«La désignation de Ferhat Abbas n’est ni une faveur ni une responsabilité honorifique»

Abdelhalim Abbas. Docteur en pharmacie, fils de Ferhat Abbas

Iddir Nadir, El Watan, 19 septembre 2018

Rencontré dans la villa familiale à Kouba (Alger), le fils de Ferhat Abbas a accepté d’apporter un témoignage précieux sur l’époque où son père a joué un rôle important. Accompagnant son père dans ses nombreux déplacements, le fils nous fait décourvrir des facettes méconnues d’un géant, le premier président du GPRA, et un des personnages illustres de notre histoire nationale.

Le ralliement de Ferhat Abbas, leader de l’UDMA, au FLN, s’est concrétisée après sa rencontre décisive, en mai 1955 à Alger, avec Abane Ramdane. La décision n’est «rendue publique» qu’une année après, lors d’une conférence au Caire (avril 1956). Mais entre-temps M. Abbas a engagé des discussions avec des responsables français, a été un des initiateurs de la «motion des 61» et a même instruit ses camarades de participer à l’effort de guerre par la collecte de produits pharmaceutiques. Qu’en est-il au juste ?

Le mot ralliement n’est pas approprié pour parler de l’adhésion de Ferhat Abbas au FLN. Il faut se rappeler les efforts de Ferhat Abbas pour une solution pacifique de sortie de son peuple de la nuit coloniale. C’est ainsi qu’en concertation avec Abane Ramdane, il s’est effectivement déplacé en France pour rencontrer les dirigeants français de l’époque et des personnes influentes afin de trouver une solution honorable pour faire cesser l’effusion de sang.

On pourrait citer entre autres : le président Mendès-France, Borgeaud, René Mayer, Michelet, le maréchal Juin, le président Paul Reynaud, Maurice Viollette, Maurice Schuman, Michel Debré, ainsi que de Gaulle, qui lui fait savoir qu’il était hors des affaires. Ainsi a-t-il essayé de persuader l’ensemble de la classe politique française que l’unique solution est dans l’ouverture de négociations avec le FLN avant l’orage.

Quant à la contribution de Ferhat Abbas en argent et en produits pharmaceutiques, cela avait commencé dès novembre 1954, alimentant les maquis en appui de ses amis Ounoughène de Tizi Ouzou, Djemame de Jijel et son neveu Allaoua à Constantine.

En mars 1956, le FLN demande à Ferhat Abbas de rejoindre la délégation extérieure du FLN au Caire. Il est entré aussitôt dans la clandestinité. Comment est vécu ce changement par sa famille ?

Ferhat Abbas a laissé sa famille à Paris aux bons soins de M. Hached, un vieux militant, de son ami Ahmed Boumendjel chez qui nous nous rendions les week-ends, d’un parent Ali Benabdelmoumen et d’Ahmed Belghoul, ancien membre de l’Etoile nord-africaine. Ce déplacement d’Algérie a été vécu de façon pénible car on était dans l’ignorance des motifs exacts de ce départ. D’autant plus que je préparais l’examen d’entrée en 6e.

Les ultras ont saccagé votre appartement du quartier Docteur Trolard…

L’appartement que nous occupions au n°1 de la rue Trolard a été totalement saccagé et sa belle bibliothèque détruite et pillée par les extrémistes européens. Il ne faut pas non plus oublier que sa pharmacie de Sétif a été également mise à sac par les ultras.

Etant à l’extérieur du pays, votre scolarité s’est faite au gré des déplacements de votre père, devenu d’abord membre titulaire du premier CNRA (août 1956) avant d’intégrer la direction collégiale du CCE (août 1957)…

Oui, ma scolarité a été perturbée du fait des nombreux déplacements et menaces qui pesaient sur nous. Scolarisé à plusieurs reprises à l’école communale de Saint-Denis, à Paris au lycée Chaptal, puis à Montreux en Suisse, ensuite à Tunis et enfin à Rabat.

L’annonce de la création du GPRA, le 19 septembre 1958, vous a trouvé en Suisse, après un séjour en France, en Seine-Saint-Denis. Un souvenir particulier de cette date…

De la proclamation du GPRA, il est nécessaire de rappeler que Ferhat Abbas fut son premier président, et que sa désignation est le fruit d’un aboutissement logique d’un long combat consacré à l’émancipation du peuple algérien. La désignation de Ferhat Abbas par deux fois au poste de président n’est ni une faveur ni une responsabilité honorifique. Il est plus difficile de présider aux destinées d’un Etat embryonnaire en formation et en guerre. D’être l’arbitre quotidien d’humeurs et d’empathie entre personnalités et militants dans l’exil. Il faut en premier lieu avoir des valeurs humaines, être doté d’une force d’esprit, de clairvoyance, de capacités intellectuelles et d’une sensibilité très affinée.

Beaucoup de conviction, d’engagement et de la passion à l’exclusion de la haine. Aussi qui mieux que Ferhat Abbas pouvait répondre à ce pourquoi le GPRA a été créé ; quelle est son action diplomatique au service de la Révolution algérienne et quelles sont ses relations avec la direction de la Révolution ? Dans un de ses ouvrages, en l’occurrence Autopsie d’une guerre, Ferhat Abbas narre en ces termes les conditions de «la naissance du GPRA» et sa désignation comme président : «Une réunion du CCE était prévue au Caire, Boussouf m’attendait à l’aéroport.

Il m’apprit que le colonel Ouamrane est en Europe pour raison de santé et Lamine Debaghine était en congé de maladie. Le 28 août 1958, nous nous mîmes au travail. Pendant qu’en France et en Algérie, le général de Gaulle prépare le référendum du 26 septembre 1958, le CCE étudie le dossier de sa transformation en Gouvernement provisoire de la République algérienne. Le 9 septembre, il prend la décision de la réaliser. Mehri en avertit Fethi Dib, le Dr Lamine Debaghine et le colonel Boussouf se rendent au Maroc pour en informer le roi. Krim et Mahmoud Cherif se chargent d’en informer le président Bourguiba. Pour la répartition des ministères, Mehri avait préalablement été chargé de procéder à des consultations individuelles auprès de chaque membre du CCE. Personnellement, j’avais indiqué que les quatre formations qui se trouvaient au sein du FLN devraient être représentées : le CRUA, le MTLD, l’UDMA et les oulémas.

Quant à la présidence du conseil, j’avais proposé qu’elle revienne à Krim ou au Dr Lamine Debaghine. L’un était ”historique” et l’autre avait présidé la Délégation extérieure. Ces deux candidatures se heurtèrent à deux oppositions. Pour Krim, l’opposition vient de Bentobbal et de Boussouf. Quant au Dr Lamine Debaghine, il fut écarté de la présidence suite au refus manifesté par les détenus de la Santé. Autant dire par Ben Bella.

C’est dans ces conditions que les frères me désignèrent, à l’unanimité, à la présidence du premier Gouvernement algérien.» «Le premier Etat qui reconnut ce gouvernement à l’heure même où j’annonçais sa formation fut la République d’Irak.» «Je chargeai Mohammed Benyahia, ancien du MTLD, fils d’un ami de Djidjelli et Brahim Mezhoudi, membre de l’Association des oulémas, d’assurer la double direction de mon cabinet.»

A votre arrivée à Tunis avec votre mère, Marcelle-Zahia Stoetzel, les autorités tunisiennes vous ont logés dans une villa rue de Savoie (Tunis). La maison était aussi le siège du GPRA. Quels souvenirs gardez-vous de cette période ?

Le n°6 de la rue de Savoie à Tunis était à la fois notre résidence et le siège du bureau de mon père. C’est là que j’ai connu le fils de Krim Belkacem, les enfants de Cherif Mahmoud, de Gaïd Mouloud. J’ai aussi connu Lakhal Ayat, celui qui allait être le futur cinéaste Amar Laskri. Ces souvenirs si précieux sont enfouis en moi à jamais.

Vous arrive-t-il de rencontrer des membres du GPRA ? Lesquels ?

J’ai eu l’occasion de rencontrer Boussouf et Cherif Mahmoud ; je fis avec Krim Belkacem le voyage Tunis-Tripoli-Le Caire ; Abdelhamid Mehri, avec le Dr Francis et Lamine Khane… J’ai gardé un contact particulier avec ce dernier jusqu’à aujourd’hui.

Votre père a tenu, comme vous le dites, à préserver sa famille…

Mon père évitait de nous mêler aux problèmes politiques pour préserver notre sécurité, d’autant que certaines «âmes charitables» étaient chagrinées par l’origine de ma mère. Pourtant, c’est dans l’appartement de cette dernière, rue Sillègue à Sétif, que Ferhat Abbas a rédigé le Manifeste du peuple algérien avec l’assistance du président de l’AEMNA, Djemame Mohamed El Hadi.

Vous parlait-il de politique et de ses nombreuses missions à l’étranger ?

Il nous relatait plus les pays qu’il visitait à cette époque. Il nous faisait également partager certains événements qui le marquèrent profondément, comme le geste fort du général Abdelkrim Kacem, Premier ministre d’Irak, qui fut le premier pays au monde à reconnaître le GPRA et à remettre sans contrepartie un chèque à l’Algérie combattante. Par ailleurs, lors de grandioses festivités en Chine pour le 10e anniversaire de la fondation de la République populaire de Chine, Ferhat Abbas fut l’hôte d’honneur et son tête-à-tête avec Mao Tsé Toung a largement dépassé l’horaire protocolaire.

Ils ont abordé tous les sujets, tant politiques que philosophiques. Il nous révéla certaines bribes de l’entretien et, nous dit-il, il n’a pas caché sa pensée à Mao, lequel lui a répondu dans le même état d’esprit. Ferhat Abbas lui expliqua que «nous ne sommes pas des communistes et ne croyons pas à la lutte des classes». Mao lui répondît : «Je ne vous demande pas d’être communiste mais de travailler dans l’intérêt du peuple et si les communistes vous créent des problèmes neutralisez-les !»

Il ajouta en recommandant d’«éviter l’industrialisation de l’agriculture car elle servira pour le plein emploi. Si vous pouvez conserver l’ancien colonisateur, conservez-le comme conseiller et évitez l’exode rural et la forte natalité. Associez votre bourgeoisie nationale à l’édification de votre pays et surtout maintenez vos relations avec la France. Vous les connaissez et ils vous connaissent. Vous n’êtes pas comme le Vietnam qui est adossé à nous».

Il aimait aussi évoquer ces deux gestes : à la fin de son deuxième mandat à la tête du GPRA, le maréchal Tito, qui tenait en haute estime Ferhat Abbas, nous a demandé expressément de résider en Yougoslavie, cela a touché mon père et cette intervention du sultan Mohamed V auprès de Franco, après la venue de de Gaulle au pouvoir pour surseoir à l’expulsion des Algériens d’Espagne, une reconnaissance à la hauteur de ce grand monarque.

Comment se déroulait une journée ordinaire de votre père ?

Ce que je peux dire, c’est que mon père se levait toujours dès l’aurore et se mettait à son bureau. Il avait aussi coutume de se coucher tôt quand cela était possible. Il disait qu’une bonne hygiène de vie était une des clés de toute réussite.