“Saïd Bouhadja a déjà gagné le bras de fer”

Abdesselam Ali-Rachedi, ex-député, ancien ministre

Liberté, 15 octobre 2018

Liberté : La majorité parlementaire veut destituer Saïd Bouhadja. Peut-on en déduire que du temps de ses prédécesseurs, la gestion des affaires de l’APN était parfaite ?
Abdesselam Ali-Rachedi : Les motifs invoqués, liés à la gestion administrative de l’APN, ne sont qu’un prétexte. Il est clair que l’objectif est d’ordre politique : certains ne veulent plus de Saïd Bouhadja à la tête de l’APN. Habituellement, pour les postes sensibles, tout se passe en coulisses et le concerné accepte volontiers sa disgrâce, moyennant une sortie honorable. Cette fois-ci, les choses se passent autrement. On a dû recourir à une procédure habituelle dans les partis politiques : la motion de retrait de confiance, mais qui est totalement inappropriée s’agissant du président de l’APN, car anticonstitutionnelle. Mais Saïd Bouhadja refuse une destitution illégale sous le couvert d’une démission imposée.

De votre point de vue, que cache la fronde des députés de la majorité ?
Il n’y a pas de fronde des députés, au sens propre du terme. Cette situation s’inscrit dans la perspective de l’après-Bouteflika. Le candidat le plus en vue à la succession de Bouteflika voudrait ainsi s’assurer du maximum de soutiens dans le système. Il semble qu’on ne soit pas sûr de la fidélité du président de l’APN, d’où la manœuvre pour tenter de le remplacer.

Saïd Bouhadja a-t-il raison de résister ?
Saïd Bouhadja a déjà gagné le bras de fer. Avec le soutien de l’Organisation des moudjahidine et celui des anciens condamnés à mort, sa “résistance” prend une autre dimension. D’autres soutiens pourraient se manifester dans les jours qui viennent. Ce seront autant de soutiens en moins pour le candidat le plus en vue.

Sommes-nous dans une crise institutionnelle ?
Nous sommes bel et bien dans une crise institutionnelle… depuis 1962. Il y a un pouvoir réel, plus ou moins occulte, avec une vitrine institutionnelle, mais pas d’État, au sens propre du mot. L’édifice institutionnel, factice et sans pouvoir propre, semble avoir atteint ses limites. Le vrai pouvoir est lui-même tricéphale : Présidence, état-major et services, miné par des clans rivaux, à base régionaliste. Sans compter que ce pouvoir est gangréné par des maffias qui n’hésitent plus à s’immiscer dans la sphère politique. Ce qui se passe à l’APN ne peut être que le reflet des luttes pour le pouvoir au sein du sérail.

Propos recueillis par : S. H.