L’exclusion de Salima Ghezali du FFS est un déni absolu des règles et valeurs démocratiques

Ali Mebroukine, El Watan, 21 octobre 2018

Aucun observateur averti n’aura été surpris par la tonalité de la tribune de Salima Ghezali du 13 août 2018, en forme de réponse au général de corps d’armée Ahmed Gaïd Salah sur le rôle et la place de l’armée dans la société algérienne. Salima Ghezali a toujours été une femme indépendante, douée d’une forte personnalité et portée par des convictions inébranlables.

C’est une militante des droits de l’homme depuis l’origine et elle n’a eu de cesse que de se battre sur tous les fronts pour le triomphe des libertés individuelles et collectives. Sa notoriété transcende les limites du territoire national et les nombreuses distinctions qu’elle a reçues à l’étranger pour son combat en faveur de la démocratie lui confèrent une place à part sur l’échiquier politique et médiatique algérien. Je suis d’autant plus à l’aise pour m’indigner du sort qui a été réservé à cette grande dame par la direction du FFS, dont je ne partage pas certaines de ses convictions. Je faisais partie des Algériens favorables à l’interruption du processus électoral, le 11 janvier 1992, car je redoutais que la victoire du FIS aux élections législatives ne soit le prélude à une guerre civile. Mais je faisais aussi partie des Algériens que l’arrestation de la direction provisoire du FIS, l’instauration de l’état d’urgence, puis la dissolution du FIS étaient suffisantes pour rétablir l’ordre et qu’il n’y avait pas lieu d’aller au-delà. Salima Ghezali a toujours dit que l’arrêt du processus électoral avait été un coup d’Etat.

Je ne me prononcerai pas sur le contenu de la lettre que Salima Ghezali a adressée au général Gaïd Salah, jetant l’opprobre sur l’ensemble de l’institution militaire, et ce, pour trois raisons dont deux éminemment subjectives :

1- Je continue de vouer une grande admiration au président Houari Boumediène, militaire et colonel de l’ALN, parce qu’il avait voulu faire sortir l’Algérie du sous-développement et en faire un grand pays (c’était la preuve qu’un grand chef d’Etat peut faire de l’armée autre chose qu’un outil prétorien) ;

2- J’ai été le collaborateur d’un président de la République, général d’armée de son état, Liamine Zéroual, dont l’honnêteté et la probité l’ont déjà fait rentrer dans l’histoire, si mince que fut sa latitude politique, paradoxalement après avoir été élu démocratiquement, le 16 novembre 1995 et qui entendait graduellement institutionnaliser le régime politique algérien.
3- Je connais des officiers supérieurs qui vivent uniquement de leur traitement, ne voyagent plus depuis longtemps, dont les enfants sont inscrits à l’école publique algérienne et qui habitent dans des cités.

Je ne suivrai pas non plus Salima Ghezali lorsqu’elle laisse entendre dans sa lettre au chef d’état-major, que les qualificatifs de «mercenaires», «traitres» et «assassins» utilisés dans ses interventions publiques par le général Liamine Zéroual visaient les officiers supérieurs qui étaient nominalement sous ses ordres. La réalité est qu’il désignait les terroristes qui assassinaient, sans mobile, policiers, gendarmes conscrits, fonctionnaires, agents publics qui assuraient le maintien de l’ordre et de la sécurité, pendant que nous étions des millions à vaquer normalement à nos occupations. Lorsque le président Liamine Zéroual a eu un différend avec les membres les plus influents du Haut-commandement militaire, il a pris acte du rapport de force, s’est incliné dignement et s’est mis définitivement en retrait de la vie politique, renonçant même à écrire ses Mémoires.

Ceci posé, les changements récents intervenus au sein de la haute hiérarchie militaire s’inscrivent dans une volonté de moraliser la vie publique et d’imposer à tous les officiers supérieurs des règles de comportement à l’égard de la chose publique qui ne puissent plus porter atteinte à la réputation de l’ANP. On peut d’ores et déjà tenir pour acquis que les graves dérives mafieuses qui se sont produites au cours des mois derniers (elles ont porté un sérieux coup à la crédibilité d’un Etat qui considérait le Maroc comme une narco-monarchie) n’auront plus lieu et que désormais tous les officiers généraux devront rendre compte à la justice de leurs méfaits, démontrées évidemment par l’instruction, comme s’ils étaient des citoyens ordinaires. Quelque opinion que l’on ait du général Gaïd Salah, il faut bien admettre qu’il vient de faire accomplir à l’institution militaire un aggiornamento inédit qui mérite l’approbation.

Reste que le plus grave et le plus préoccupant pour Salima Ghezali réside dans l’attitude du FFS, parti d’opposition s’il en est, héritier présomptif de toute l’œuvre politique et morale de son fondateur, Hocine Aït Ahmed. Comment le FFS en est-il arrivé à exclure de ses rangs la personnalité qui fut la plus proche de Hocine Aït Ahmed, celle qui avait sa confiance, son oreille, celle qu’il admirait pour son courage, son refus obstiné des compromis, la rectitude et la justesse de ses jugements ? S’il y avait encore, jusqu’au 13 octobre 2018, une seule personnalité au FFS qui eût les capacités de refonder ce parti, c’était bien Salima Ghezali et nulle autre. Elle remplissait toutes les conditions pour prendre la tête du FFS et elle seule pouvait jouer le rôle de gardien du Temple. Ce n’est quand même pas un hasard si le fils de Hocine Aït Ahmed, Jugurtha, lui a témoigné publiquement de son soutien et de sa solidarité. Le FFS a pris seul sa décision, en interne. Il n’a subi la pression d’aucun segment de l’institution militaire que d’autres impératifs occupent en permanence. Le chef d’état-major n’a ni ordonné ni même suggéré, fût-ce à mots couverts, au FFS de sanctionner Salima Ghezali à cause de son article du 13 août. Ce sont les responsables d’un FFS méconnaissable qui ont pris cette funeste décision. Honte à eux. Ils viennent d’administrer la preuve que non seulement le FFS n’est pas un parti démocratique, mais qu’il est capable d’user de procédés et de méthodes qui n’ont rien à envier aux purges staliniennes. Ce faisant, le FFS est allé beaucoup plus loin que le FLN et le RND à l’égard de leurs opposants respectifs. En conséquence, il ne pourra plus décemment leur faire la leçon.

Il est inadmissible, qu’en 2018, un parti qui se veut à l’avant-garde des libertés, verse dans le sectarisme, l’intolérance et la négation de la liberté d’expression à l’égard d’une élue de la nation, connue et respectée, au point de l’exclure de ses rangs. Il reste à espérer que des personnalités comme Abdennour Ali Yahia, Ahmed Taleb Ibrahimi, Mouloud Hamrouche, Djamel Zenati, Saïd Khelil, Ahmed Djeddaï, Mohamed Bouhadef, Abdeslam Ali Rachdi, le Dr Halit (lui-aussi victime d’une abominable chasse aux sorcières), Karim Tabou, Mustapha Bouchachi et bien d’autres réagiront à cette infamie car tous, à un moment ou à un autre, ont été les compagnons de route de Salima qui leur a laissé grandes ouvertes les colonnes de l’hebdomadaire La Nation pour qu’ils s’y expriment en faveur de la liberté et de la démocratie.

La classe politique algérienne est totalement incapacitante. Ceux qui braquent le projecteur sur le seul président de la République font preuve de couardise, car le chef de l’Etat n’est qu’un maillon d’une chaîne plus vaste qui inclut également celles et ceux qui ont abondamment profité de la générosité du régime, depuis 1999 à ce jour, et qui ont le front de venir lui réclamer des comptes. Le FFS en fait partie intégrante. Quant à l’armée algérienne, elle est appelée à rester, pour très longtemps encore, la colonne vertébrale du régime, dans la mesure où elle constitue l’institution la plus homogène, la mieux soudée, la plus cohérente et la mieux structurée du pays. A sa manière qui le déshonore, le FFS vient d’apporter la preuve que l’opposition, dont aucun segment ne peut se prévaloir du moindre ancrage populaire, quelque 30 ans après l’instauration du multipartisme, n’est qu’une coquille vide et qu’elle est appelée à le rester.

Par Ali Mebroukine , Professeur de droit