Farid Bedjaoui, des centaines de handicapés te regardent droit dans les yeux

Sid Lakhdar Boumediène, El Watan, 24 septembre 2018

Farid Bedjaoui, homme d’affaires algérien, vient d’être condamné par la justice italienne à cinq ans et 5 mois de prison pour corruption suite à l’affaire Saipem-Sonatrach, pour un montant de 197 millions d’euros. Quel rapport entre ce délinquant de haut vol et les handicapés ? Il faut lire cet article jusqu’au bout pour en faire le lien.

Depuis des décennies, les Algériens sont confrontés à des condamnations et suspicions de détournement d’argent public pour des montants qui ne sont que des chiffres théoriques, loin de leur représentation mentale et de leur vie quotidienne.

Comme les Algériens continuent, très paradoxalement, à utiliser l’unité monétaire en centimes, les milliards explosent dans des énoncés de sommes qui ne veulent plus rien dire et n’ont aucun sens avec la réalité économique normale et saine d’une économie.

Alors, pour cette affaire crapuleuse qui me met dans une colère sans nom, j’ai décidé de mettre ces sommes en corrélation avec des réalités, car l’abstraction permet des fuites de consciences, des artifices pour détourner l’attention. Les milliards se multiplient et, au final, que représente l’argent détourné ?

Une première idée m’a été offerte par le super euro-million de ce vendredi, soit 130 millions d’euros pour le ou les gagnants de la première ligne. Cette somme considérable est le rêve de tous les honnêtes gens, car la société (par l’intermédiaire de l’Etat) leur permet d’accéder à une fortune sans qu’il y ait le moindre problème de moralité.

Une somme pareille ne peut être envisagée que dans le cadre de l’exceptionnel, pour le bénéfice du rêve. Mais le plus gros gagnant est l’Etat, donc nous tous, ce qui justifie que personne ne trouve à y redire.

M. Bedjaoui a empoché beaucoup plus pour un jackpot dont il ne lui a fallu cocher qu’un seul nombre dans les cases, le numéro de téléphone de ses amis corrompus de Sonatrach. Pas la peine d’avoir de la chance, avec M. Bedjaoui, c’est le numéro gagnant à tous les coups.

Mais pour cet article, je souhaitais aller sur un autre registre encore plus parlant pour donner une réalité aux sommes spoliées. L’année dernière fut une année où je fus bouleversé, car pour la première fois, malgré une longue expérience avec des handicapés, j’ai été confronté à un étudiant autiste.

On ne peut s’imaginer combien cela vous remet dans la réalité du monde et de vos responsabilités. J’avais déjà eu, de longue date, des sections de formation d’orthoprothésistes, où s’inscrivaient chaque année des étudiants ayant perdu l’usage d’un membre, remplacé par une prothèse. C’est une expérience humaine extrême.

J’avais cru avoir atteint le sommet de la réalité humaniste lorsque j’ai eu en cours une étudiante aveugle. C’est très dur de faire face à une charmante demoiselle, gentille et sérieuse, qui a perdu la vue à 16 ans, ce qui est l’un des plus horribles destins. Lorsqu’elle nous écoutait, elle avait encore l’image de l’être humain dans sa représentation cérébrale. Lorsqu’elle sortait devant la grille de l’établissement, les images des arbres, des rues et des automobiles, elle les avait connues.

Cette étudiante avait réussi à son examen, a obtenu un poste de travail et on a appris qu’elle a eu, dans un grand bonheur, un enfant. C’est la plus belle des récompenses que l’on puisse avoir. Il en fut de même pour mon étudiant autiste, qui a obtenu son diplôme.

Cette année, j’ai, comme cela est le cas depuis huit ans, un sourd-muet dans ma classe. Il s’agit d’un partenariat entre une institution pour sourds et mon établissement. Vous ne pouvez vous imaginer, depuis la rentrée de septembre, combien ce jeune garçon est souriant lorsque les regards se croisent. Il embaume votre journée et vous avez envie de tout faire pour lui rendre le bonheur qu’il vous donne et donc de redoubler d’efforts à son égard.

Je me souviens également que j’avais copiloté un programme académique à destination des handicapés en fauteuil, membres d’une équipe de basket. Nous les avions fait jouer avec des camarades dans des cours d’établissements et nous les avions accompagnés dans les stades, à l’époque de la Coupe du monde de rugby, voir les matches dans des places réservées. Leurs yeux pétillaient.
Mais pourquoi je vous parle de tout cela, quel rapport avec notre délinquant international ?

C’est que tous ces jeunes ont bénéficié de la loi de 2015 sur le handicap et d’importantes sommes sont allouées aux assistants, hommes ou femmes, qui les prennent en charge dans les cours. Pour les sourds-muets, se sont des traducteurs qui sont présents, face à l’étudiant(e), pour lui traduire les paroles du prof et l’aider à certaines tâches.
Or, j’ai fait un calcul rapide en prenant un salaire moyen, de milieu de carrière, de ces assistants et je me suis aperçu que pendant toute la période scolaire de ces enfants, soit près d’une vingtaine d’années, la somme extorquée par M. Bedjaoui équivaudrait à près de cinq cents jeunes qui bénéficieraient de cette chance extraordinaire que la communauté leur offre.

Et je ne convertis pas la somme en monnaie locale ni ne tiens compte de la fortune considérable que ce monsieur a dû engranger pendant sa carrière d’homme d’affaires. Si nous réussissons à imaginer l’ensemble des biens possédés à l’étranger, ce n’est plus cinq cents individus qui bénéficieraient de l’aide de l’Etat mais un stade entier.
C’est comme cela, concrètement, qu’il faut mettre des réalités en face de sommes théoriques. Ces sommes représentent soudain des êtres humains, des drames et des efforts considérables pour leur apporter un peu de réconfort dans une vie où le handicap les a meurtris.

Des milliers de jeunes handicapés algériens ont été spoliés par ce monsieur, comme ils l’ont été par tous les autres. Ces jeunes, admirables par la puissance humaniste qu’ils vous transmettent, auraient pu bénéficier d’un soutien aussi merveilleux que celui que je côtoie depuis de nombreuses années.

Ces êtres humains fragiles le regardent droit dans les yeux et attendent d’y percevoir la honte. J’ai hélas bien peur qu’ils perdent leur temps. Alors, les démocrates algériens doivent, dans des années qui se rapprochent, leur jurer que partout dans le monde, où qu’ils soient, les biens spoliés à leur vie, à leur dignité et à leur formation seront récupérés.

M. Bedjaoui a, semble-t-il, trois nationalités. Dans ces trois pays la justice a de la mémoire et il ne pourra s’en prévaloir pour un oubli éternel. Mon regard et mon plus profond respect sera pour ces jeunes, privés de la chance de bénéficier de ce que nous leur devons et que leur ont pris des individus comme Farid Bedjaoui.

Lorsque ce vendredi, à 9h, je serai face à ce sourire extraordinaire de ce sourd-muet, je le lui rendrai par un salut en pensant : «Quelle chance que tu n’aies pas eu des Bedjaoui dans ta vie, car, moi, mes impôts n’ont jamais été si utiles et si consentis que ceux qui vont à ton éducation.» Son sourire, c’est le même que celui de milliers de handicapés algériens qui attendent la justice. Il n’est pas normal qu’elle soit rendue seulement en Italie et pas en Algérie.

Par Sid Lakhdar Boumediène , Enseignant