30 ans après le mouvement du 5 Octobre 88 : Un héritage dilapidé

Nassima Oulebsir, El Watan, 5 octobre 2018

Le silence vaut acceptation. Tout acquis qui n’est pas défendu s’évapore. Les acquis démocratiques et justice sociale du mouvement d’octobre 1988 pourraient être remis en cause. Aujourd’hui, les raisons du mouvement sont toujours d’actualité, selon RAJ. Il tiendra cet après-midi à 14h30 à la Places des martyres d’Alger un rassemblement pacifique. Il commémora le trentenaire du mouvement du 5 octobre 1988. Rencontre avec Hakim Addad, ancien secrétaire général du RAJ.

Nous sommes en 1991. Il a à peine 28 ans. Il décide alors d’abandonner son poste de travail à Paris où il a aussi effectué ses études universitaires pour rentrer au pays afin de «participer au processus démocratique». Un processus lancé au lendemain du mouvement d’Octobre 1988.

Il s’appelle Hakim Addad. Il est l’ancien secrétaire général du RAJ (Rassemblement-Action-Jeunesse). Pour lui, les concepts sont importants. Il insiste : «Octobre 88 est un mouvement politique, social, citoyen de revendication». Et surtout pas des «événements» ou de simples «émeutes», comme certains ont pris l’habitude de le dire.

Pour lui, son retour en Algérie au lendemain de ce mouvement était «la moindre des choses». «Mais surtout de participer à cette récréation démocratique», pour reprendre les termes de Hocine Aït Ahmed, explique-t-il. Nous l’avons rencontré à la veille de la commémoration du trentième anniversaire du mouvement du 5 Octobre 1988.

30 ans après, que reste-il des acquis arrachés, lui qui souhaitait être à cette époque dans cette nouvelle phase qu’a connue l’Algérie et partager avec les siens une réflexion sur la possibilité de s’organiser pour créer une association citoyenne autonome ? Objectif atteint. Le RAJ a fini par être un Rassemblement agréé par l’Etat en mars 1993. Il fait donc partie de cette génération qui a vécu le mouvement d’Octobre, mais qui s’est aussi battu pour préserver des acquis difficilement arrachés.

Etant donné qu’il a vécu l’avant et l’après «ouverture démocratique» et «justice sociale», il est aujourd’hui primordial de défendre ces acquis. Mode d’emploi signé Addad : «Si on ne fait pas vivre ces acquis et ces droits, ils meurent. Si on ne défend pas les libertés régulièrement et surtout pas dans des endroits fermés, ils finiront par s’évaporer.»

Symbolique

D’ailleurs, au trentième anniversaire d’Octobre 1988, le Raj qui a décidé d’organiser aujourd’hui un rassemblement pour la mémoire dans un lieu hautement symbolique, explique dans sa déclaration rendue publique «que 30 ans après, les raisons de ce soulèvement sont toujours d’actualité : crise financière, économique et sociale, les algériens souffrent de la misère, du chômage, de la cherté et de la précarité de la vie, sans oublier la bureaucratie, la corruption à grande échelle, les jeunes qui fuient le pays, les contestations au sud comme au nord du pays se généralisent et sont devenues le seul moyen pour les algériens pour réclamer leurs droits les plus élémentaires.

La fuite en avant et le désengagement de l’Etat mettent en péril la cohésion sociale et l’unité nationale qui n’ont jamais été aussi menacées qu’aujourd’hui.

Le pays traverse une crise politique, économique et sociale, une crise institutionnelle et structurelle à tous les niveaux de l’Etat, la situation s’aggrave, le contexte national et régional impose une véritable et sérieuse ouverture démocratique avec l’implication de tous les Algériens pour mettre les premiers jalons d’un Etat de droit, de justice et de démocratie, où la souveraineté chèrement arrachée sera restituée au peuple algérien».

Une situation qu’il qualifie de «statu quo» et face à cela, «il met en garde les pouvoirs publics contre sa politique d’entêtement et de sa sourde oreille opposées aux revendications légitimes».

Il interpelle aussi «les pouvoirs publics sur les violations répétitives des droits humains et sur ses errances sur le plan économique et social, sur les risques qu’encourt le pays vu l’absence d’une stratégie et d’une politique économique qui amorceront la transition économique et réduiront la dépendance aux hydrocarbures».

Puis, en troisième lieu, il appelle «les forces vives et progressistes avec toutes leurs composantes – associations, syndicats, partis politiques et l’élite nationale – à conjuguer tous leurs efforts pour créer les synergies nécessaires et engager un débat large et constructif qui permettra l’avènement d’une République démocratique et sociale».

Regrets ?

Des acquis qui s’évaporent de jour en jour ? «Comme on ne peut pas encore se comparer à l’Occident en termes de démocratie, je dirais que le pouvoir est dans son rôle d’empêcher la liberté de parole et d’action. Si on ne s’impose pas et si on ne crée pas le rapport de force, on sera dans les oubliettes. Le silence vaut acceptation», répond Hakim Addad. Pour ce faire, la nouvelle génération doit «tout savoir».

Il a d’ailleurs donné une conférence lundi 1er octobre à l’université de Béjaïa portant sur le mouvement d’Octobre et la défense des acquis démocratiques. C’est vrai, contrairement à leurs habitudes, cette fois-ci les étudiants n’étaient pas complètement «investis». D’ailleurs, qu’en est-il de la recherche universitaire sur cette question ?

Il ne faut pas se leurrer. «Pour faire une recherche, il faut de la bibliographie, des sources et des gens qui parlent», explique Addad, Or, rien n’existe aujourd’hui à ce sujet. A l’étranger, des recherches universitaires et académique sont faites et d’autres en route, mais en Algérie, «il n’y a pas eu à ma connaissance», explique-t-il encore. Il s’étonne aussi que pour un mouvement aussi important, seuls deux livres ont été publiés.

D’ailleurs, à l’occasion de ce trentième anniversaire, la revue Naqd d’études et de critique sociale se lance pour la première fois dans le Web en mettant en ligne un site intitulé OpenNaqd. Cet outil a pour vocation d’apporter une aide à la jeune recherche dans tous les domaines touchant à la société, à son histoire et à son patrimoine matériel et immatériel.

Les jeunes chercheurs d’Algérie, du Maghreb, d’Orient et d’autres régions du monde y trouveront un moteur de recherche leur permettant de consulter des archives inédites, des documents, des travaux, des liens et informations dédiés, pour commencer, à la recherche en sciences humaines et sociales.

Du nouveau

La revue Naqd compte ainsi avec cette bibliothèque virtuelle accompagner et aider la jeune recherche du Maghreb et de la région MENA à surmonter ses difficultés d’accès aux bases de données scientifiques en raison des entraves de tous ordres à la liberté de circulation des personnes et des savoirs.

«Ce site verra le jour à titre expérimental aujourd’hui, 5 octobre, à l’occasion du 30e anniversaire d’Octobre 88 qui a ouvert une brèche dans les systèmes autoritaires de monopole du pouvoir et du savoir», annonce le directeur e la revue, Dahou Djerbal.

Mais avant d’arriver à cette recherche et à cette échelle de conscience, il faut que les jeunes et la nouvelle génération sachent ce qui s’est passé à cette époque. Nos jeunes sont-ils conscients et connaissent-ils ce mouvement et tout ce qu’il a amené comme acquis.

Certainement pas tout et pas tout l’enjeu profond. «Le jour où ‘‘doula’’ (le pouvoir) a tiré sur la foule», répondent certains. Et d’autres : «C’est le jour où tout a été incendié». Mais Addad, dans le fond de son analyse, donne une autre explication à cette mal connaissance d’un passé par des jeunes pourtant censés «faire vivre les acquis et de les faire connaître».

«Les jeunes doivent connaître leur histoire. Ils ne connaissent ni celle d’aujourd’hui ni celle d’avant 1962. Ils connaissent par exemple très peu et très mal l’histoire de cette période et pourtant tout a été dit et redit». Il énumère les causes. D’abord, «ils s’y intéressent peu».

Etouffée

Et pour revenir à l’histoire d’Octobre 88, il s’agit aussi d’une «date étouffée dans ce qu’elle a pu être comme événement. Les émeutes ne sont pas en soi l’événement. Elle a été totalement occultée et mise de côté par le pouvoir». Par le pouvoir ?

Oui, il dit comprendre l’intention du pouvoir, mais qu’elle soit occultée par ceux qui «ont bénéficié des acquis d’Octobre». Chose qu’il ne comprend pas. C’est là qu’il s’étonne et se met en colère. Autrement dit, les partis politiques et la société civile ont un rôle à jouer dans la transmission des faits et de l’histoire.

Et c’est pour cela qu’il ne blâme pas directement la nouvelle génération. «C’est difficile après de jeter la pierre aux étudiants. Il y a une responsabilité collective», précise-t-il encore. En un mot : en disant que le régime politique est responsable, mais ce n’est pas «très éthique d’oublier». Car Octobre 88, c’est tout un «processus».

Des grèves, des manifestations, des revendications, des réunions, des rassemblements, des intellectuels et journalistes ayant bougé, des universitaires ayant parlé… et aussi des affrontements. «Le jour du 5 octobre est le passage le plus important. C’est la partie visible d’un changement. Car il n’y pas de société qui se tait à jamais», raconte Addad.

Manipulation, dites-vous ? Addad affiche sa «colère» d’avoir réduit tout un mouvement populaire et citoyen à une manipulation et considère cela comme une «insulte» : «C’est grave politiquement et historiquement de véhiculer ce genre d’idée. C’est l’une des raisons d’ailleurs que certains politiques parlent aujourd’hui superficiellement d’Octobre».

De la spontanéité ? Pas totalement, il ne croit pas trop, mais il y a eu «encadrement» certes, dit-il. «Mais il y a des conditions objectives ayant provoqué tout cela. La situation était mure pour cela. La mèche était là et prête à exploser.» Le débat ne doit pas être centré sur cette question mais particulièrement sur ce qu’Octobre 88 a amené à notre pays en termes de libertés, de démocratie et d’ouverture et de droits humains.

Historiquement, en plus l’Algérie était la première à avoir son «printemps» dans les pays du Sud. Avant même la chute du Mur de Berlin en novembre 1989, les manifestations chinoises en juin 1989 et puis par la suite ce qui est appelé «printemps arabe». Mais la question qui l’ancien patron de RAJ se pose est la suivante : «Où en sommes-nous à l’arrivée ?»

Bilan

Une question adressée à tous ces «politiques» qui se sont, en 2011, vantés que l’Algérie a connu son printemps en octobre 88. Réponse : «Bilan catastrophique» ; «Allez créer une association, un syndicat autonome, tentez d’organiser une marche…».

Il passe en revue alors «la loi 12-06 sur le mouvement associatif, le monopole de la publicité étatique pour les médias, et enfin les exactions faites sur les personnes quelle que soit leur corporation». Mais le tableau n’est pas entièrement noir dans la mesure où les textes de loi sont encore là.

Le problème consiste en effet dans leur application. Sur le papier tout est beau. «Dans la pratique, il ne reste pas grand-chose pour arriver à l’avant Octobre 1988 si ceux qui sont nés d’Octobre ne défendent pas ces acquis et pas seulement par des déclarations occasionnelles.»

Et dire : «Octobre a poussé et ramené le pouvoir à reconnaître ce qu’il a reconnu. Mais c’est un mouvement parmi d’autres. A ne pas oublier avril 1980 en Kabylie et 1986 à Constantine… Et nous ne pouvons pas occulter ces mouvements. Une pensée aujourd’hui. Et le meilleur hommage est de continuer la lutte.»

Et c’est d’ailleurs un combat permanent que RAJ mène pour défendre ces acquis démocratiques, y compris manifester, se rassembler. Hakim Addad raconte le combat, la lutte depuis la création du Rassemblement en 1993 de vouloir commémorer la date du 5 Octobre. La première fois, c’était à la Place des Martyrs. Un big festival a eu lieu, des prises de parole, des débats, des interventions, du théâtre…

Le coup a été amplement marqué. Puis, une année après, ils sont face à une interdiction de manifester et d’occuper la place. Le Théâtre de verdure leur a été proposé gracieusement par le wali d’Alger de l’époque, M. Ouali. Le but était de concentrer l’activité en question entre quatre murs. Une année plus tard, en 1995, encore une interdiction de se rassembler.

Une grève de la faim a été, rappelons-le, entamée par les membres et les militants du RAJ. Elle a duré 13 jours ! Pour Addad, «C’était un acte de résistance pour défendre nos acquis d’Octobre». On insiste encore une fois pour que cette date soit décrétée journée nationale de la démocratie. Pour cela, il faudrait revenir…

Mensonge

Car pendant de longues années, la commémoration se tenait à la place Port Saïd et au siège du rassemblement à hauteur du boulevard Belouizdad, mais difficilement. En 2011, la Place des Martyrs est officiellement barricadée pour travaux. Mais Addad refuse cet argument. Il dit, (et il assume) même que «jamais les travaux étaient de ce côté».

Il nous raconte comment les 6 et 7 octobre 1988 il organisait avec un mouvement associatif en France les évacuations des Algériens blessés ou d’autres en fuite par peur du régime. Il se souvient du «traumatisme» causé à ces personnes, victimes de le répression, arrivées en France en provenance d’Algérie. «Il fallait vite trouver les moyens de soins, d’hébergement, de quoi manger…», raconte-t-il et de préciser aussi comment certaines personnes nécessitaient de l’aide pour contourner le circuit officiel à la frontière.

La situation était critique. Hakim Addad : «D’un point de vue humain, la torture racontée par ceux qui arrivaient à Paris était insupportable et difficile à entendre. C’était la première fois qu’ils vivaient cela à cette échelle aussi au vu et au su de tout le monde».

Et c’est pour cela qu’il insiste aujourd’hui : «Sans aucune volonté de vengeance, on doit savoir qui a fait quoi. Quelles étaient les autorités politiques et militaires, sécuritaires responsable de la situation ?» Officiellement, on avance le chiffre de 170 morts, mais selon des sources médicales, ils seraient près de 500 à avoir trouvé la mort. Il y a aussi des blessées qui ont hésité à se présenter aux soins par peur de représailles.

Les blessés demandent aujourd’hui une prise en charge. L’Association des victimes d’octobre (AVO) n’a pas réussi à arracher une grande indemnisation. Ils sont simplement considérés comme des accidentés du travail ! Azwaw Hamou Hadj, un des blessés et membre de l’association dénonce leur situation. Il est à la limite de dire «que nous avons sacrifié notre santé pour rien». Il parle d’un rêve contrarié…