Conflit yéménite : Pourquoi Riyad veut chasser l’ONU de Sanaa

Mourad Sellami, El Watan, 1 octobre 2018

La guerre au Yémen a déjà fait plus de 10 000 morts et provoqué la pire crise humanitaire du monde, selon l’ONU.

Le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a voté, vendredi dernier, en faveur du projet de résolution déposé par un groupe de pays européens et le Canada, prolongeant d’une année le mandat du groupe d’experts internationaux pour procéder à l’examen des atteintes aux droits humains commises par toutes les parties en conflit au Yémen. «Des enquêtes supplémentaires sont nécessaires», a dit le chef du groupe d’experts, le Tunisien Kamel Jendoubi, devant le CDH.

La résolution a été votée malgré l’opposition du Yémen et de l’Arabie Saoudite, qui jugent que le groupe d’experts est «politisé et partial» et l’accusent d’avoir ignoré les «crimes terribles commis par les Houthis», selon les dires de Mohamed Asker, ministre yéménite des Droits de l’homme, et Abdulaziz Alwasil, l’ambassadeur d’Arabie Saoudite auprès de l’ONU.

Le groupe d’experts internationaux a été accusé d’être favorable à l’Iran. Ces accusations ont surgi depuis la publication, le 28 août dernier, du rapport des experts internationaux, qui met l’accent sur les exactions commises par toutes les parties en conflit au Yémen. Le rapport parle de torture, disparitions forcées, obstruction de l’aide humanitaire, enrôlement des enfants, attaque des civils sans distinction, destruction des infrastructures, des écoles, des hôpitaux, etc.

L’Arabie Saoudite, voisine du Yémen, a pris la tête, en mars 2015, d’une coalition militaire pour aider le président yéménite, Abd Rabbo Mansour Hadi, à stopper l’avancée des Houthis qui se sont emparés de vastes régions du pays, dont la capitale Sanaa. Le conflit dans ce pays pauvre de la péninsule Arabique a fait plus de 10 000 morts et provoqué la pire crise humanitaire du monde, selon l’ONU.

L’Arabie Saoudite, les Emirats arabes unis, un membre clé de la coalition intervenant au Yémen, ainsi que Bahreïn et l’Egypte ont dénoncé comme «biaisée» la résolution du Conseil des droits de l’homme. «Nous sommes déçus que certains membres (du Conseil) n’aient pas pris en compte les véritables inquiétudes des Etats les plus affectés par la situation au Yémen», ont-ils affirmé dans un texte officiel publié vendredi soir à Riyad.

Depuis la publication de ce rapport, une campagne de diffamation a été organisée contre le groupe d’experts, notamment son président, Kamel Jendoubi, dans le but de semer le doute sur le contenu du rapport.

Laquelle campagne n’a pas empêché que ledit rapport soit favorablement accueilli de la part des forces démocratiques et des organisations internationales de défense des droits de l’homme, et ait trouvé un écho favorable dans les milieux médiatiques internationaux pour ce qu’il contient comme «preuves précises et témoignages documentés».

Une pétition de soutien a même été relayée par plusieurs dizaines d’ONG, accusant nominativement l’Arabie Saoudite et les Emirats arabes unis d’être derrière cette campagne contre ce rapport qui met en cause ces pays.


Kamel Jendoubi. Président du groupe d’experts chargé d’enquêter sur le Yémen

«La population yéménite est prise en otage»

Mourad Sellami, El Watan, 1 octobre 2018

Pour voir plus clair sur les dessous des tiraillements autour de ce groupe d’experts internationaux, El Watan a rencontré son président, le Tunisien Kamel Jendoubi, reconduit pour une autre année, par le Conseil des droits de l’homme de l’ONU, pour enquêter sur le conflit yéménite. Kamel Jendoubi est connu pour son parcours de militant de la gauche tunisienne et président de plusieurs associations des droits de l’homme. Il avait été choisi pour présider l’Instance supérieure indépendante pour les élections (ISIE), qui a organisé les élections du 23 octobre 2011. Il a ensuite occupé le poste de ministre auprès du chef de gouvernement chargé des Relations avec les institutions constitutionnelles et la société civile, au sein des deux gouvernements Essid, en 2015 et 2016. Le 5 décembre 2017, il est désigné, par le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, à la tête d’un groupe d’experts internationaux et régionaux pour enquêter sur les violations des droits de l’homme au Yémen. Kamel Jendoubi a été reconduit vendredi dernier à la tête de la même mission.

– Quel est le principal objectif de la prolongation de votre mission, la résolution parle, certes, d’approfondissement des investigations, mais, en termes pratiques, de quoi s’agit-il exactement ?

Il s’agit, d’abord, d’approfondir et d’étendre les investigations sur les violations et les attaques perpétrées contre les civils, ainsi que les restrictions sur la distribution des aides humanitaires. Il s’agit également de recueillir de nouveaux témoignages sur les tortures, l’enrôlement des enfants, les violences sexistes et sexuelles, au-delà de ce qui a été obtenu.

Il s’agit aussi de travailler sur les thématiques des droits économiques et sociaux, du patrimoine culturel et d’expliciter davantage la vulnérabilité de la population civile. Il y a, peut-être aussi, à étendre l’investigation à d’autres sujets, en fonction des appels sur le terrain.

– Comment allez-vous faire pour continuer votre mission, malgré l’opposition de plusieurs parties de la crise : le Yémen, l’Arabie Saoudite et les EAU, notamment ?

Je veux d’abord souligner que le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH) dispose d’un bureau à Sanaa et d’une antenne à Aden. C’est déjà un avantage, puisqu’il y a un réseau opérationnel et des contacts. En plus, le HCDH dispose de techniques d’enquêtes ayant fait leurs preuves dans de pareilles situations à travers le monde, même en Syrie.

Néanmoins, il est utile de rappeler que les belligérants yéménites n’ont pas donné suite aux requêtes des experts, durant l’année écoulée, et ont généralement répondu à côté. Mais, c’est du déjà-vu. Notre délégation va essayer de renouer contact avec les intéressés malgré le changement observé, notamment chez le gouvernement yéménite.

Nous souhaitons que l’hostilité finisse par disparaître afin que nous puissions rétablir les discussions et le dialogue et œuvrer pour des solutions politiques. Jusque-là, le processus politique n’a pas abouti. Les développements sur la scène yéménite montrent que le compromis de 2014 n’est pas la solution requise et qu’il faut travailler sur une nouvelle base de réconciliation.

– Comment se présente la situation au Yémen ?

La mission du groupe d’experts a commencé par l’évaluation de la situation humanitaire générale au Yémen. Des réalités alarmantes ont été constatées. Puisque le Yémen importe 90% de ses besoins, 22 millions de Yéménites sont désormais en situation de sous-alimentation.

11 millions sont même en sous-alimentation critique. Il y a un retour des épidémies. Les malades ne peuvent pas se soigner et ne trouvent pas de médicament. La fermeture de l’aéroport de Sanaa a compliqué davantage la situation.

Les importations passent par le port de Houdeybiah. Sur le terrain, les forces de la coalition dominent 80% du territoire, mais seulement 20% de la population sont dans ces régions. Par contre, les Houthis contrôlent 16% du territoire où habitent 80% de la population yéménite. Dans le territoire dominé par les Houthis, les employés travaillent sans être payés.

Il n’y a pas d’eau ni d’hygiène. Les pays de la coalition ont tout attaqué. Les conséquences sont horribles. Ils ont attaqué des marchés, des hôpitaux, etc. La résolution du 29 septembre 2017 a été une source d’espoir pour tous ceux qui sont en quête de justice au Yémen, puisqu’elle permet de dévoiler cette vérité absente dans les médias.

– L’attitude des belligérants yéménites a changé suite à la publication du rapport. Qu’est-ce qui a précisément provoqué un tel acharnement ?

Notre mission consiste à évaluer le respect du droit humanitaire international au Yémen. A ce niveau, il a été constaté une absence de proportionnalité dans les actes militaires, comme les attaques aériennes et les bombardements.

Les rayons d’actions dépassent les normes chez tous les belligérants et il y a eu de nombreux dégâts annexes, comme les bombardements de marchés ou d’hôpitaux, avec des conséquences horribles en pertes humaines. En plus, il y a eu constat de tortures, viols, enrôlement des enfants, prisons secrètes, sans parler de l’absence de liberté d’expression, puisque 22 journalistes ont été arrêtés.

Le groupe d’experts a constaté des crimes de guerre et les enquêtes ont révélé des listes de personnes pouvant être accusées de crimes de guerre. Lesquelles listes sont restées confidentielles avec le constat que toutes les parties du conflit yéménite sont impliquées. C’est la raison pour laquelle le rapport du groupe d’experts a suscité des réactions hostiles de la part des belligérants.

– Le rapport comporte plusieurs statistiques sur des attaques précises, commises par les belligérants de la scène yéménite. Comment avez-vous fait pour réunir ces données et comment avez-vous vérifié leur véracité ?

Le Haut Comité des droits de l’homme a commencé à réunir les données sur le Yémen depuis 2015, avec des témoignages et des documents. Les membres du groupe d’experts se sont rendus sur place et ont fait des investigations. Il y a eu neuf missions sur le terrain et nous avons rencontré toutes les parties.

Les experts ont posé des questions. Mais nous n’avons pas reçu de réponse, aussi bien du gouvernement, de la coalition que des Houthis. Nous avons fait appel à des témoignages, fait des recoupements, lu tous les rapports disponibles, rencontré la commission nationale d’enquête.

J’ai personnellement rencontré le président Hadi, les Saoudiens et les spécialistes de la coalition, en charge de l’analyse des attaques effectuées par la coalition. Les Nations unies ont un savoir-faire éprouvé dans l’examen de pareilles situations.

– Où se situe, selon vous, la complexité du conflit yéménite ?

La complexité se situe à plusieurs niveaux. D’abord, il y a un sentiment de fracture profonde au Yémen, qui est une société foncièrement tribale. Les Yéménites sont divisés. La seule voie de salut, c’est le dialogue et il y a eu des appels dans ce sens de la part de l’ONU, depuis 2015. Mais les parties yéménites ne veulent pas aller vers le dialogue et la paix.

Ce sont les armes qui parlent le plus sur le terrain. Les moyens de paix ne sont pas encore réunis et le pays risque la séparation. Il y a, aussi, le fait que de nombreuses parties étrangères interviennent dans ce conflit et agissent via des agents intérieurs qui sont parfois en conflit entre eux, au sein du même clan. Les Emirats arabes unis soutiennent, dans le Sud, le groupe Al Hizem Al Amni, une force paramilitaire qui a réussi à désarmer les forces légales du président Hadi.

Le groupe Al Hizem Al Amni est contre le gouvernement ! Il ne faut pas, non plus, oublier que le Yémen a une position stratégique qui attire les puissances régionales et internationales. Les intérêts mis en jeu ne facilitent pas d’avancer vers le dialogue. Du coup, la population yéménite est prise en otage, il y a un état déplorable de souffrance totale, matérielle et morale. Elle implore Dieu.