Abdelkrim Zeghilèche, n’ont pas démérité en ce sens qu’elles auront soulevés au-delà des points de droits inhérents au dossier, des aspects qui dénotent un cheminement peu “orthodoxe” du dossier.

Tour à tour, ils tenteront de démonter les liens de causalité entre les chefs d’inculpation retenus contre leur client. Et c’est la qualification des faits qui concernent uniquement la diffamation présumée, contenue dans la publication de l’accusé sur les réseaux sociaux qualifiant de “traître et d’hypocrite” le plaignant qui est l’objet d’infirmations de la part des avocats. Ils n’y voient dans cette dernière aucune matière pour accabler Abdelkrim Zeghilèche d’atteinte à la vie privée et à la dignité de personnes physique ou encore du délit d’outrage à fonctionnaire dans l’exercice de ses fonctions si ce n’est de retenir des accusations qui permettraient le maintien du prévenu en prison.

Le commentaire en cause de ce dernier concerne, en fait, une photo publiée sur le site officiel de la wilaya de Constantine regroupant le plaignant et d’autres acteurs du secteur de l’éducation dont il fait partie dans cette ville avec le wali. La qualité justifiant la présence dans la photo de Mohamed Latafi, qui a porté plainte contre Abdelkrim Zeghilèche, n’est d’ailleurs, aucunement, clairement définie dans les procès-verbaux d’audition ou encore durant le procès où il étalera le CV de syndicaliste, d’inspecteur de l’éducation, de coordinateur du mouvement associatif et même de représentant en Algérie d’organisme internationaux. Il reconnaîtra néanmoins sa collaboration avec l’accusé au sein de la radio web de ce dernier où il animait une émission intitulée “tribune citoyenne”.

Et c’est justement envers sa personne et les auditeurs de sa radio qu’Abdelkrim Zeghilèche s’est senti offensé pour s’en prendre à son accusateur sans intention de porter atteinte à la personne de ce dernier, a-t-il répondu à l’audience. Mes Badi, Assoul, Kacem, Bouchachi, Djeniba, Chadi… concluront, en effet, qu’il s’agit bel et bien d’un procès des idées, voire politique, pour des faits qui ne méritaient pas de prendre autant d’ampleur et encore moins l’emprisonnement de l’accusé qui aurait dû faire l’objet d’une citation directe au lieu d’un mandat de dépôt. Soupçons confortés par l’information révélée par Me Zoubida Assoul ou encore le coordinateur national du mouvement Mouwatana s’agissant d’une deuxième affaire instruite contre Abdelkrim Zeghilèche suite à la perquisition effectuée la semaine dernière par la police dans les locaux de la radio web qu’il dirige et la saisie de tout son matériel. Mme Assoul confessera à Liberté à la fin de l’audience qu’il s’agit beaucoup plus “d’un procès politique que d’une affaire judiciaire considérant que dans les cas de diffamation, l’accusé est concerné par une citation directe et ne mérite pas la prison. On ne peut pas mettre un responsable d’une radio web en prison pour un excès de langage envers un ami à lui qui était en plus son collaborateur dans la même radio.

Les conditions d’arrestation de l’accusé n’étaient pas conformes aux procédures et il y a eu des dépassements. Un seul fait qualifié en trois délits, c’est anormal et nous souhaitons que la justice applique la loi et rien que la loi et libère Abdelkrim Zeghilèche en l’innocentant des accusations qui n’ont rien à voir avec le dossier qui concerne une affaire de diffamation qui ne mérite ni la prison ni une peine de privation de liberté. On aurait aimé qu’il soit libéré aujourd’hui, mais ça n’aurait pas été le cas car on lui a fabriqué un autre dossier qui est en instruction et dans lequel il serait aussi sous le coup d’un mandat de dépôt. C’est trop tôt pour en parler car l’affaire est en instruction mais elle est dans la continuité de celui-ci”. Pour sa part, le coordinateur national du mouvement Mouwatana, Soufiane Djilali, dira : “Il est clair qu’à travers ce procès la justice a été une autre fois instrumentalisée à d’autres fins que l’application de la loi. Il est probable que l’accusé a péché par certaines faiblesses mais l’affaire n’aurait jamais dû prendre cette tournure car il n’y a aucun doute que cette affaire a été politisée. D’ailleurs, une autre affaire a été montée contre Abdelkrim Zeghilèche et nous ne savons toujours pas où cela peut aboutir. Néanmoins nous souhaitons, pour l’image de la justice algérienne, que le cours des évènements n’échappe pas à son contexte naturel.” Me Yacine Kacem a, quant à lui, mentionné qu’il s’agit d’une seule affaire qui a débouché sur trois délits . “Ce qui est contraire au code de procédure pénale. Le seul fait recevable dans ce dossier est la diffamation qui ne mérite pas la prison. Il s’agit bien d’une affaire politique”, alors que le militant des droits de l’Homme, Me Bouchachi, a estimé que le code de procédure pénale n’a pas été respecté s’agissant de l’emprisonnement d’un accusé dans une affaire de diffamation.

Kamel Ghimouze