Journée nationale de la liberté de la presse : Des journalistes emprisonnés, d’autres harcelés

Nabila Amir, El Watan, 22 octobre 2018

Des journalistes, des blogueurs, des caricaturistes payent cher leur liberté de «ton» dans une Algérie se vantant d’être «démocratique» et «républicaine». En 2013, le président Bouteflika a décrété le 22 octobre Journée nationale de la presse, en hommage à la presse nationale.

Depuis, et toujours sous l’ère Bouteflika, des journalistes sont morts en prison alors qu’ils n’ont cessé de crier leur innocence et d’autres risquent de connaître le même sort. Pour, justement, marquer cette journée dédiée à la presse, des journalistes ont décidé de la célébrer autrement, loin du folklore des officiels et proche du vécu souvent amer des journalistes qui subissent une double pression : interne liée aux problèmes de leur entreprise et celle des pouvoirs publics. Aujourd’hui, un collectif de journalistes appelle à un sit-in à la maison de la presse Tahar Djaout, pour demander la libération du journaliste et collaborateur de médias anglophones, Saïd Chitour, détenu en prison depuis presque 16 mois.

Malade, son état de santé ne cesse de se dégrader, Saïd Chitour clame son innocence depuis son arrestation, le 5 juin 2017, à l’aéroport international d’Alger et placé en détention depuis. Il est accusé d’avoir livré des informations classées secrètes à des diplomates étrangers. Il risque la prison à vie et surtout d’y laisser sa vie, comme ce fut le cas pour Mohamed Tamalt. Arrêté le 27 juin 2016 et condamné à deux années de prison ferme pour «offense au président Bouteflika et à des institutions de l’Etat», Tamalt purgeait cette peine en raison de contenus publiés sur sa page Facebook.

Depuis le début de sa détention, il avait entamé une grève de la faim de trois mois, qui a conduit à la détérioration de son état de santé. Tombé dans le coma, Tamalt décède après son hospitalisation. Pour ses avocats, la condamnation de Mohamed Tamalt est «symptomatique d’un durcissement du régime à l’encontre de tous ceux qui le critiquent». Plusieurs journalistes ont dénoncé ce qu’ils qualifient d’«assassinat» et craignent que Saïd Chitour ne subisse le même sort.

Mohamed Tamalt et Saïd Chitour ne sont pas des cas isolés, avant eux il y a eu l’ancien journaliste et membre de la Ligue algérienne des droits de l’homme, Hassan Bouras, qui avait lui aussi été condamné à un an de prison ferme, le 28 novembre 2016, pour «outrage à corps constitué» après avoir relayé des propos de personnes faisant état de corruption parmi les responsables de la sécurité de la wilaya d’El Bayadh.

Plus récemment, Merzoug Touati, blogueur de son état, qui a été poursuivi pour «intelligence avec une puissance étrangère» suite à la diffusion sur internet d’un entretien avec un diplomate israélien, une entrevue de nature à nuire à la situation militaire et/ou diplomatique de l’Algérie, ou à ses intérêts économiques essentiels, a été condamné à dix ans de prison ferme par le tribunal criminel de Béjaïa.


Merzoug Touati : Un détenu d’opinion à la prison de Oued Ghir

Nouredine Douici

Les pouvoirs publics célèbrent aujourd’hui la Journée nationale de la presse, une date décrétée par le président Bouteflika en 2017 et qui doit se tenir le 22 octobre de chaque année. Pendant ce temps, des journalistes et des libres penseurs croupissent en prison pour avoir exprimé une opinion ou diffusé une information.

C’est le cas de Merzoug Touati qui a été interpellé par les services de sécurité en janvier 2017, avant qu’il ne soit traduit en justice pour avoir publié sur son blog, Elhogra, une interview d’un diplomate israélien. La justice algérienne a inculpé le blogueur pour une lourde accusation : «entretien avec des agents d’une puissance étrangère» et «intelligence de nature à nuire à la situation militaire ou diplomatique de l’Algérie ou à ses intérêts économiques».

A l’issue de son premier jugement, en mai 2018, il écope de 10 ans de prison. Amnesty International, Reporters sans frontières (RSF) et des organisations des droits de l’homme ont alors qualifié la peine de «choquante» et d’«injustifiée». Rejugé un mois plus tard, la peine est ramenée à 7 ans de prison ferme, alors que le procureur avait requis la première fois la perpétuité puis la «peine maximale». La LADDH, aile Zehouane, a rappelé dans un récent communiqué que «le serment de nos martyrs pour une Algérie des libertés est incompatible avec l’emprisonnement des citoyens juste pour avoir émis une opinion libre. Touati Merzoug est l’une de ces victimes, blogueur et détenu d’opinion, il doit retrouver sa liberté, à travers lui, la parole et l’opinion libres et tous les détenus d’opinion doivent être libérés».

Un pourvoi en cassation à la Cour suprême pour l’annulation du jugement a été introduit par les avocats du blogueur dans l’espoir d’obtenir du pouvoir judiciaire «l’examen du recours à la Cour suprême pour permettre à Touati Merzoug d’accéder à ses droits et à sa libération». Aujourd’hui, 644 jours se sont écoulés depuis l’incarcération du blogueur qui croupit dans une cellule de la prison de Oued Ghir. Dans un message vidéo, sa mère appelle la population à participer massivement à la marche du 20 novembre prochain, lancée par le Comité pour la libération de Merzoug Touati, dans l’espoir de libérer le détenu.

Baptisée «La marche de la liberté», «pour la libération inconditionnelle de tous les détenus d’opinion», l’action s’ébranlera du campus Targa Ouzzemour vers la place de la Liberté d’expression Saïd Mekbel, où se tiendra un rassemblement. Lors de la réunion pour la préparation de cette marche, le comité a constaté que «le dossier Merzoug Touati, incarcéré depuis deux ans, a été renvoyé aux calendes grecques et les appels à la libération du détenu, qui est dans l’attente d’une réponse pour son pourvoi en cassation auprès de la Cour suprême qui viendra délivrer sa famille, ne semblent point préoccuper les pouvoirs publics». Dans la même vidéo, Mme Touati parle de la santé de son fils qui ne cesse de se dégrader. Elle décrit un homme pâle et fatigué, doutant même de la qualité de sa prise en charge sanitaire.


Maitre Miloud Brahimi .Un des avocats de Saïd Chitour : «La dégradation de la santé de notre client nous fait craindre le pire»

Salima Tlemcani

Un des avocats de Saïd Chitour, Me Miloud Brahimi, est convaincu que l’inculpation de ce journaliste fixeur ne repose sur aucune argumentation solide. Dans l’entretien qu’il nous a accordé, il revient sur la dégradation de la santé de Chitour, sa détention abusive et les refus de mise en liberté de ce dernier…

Cela fait 500 jours que Saïd Chitour, journaliste fixeur, est emprisonné en attente d’un procès. Est-ce légal ?

Saïd Chitour n’est pas en attente d’un procès, mais d’une décision de la Cour suprême relative au pourvoi en cassation que nous avons introduit contre l’arrêt de la chambre d’accusation, qui a renvoyé le dossier devant le tribunal criminel. Contrairement à ce qui s’écrit, sa détention n’est pas illégale, mais abusive. Pas illégale, parce que les délais de l’instruction ont été respectés, abusive dans la mesure où il n’y a rien qui justifie cette détention.

Mais s’il n’y a rien qui la justifie, on tombe donc dans l’illégalité…

Du point de vue formel, elle n’est pas illégale. Elle l’est si on prend en compte les faits qui lui sont reprochés et qui sont loin de constituer un crime.

Pourquoi met-on autant de temps pour trancher dans une affaire qui semble, selon vous, banale et où l’accusé est en détention ?

La Cour suprême n’est pas tenue par un délai pour trancher un pourvoi en cassation. Donc, on ne peut lui reprocher d’avoir violé la loi.

Comment allez-vous plaider cette affaire, sachant que Saïd Chitour est poursuivi dans le cadre d’un seul article, le 65, du code pénal, dont la sanction est unique : la perpétuité ?

Le fait qu’il soit poursuivi pour un seul article ne veut pas dire que son cas est désespéré. S’il est reconnu comme n’ayant pas commis de crime, de ce fait il peut bénéficier de circonstances atténuantes, le juge peut faire tomber ce chef d’inculpation. Nous ne croyons pas à sa culpabilité et nous comptons le démontrer le jour du procès.

Croyez-vous toujours que le dossier est vide et qu’il n’y a aucune preuve pour son inculpation et sa mise en détention ?

Je peux vous assurer qu’il n’y a rien qui l’incrimine dans l’article 65 du code pénal qui stipule : «Est puni de la réclusion perpétuelle quiconque qui, dans l’intention de les livrer à une puissance étrangère, rassemble des renseignements, objets, des documents ou procédés dont la réunion et l’exploitation sont de nature à nuire à la défense nationale ou à l’économie nationale.»

En réalité, Saïd Chitour a fait une revue de presse pour des journalistes étrangers ou des ambassades. Il n’a fait que réunir ce qu’il a lu dans la presse nationale, qui, faut-il le souligner, ne comporte aucune information de nature à porter atteinte à l’économie nationale et encore moins à la défense nationale. Sa place n’est pas en prison.

Justement, depuis quelques jours, sa famille craint pour sa santé qui ne fait que se détériorer. Est-ce le cas ?

Effectivement, Saïd Chitour se trouve dans un état critique. En plus d’être diabétique et hypertendu, il souffre de problèmes au cerveau. La dégradation de son état de santé nous fait craindre le pire. Il a des douleurs atroces et un enflement au niveau de la nuque qui inquiètent sérieusement sa famille. Nos trois demandes de mise en liberté provisoire ont essuyé un refus alors que sa place n’est pas en prison.

Pensez-vous que la Cour suprême statuera en faveur de Saïd Chitour ?

Il faut savoir que la Cour suprême statue sur la forme et non pas le fond. Elle peut décider que l’arrêt de la chambre d’accusation ne respecte pas la loi, et donc, elle renvoie pour un autre examen, ou elle rejette la demande des avocats et valide la décision de la chambre d’accusation. Dans ce cas, l’affaire sera enrôlée par le tribunal criminel.


Saïd Salhi. Vice-président de la LADDH : «Des nostalgiques du régime totalitaire refont surface»

Iddir Nadir

Arrêté le 5 juin 2017 à l’aéroport international d’Alger, puis placé en détention dans la prison d’El Harrach, le journaliste Saïd Chitour attend toujours son procès. Pourquoi de tels agissements, alors que les autorités annoncent, à l’occasion de la Journée nationale de la presse, défendre la liberté d’expression ?

Effectivement, il a été arrêté sous l’accusation encore une fois d’«intelligence avec l’étranger». Une arrestation ordonnée par qui et pourquoi ?

Un journaliste peut-il avoir des documents d’une telle sensibilité  pour nuire à la sécurité ou l’intérêt du pays, alors que nous savons tous que le journaliste dans sa fonction d’information quotidienne n’a même pas accès aux sources parfois les plus banales ? Sinon, la véritable question est la suivante : pourquoi alors l’arrêter seul ? Il y a bien une partie qui a dû lui remettre «ces soi-disant documents»; encore une fois cette poursuite est infondée, car d’après les éléments qu’on a, le dossier ne contient aucun fondement. Malgré la levée du délit de presse, malgré la volonté affichée à l’occasion de l’institution de la Journée nationale de la presse, Saïd Chitour est la preuve par dix que nous ne sommes que dans une démocratie de bonne intention et d’énoncés, la pratique est toute autre.

Des journalistes sont malmenés quotidiennement dans l’exercice de leur profession. Fait récent, un animateur de la chaîne Echorouk a été agressé par un député RND à l’APN. Le système de protection de cette catégorie est inopérant. Comment l’expliquez-vous ?

Il est vrai que tous les mécanismes mis en place pour la protection du journaliste sont inopérants : la carte du journaliste ne sert à rien, quand on est malmené, parfois agressé ou tabassé, le dernier cas est un exemple parmi tant d’autres. Le journaliste est ce témoin gênant qu’il faut écarter, sinon confiner dans l’information de faits divers. Je pense que ce qui arrive aux journalistes s’inscrit dans une tendance générale de verrouillage et de restriction des libertés ; les journalistes, les défenseurs des droits de l’homme qui sont à la première ligne d’alerte de l’opinion doivent être les plus protégés, car ils sont les plus vulnérables et les plus exposés au harcèlement et aux risques de part leurs mandats et travail.

Bien que nous vivons encore sur les acquis d’Octobre 1988, arrachés au prix fort, notamment la liberté de ton chez les journalistes qu’on ne retrouve pas dans beaucoup de pays, même ceux du voisinage, nous assistons aujourd’hui sur fond de reflux et de délitement généralisés à des tentations de retour en arrière. Des nostalgiques du régime totalitaire, embusqués dans les arcanes de la République, refont surface et prennent des espaces de pouvoir importants. Il faut voir ce qui se passe dans le pays ces derniers jours, sur le plan de la praxis politique, pour prendre la température.

Justement, les principes de liberté de la presse et d’expression, défendus tambour battant par les autorités, sont attaqués sur le terrain. La presse est fragilisée par la crise économique qui les touche de plein fouet. A qui profite cette situation ?

La situation de la presse, des journalistes donc, est alarmante, la mainmise sur le levier économique est une arme fatale qui exerce un chantage permanent sur la corporation. Nous savons tous comment fonctionne l’ANEP. Le paysage médiatique est de plus en plus menacé : beaucoup de titres ont mis la clé sous le paillasson. Malgré les promesses de remettre à chaque fois de l’ordre dans la corporation, la situation ne cesse de se dégrader ; cette même corporation vit des mutations à tous les niveaux avec l’avènement de la presse électronique, des réseaux sociaux et le parasitage par certains organes à contre-courant avec un minimum d’éthique. Les pouvoirs publics doivent tenir compte de cette nouvelle réalité, les patrons de presse aussi. En toute circonstance, l’Algérie doit protéger la corporation et l’aider aussi, car l’information est un service public, mais pas seulement, c’est aussi le relais d’un Etat démocratique. Peut-on imaginer une démocratie sans presse libre, sans journalistes libres, et surtout sans journalistes d’investigation, bien qu’on en soit loin.

Détenu depuis janvier 2017, le blogueur Merzoug Touati a été condamné pour «intelligence avec une puissance étrangère». Les autorités restent insensibles aux appels de la famille et des organisations des droits de l’homme à sa libération…

La LADDH, avec beaucoup d’autres partenaires, n’a ménagé aucun effort depuis son interpellation, nous avons aussitôt dénoncé et appelé à sa libération, nous avons mis en place un collectif d’avocats qui l’a assisté durant tout le procès depuis l’instruction. Connaissant la sensibilité du dossier et la gravité des chefs d’inculpation, nous avons fait appel à l’opinion nationale et internationale. Pour rappel, Touati Merzoug risquait la peine capitale au vu des chefs d’accusation. Il s’agit d’un jeune qu’on veut sacrifier pour donner l’exemple, lui-même, qui n’a cessé de crier son innocence, le disait bien lors des deux procès.

Des procès à charge, disproportionnés et inéquitables, malgré la brillante plaidoirie du collectif d’avocats, c’est comme cela que nous les avons qualifiés. Le blogueur et détenu d’opinion Touati Merzoug est condamné en dernière instance par le tribunal criminel de Béjaïa à 7 ans de prison ferme, une peine lourde. Aujourd’hui, il est en détention, il approche les 2 ans de prison, épuisé par plusieurs grèves de la faim au risque de sa vie.

Sa maman et son petit frère sont les autres victimes de cette affaire, et malgré tout notre plaidoyer, la large mobilisation et les actions de la société civile, les appels des ONG internationales, le pourvoir reste insensible. Un pourvoi en cassation a été introduit à la Cour suprême en juin 2018 et depuis aucune nouvelle. La Cour tarde à examiner et statuer, nous avons déjà appelé le pouvoir judiciaire pour examiner sans délai le recours afin de permettre la libération du blogueur et détenu d’opinion Touati Merzoug, mais à ce jour, aucun retour.

Il faudra bien évidemment maintenir et soutenir la mobilisation pacifique et le plaidoyer autour de cette affaire, toutes les initiatives qui vont dans le sens de sa libération sont les bienvenues. La LADDH, tout en soutenant toutes les actions de solidarité et de mobilisation pacifiques, continue à saisir encore toutes les voies de recours, y compris les mécanismes onusiens et africains de protection des droits de l’homme. Connaissant bien le dossier, je reste convaincu que le jeune est une victime de plus d’un système qui doit se ressaisir.