Trente ans après Octobre 1988 : un «chahut de gamins» mal éteint !

El Watan, 13 octobre 2018

Depuis que le 5 octobre 1988 la société et l’Etat ont bruyamment exprimé la fin d’un «contrat social» mal négocié au lendemain de l’indépendance, une sorte de longue et nébuleuse transition continue toujours à régner sur le pays.

Pour rester dans l’esprit d’un «humour» mal inspiré de l’époque, on peut paraphraser la déclaration faite au moment des événements à Paris par Ali Ammar, président de l’Amicale des Algériens en Europe, en disant que le «chahut de gamins» qui avait «dérapé» continue quelque part à se faire entendre, et ce, trente ans après la faillite sanglante du système. Un système bâti sur l’unicité de la pensée et l’unanimisme de façade, et qui s’est drapé de certaines valeurs idéologiques (socialisme, mouvement des non-alignés) qui avaient les faveurs d’une partie du monde au lendemain du mouvement de décolonisation.
L’erreur de jugement et la sous-estimation des émeutes d’Octobre 1988 n’étaient pas l’«apanage» de l’ancien ambassadeur.

A posteriori, l’on peut parier que l’autorité politique en place était loin d’imaginer les débordements sanglants dont pouvait accoucher la lutte des clans au pouvoir, une lutte qui s’est exacerbée depuis que les revenus pétroliers commençaient à diminuer en 1986.

En dehors des intérêts claniques, voire bassement matériels, il était malaisé de dénicher un contenu idéologique qui puisse déboucher sur une explosion sanglante comme celle qu’ont connue les rues et quartiers algériens entre le 5 et le 10 octobre 1988. Des analystes jugent que les traditionnelles classifications «réformateurs/conservateurs» que l’on a tendance à coller au personnel de l’ancien parti unique n’étaient pas, à elles seules, à même de provoquer une telle situation d’insurrection.

C’est que le substrat social et le contexte économique, qui étaient à la base de ces événements, étaient extrêmement favorables à cette confrontation historique et dramatique entre le pouvoir politique et le peuple.

La situation était mûre pour espérer vider un «contentieux» historique qui portait réellement sur la nature de la gouvernance dont devait bénéficier le pays. Elle était mûre par l’accumulation historique, qui aura duré vingt-six ans, où les idéaux et les ambitions de la Révolution, qui ont tant bercé les populations meurtries par presque huit ans de guerre, ont été détournés, oubliés et sacrifié sur l’autel de la cupidité et de l’appât du gain dont se sont rendus coupables ceux que l’on classera par la suite dans la catégorie de la nomenklatura. Il en naîtra un malentendu historique qui fera que la «légitimité révolutionnaire», arborée à tout bout de champ par le personnel politique d’alors, se permettra toutes sortes d’abus dans la gestion politique du pays et dans la redistribution du revenu national. Le silence et la patience ont duré ce que pouvaient durer la manipulation et le clientélisme, monnayés par le truchement de la rente pétrolière.

La hantise du Printemps arabe a… «légitimé» octobre 88

Sur beaucoup de points, l’on est tenté d’accepter et d’entériner la «version» donnée par certains officiels algériens au début de l’année 2011 lorsque, pour expliquer pourquoi l’Algérie n’était pas touchée par le Printemps arabe qui commençait à balayer les pouvoirs arabes autocrates l’un derrière l’autre, ils en vinrent à dire que l’Algérie a vécu son printemps en octobre 1988.

Cependant, cette ironie de l’histoire, par laquelle les autorités politiques algériennes ont été amenées à «adopter» les événements d’Octobre comme un processus positif dans l’histoire récente de notre pays, n’a été rendue possible que par la hantise de troubles internes qui seraient inspirés par les différentes insurrections qui ont touché l’aire géoculturelle arabe depuis la fin de l’année 2010.

En plus de cette explication, les autorités algériennes avaient également exploité l’aubaine des ressources financières dont disposait le pays avant la crise financière de 2014 pour éloigner le spectre de l’insurrection, et ce, en améliorant les salaires des fonctionnaires, en gonflant les montants des transferts sociaux (soutiens des prix à certains produits jugés stratégiques, mobilisations d’allocations pour les dispositifs sociaux de l’emploi,…).

Cependant, le «chahut de gamins» n’a pas cessé pour autant. En dépouillant ce terme de sa connotation péjorative, l’on est tenté de dire que le chahut s’est inscrit dans la durée au vu de la tension sociale qui caractérise la situation du pays depuis plusieurs années.

Donc, malgré les luttes au sommet, Octobre 88 ne fut possible que parce que le terrain d’expression était largement favorable : distinctions sociales criantes, favoritisme, copinage, corruption, injustice, pénurie de produits de première nécessité, début de la chute du niveau scolaire et universitaire, recul des recettes en hydrocarbures dès le milieu des années 1980, etc. En résumé, l’Algérie était mûre pour le changement dans la… douleur. En tout cas, le changement ne pouvait pas venir par une autre voie, tant était bloquée la société et figé le système politique. Ces deux entités vivaient sur un même territoire sans trop se côtoyer. La frontière était presque étanche, si ce n’est les réseaux de clientèles que le pouvoir politique avait créés pour mieux contrôler la société.

Quelques étapes cruciales post-Boumediène ont précédé Octobre 1988, sans que le pouvoir politique, engoncé dans ses certitudes chevillées, ait pu en tirer une quelconque leçon qui aurait peut-être pu éviter le choc sanglant d’Octobre.

Le mouvement berbère de 1980, les manifestations de l’Oranie en 1982, le début de la montée de l’opposition clandestine en 1985, le début de la structuration du monde associatif (droits de l’homme et enfants des martyrs de la Révolution), manifestations estudiantines en 1986 dans le Constantinois, régression historique du baril de pétrole sur le marché mondial, endettement extérieur massif (26 milliards de dollars), etc. étaient autant de «clignotants» auxquels le pouvoir politique était resté indifférent. Sans doute, il n’était même pas capable de les décrypter et d’anticiper les éventuelles dérives. Cette dernière hypothèse ne serait pas surprenante dans la mesure où l’hégémonie du parti unique, bâtie sur la rente et la rapine, ressemblait à celle de la cupidité maladive du faux-monnayeur qui ne peut arrêter sa machine productrice de billets que pris la main dans le sac.

En flagrant délit de monopole politique qui aura duré plus d’un quart de siècle (parti unique entouré d’organisations de masse qui lui sont inféodées, police politique chargée de surveiller la société, rente distributive qui est le carburant de toutes les «fidélités» politiques momentanées), le régime politique qui fut «surpris» par le soulèvement de la rue algérienne entre le 5 et le 10 octobre 1988, trébucha quelque temps, avant de se ressaisir par des concessions formelles consenties à la société. Une Constitution qui, pour annoncer le pluralisme politique, versa dans une honteuse pruderie en parlant d’«associations» à caractère politique. Un pluralisme de la presse écrite qui ne doit sa réussite et son efficacité qu’aux professionnels de ce métier. Une libéralisation économique qui a pris tous les aspects d’une économie de bazar, greffée au passage du pays par les fourches caudines du Fmi qui avait imposé aux Algériens un Plan d’ajustement structurel (PAS) au moment où le terrorisme islamiste s’installa dans les maquis et dans quartiers de nos villes.

Un décryptage qui reste à faire

Les jeunes qui avaient entre 15 et 18 ans pendant l’explosion de 1988, et qui se sont mêlés à la foule en furie dans les rues d’Alger, ou qui suivaient à partir des balcons de la capitale les scènes de pillage et de répression sauvage, ont aujourd’hui quarante ans ou plus. Diplômés rangés ou éternels demandeurs d’emploi, ils se souviennent encore de ces râles, de ces gémissements, de ces rigoles de sang, de ces lambeaux de chair et de ces cris de révolte de tout un peuple à la face d’un pouvoir acculé dans ses derniers retranchements. Un pouvoir qui ne pouvait, en ces moments fatidiques, se défendre ni par le discours, ni par la manipulation, ni par une quelconque menace. Il lui restait une seule arme : l’arme au sens propre.

L’Armée nationale populaire, noble héritière de l’ALN des maquis, a été amenée, un quart de siècle après l’indépendance, à tirer sur la foule, sur les civils algériens. On enregistra officiellement près d’un millier de morts et des centaines de blessés. Certains sont handicapés à vie. L’un d’eux, Azouaou Hamou L’Hadj, membre de l’Association des victimes d’Octobre (AVO 88), dont le bras a été carrément coupé par la fusillade du 10 octobre à Alger, déballa un témoignage poignant le 5 octobre 2012 en direct à la télévision. Il disait souhaiter qu’il ait en face de lui le président Chadli Bendjedid pour lui demander seulement pourquoi il a lancé l’armée sur les foules à Alger. Cependant, au moment où il parlait, l’ancien président algérien agonisait déjà à l’hôpital de Aïn Naâdja. Il rendra l’âme le lendemain, 6 octobre.

Même si le travail d’analyse et de décryptage de l’insurrection d’Octobre 88 doit revenir aux historiens, lesquels sont à même de donner une certaine cohérence au récit des événements et aux faits, le socle fertile de la société qui a permis un tel soulèvement, d’apparence spontané, de la jeunesse algérienne est relativement bien connu, étant fait d’une accumulation infernale de la mal-gouvernance qui a pris notre pays dans son étau depuis l’indépendance du pays.

Cette mal-gouvernance ne se limitait pas à une typologie de régime politique, que l’on peut aisément rencontrer dans une grande partie des pays du Sud de l’époque, avec, en plus, la fièvre du tiers-mondisme émergent et du mouvement des non-alignés. Elle allait plus loin, en tirant ses moyens d’action de la première ressource du pays, à savoir les hydrocarbures.

Par Saâd Taferka , journaliste