« J’ai tué Ben M’hidi sans état d’âme »

Bekhti Ould Abdallah, TSA, 16 septembre 2018

Chronique livresque. La mort de Ben M’hidi fut longtemps un sujet de controverses. Pour l’armée coloniale française et même la France officielle, il s’est suicidé. Pour les Algériens, il a été assassiné. Oui, mais qui a tué Ben M’hidi ?

Massu rejetait toute accusation, lui n’était au courant de rien. Bigeard reconnaissait la valeur, le calme et le courage de Ben M’hidi, mais criait haut et fort qu’il n’était pas un assassin. Comment peut-on penser cela puisqu’il le tenait en haute estime et le considérait comme un ami ? On sait de quelle amitié il parlait : celle du chasseur pour le gibier.

Quant à Yacef Saâdi et Drifa Hassani-Ben M’hidi, ils étaient certains de l’exécution par balles du héros algérien. Drifa est même convaincue, sans preuves, qu’il a été torturé. Comme si cela allait ajouter un surplus d’héroïsme à sa mort héroïque.

On en était là dans ce qu’on appelait à l’époque « le mystère de la mort de Ben M’hidi » dont on tenait l’exécution pour acquise, mais dont on ignorait les détails. Mais voilà que grâce à une journaliste du Monde qui s’est mise à enquêter sur Louisette Ighilahriz et, plus généralement sur la torture en Algérie, qu’on découvre de terribles vérités cachées.

Le commandant O massacreur de 500 Algériens !

Nous sommes en 2000 et Florence Beaugé, qui vient de rejoindre le quotidien Le Monde, a l’enthousiasme des néophytes pour mener l’enquête sur la face noire de l’armée française en Algérie. Jusqu’à cette date, peu de livres ont parlé de la pratique de la torture qui était réfutée avec la plus grande énergie notamment par les généraux Massu et Bigeard en dépit de la démission-dénonciation retentissante du général de Bollardière qui ne pouvait cautionner ce genre de dérives. La France du général de Gaulle jusqu’à celle de Sarkozy a fait le mort. La guerre d’Algérie est si loin ! Et les morts algériens de si peu d’importance.

Après avoir fait reconnaître à Massu que l’armée française a pratiqué la torture d’une manière systématique en Algérie, Beaugé rencontre enfin le fameux commandant O, le terrible commandant O, le criminel commandant O. « Bien vite, je m’aperçois que j’ai affaire à un homme assez seul, souffrant de son œil mais aussi de plusieurs infirmités dues à son âge, et surtout, surtout d’un incommensurable ennui. »

Il a plus de 80 ans le bourreau qui s’ennuie à en mourir, mais garde une mémoire phénoménale qui lui rappelle ses forfaits comme autant de trophées. Les tourments, les contritions, les regrets, ce n’est pas son genre. Devant Beaugé, le commandant O, Aussaresses, parle de tout, sauf de l’essentiel. Il revisite son passé indochinois, ses 200 sauts en parachute comme si c’était la dolce vitae. Il n’a pas envie de parler de l’Algérie. C’est quand il entend le nom de Philippeville (aujourd’hui Skikda) qu’il lâche la bride à ses mots.

À Skikda, environ 500 militants (paysans et ouvriers) ont été massacrés par les hommes d’Aussaresses. Voilà comment il raconte à Beaugé ce qui relève pour lui de la routine la plus ennuyeuse : « Ils avançaient comme des cons et tombaient les uns après les autre. J’ai compris pourquoi un peu plus tard : ils étaient dopés au kif », raconte mon interlocuteur, amusé et vaguement méprisant. A-t-il fait des prisonniers ? Non, bien sûr que non ! Pourquoi s’en cacher ? »

Le bilan des massacres s’élèvent, selon la journaliste, à environ 5000 ! Et encore n’est-elle pas sûre de ce chiffre. Si ça ne tenait qu’à lui Aussaresses en aurait tué plus partant du principe colon que le meilleur « indigène » est l’indigène » mort.

Massu, un général tâché de sang

Florence Beaugé est frappée par l’absence d’émotion du bourreau. Pour elle, il n’est pas cynique. « Aussaresses se moque de la vie des autres comme de la sienne. » Figure de style que cette phrase qui met sur le même pied d’égalité la vie d’un tortionnaire et celle d’une victime. Aussaresses tient à sa vie, il l’adore même en tenant celles des colonisés pour négligeables. Il n’aurait pas tenu à sa vie qu’il a eue longue s’il ne l’aimait pas, s’il ne s’aimait pas ! Comme si le crime prolonge la vie, allez savoir.

Les mystères de Dieu sont insondables

Aussaresses ne répugne pas à donner le chiffre des Algériens exécutés de sang-froid au détour de ce qu’on appelle les corvées de bois : 3024 ! « Je lui (Paul Teigen, SG de la préfecture d’Alger) faisais signer des assignations à résidence, ce qui permettait d’enfermer les personnes arrêtées dans des camps, notamment à Paul Cazelles, au sud d’Alger. En fait, on exécutait ces détenus, mais Teigen ne s’en est rendu compte qu’après coup ! »

Commentaire de la journaliste : « Je suis abasourdie. Cet aveu, et surtout l’inconscience avec laquelle Aussaresses s’exprime me stupéfient. Tout ce que dénonçait le secrétaire général de la préfecture d’Alger ainsi que l’historien Pierre Vidal-Naquet se voit donc confirmer par l’un des principaux acteurs de la bataille d’Alger. »

Aussaresses confirmera que Massu était parfaitement au courant et qu’il lui transmettait un rapport tous les matins. Il ajoute : « Le matin, en faisant à Massu mon compte-rendu, il m’arrivait de lui dire : « On a ramassé untel » Je le regardais droit dans les yeux et j’ajoutais : « Demain, on le tuera. » Massu grognait et je prenais cela pour un oui. » Il avouera difficilement à Beaugé qu’il a tué de ses mains, de sang-froid, 24 Algériens ! Du gibier, même pas, du bétail, même pas : des fourmis qu’il écrase…

Aussaresses pend deux fois Ben M’hidi

On arrive tout doucement au cœur du sujet : l’exécution de Ben M’hidi. Rappelons d’abord qu’il a été arrêté le 23 février 1957 par le capitaine Allaire qui ne tarissait pas d’éloges sur lui : « Si je reviens à l’impression qu’il m’a faite à l’époque où je l’ai capturé et toutes les nuit où on avait parlé ensemble, j’aurais aimé avoir un patron comme ça de mon côté, j’aurais aimé avoir beaucoup d’hommes de cette valeur, de cette dimension parce que c’était un seigneur Ben M’hidi. Il était impressionnant de calme et de conviction. (…) Je l’ai remis à une équipe de l’état-major qui est venue le chercher, c’était la nuit et bien que le règlement s’y oppose, je lui ai fait présenter les armes parce qu’il faut reconnaître chez ses adversaires la valeur et le courage et Ben M’hidi était pour moi un grand Monsieur. Ben M’hidi, ça m’a fait de la peine de le perdre parce que je savais qu’on ne le verrait plus, je le subodorais. »

Bigeard affirme dans le livre de Brahim Chergui qu’il avait livré Ben M’hidi à Aussaresses sur instruction du commandement, c’est-à-dire Massu : « Ils m’ont dit : « Bigeard, que faites-vous avec Ben M’hidi. Vous devenez fellaga ou quoi ? On va le prendre à telle date. » Il certifie, en outre, que Ben M’hidi n’a jamais été torturé.

À la tête de l’équipe de l’état-major, un officier réputé pour ses manières expéditives : le commandant Aussaresses. Il est en face de la journaliste du Monde qui aura l’exclusivité, de sa bouche, de l’exécution de notre héros national. Pour la première fois, le bourreau lui-même avoue son crime, battant en brèche la version officielle du suicide.

Cédons la plume à Beaugé qui raconte dans son journal : « Dans la nuit du 3 au 4 mars 1957, Larbi Ben M’hidi est donc emmené en jeep, à vive allure, vers la Mitidja, plaine agricole proche d’Alger. Il sait ce qui l’attend. (…) Le chef FLN est conduit dans la ferme désaffectée d’un colon extrémiste. On le fait attendre à l’écart. Pendant ce temps, Aussaresses et ses hommes, six au total, préparent l’exécution. Ils glissent une corde autour du tuyau de chauffage accroché au plafond, font un nœud coulant et installent un tabouret en dessous. »

Ce que va révéler Aussaresses fait froid dans le dos : « L’un d’eux a joué le rôle du supplicié pour vérifier que tout était au point. Il est monté sur un tabouret, a passé sa tête dans le nœud et nous a regardés. Ce n’est pas bien ce que je vais vous dire, mais ça a provoqué un fou rire général. » Aucun mot ne pourra décrire la monstruosité de ces hommes qui rigolent alors qu’ils vont assassiner un être humain. Le boucher lui-même respecte la dignité de l’animal avant de l’égorger.

Beaugé poursuit : « Il est un peu plus de minuit quand on introduit le chef FLN dans la pièce. Un parachutiste s’approche pour lui mettre un bandeau sur les yeux. Larbi Ben M’hidi refuse. « C’est un ordre ! » réplique le préposé à la tâche. Larbi Ben M’hidi rétorque alors : « Je suis moi-même colonel de l’ALN (Armée de libération nationale), je sais ce que sont les ordres ! » Ce seront ses dernières paroles. Le commandant O refuse d’accéder à sa requête. Larbi Ben M’hidi, les yeux bandés, ne dira plus rien jusqu’à la fin. Il a dû se rappeler du dicton bien de chez nous : « Quand le fier aigle est capturé, il ne se débat point. »

Pour le pendre, les bourreaux vont s’y prendre à deux fois. La première fois la corde se casse, précise Aussaresses.
Pour mettre un point final à la vaine polémique lancée par Yacef Saâdi et la sœur du martyr quant à la mort par balles et non par pendaison, Beaugé ajoute : « Un ancien combattant algérien, Mohamed Cherif Moulay, confirme la thèse de l’exécution par pendaison et non par balles. Le lundi après-midi 4 mars 1957, celui qui est alors un adolescent se rend à la morgue de Saint-Eugène pour récupérer le corps de son père, tué la nuit précédente par les parachutistes dans la casbah d’Alger.

Un cadavre se trouvait sur une table métallique. Il portait un pantalon gris, une chemise blanche et une veste. Sur l’un de ses gros orteils, il y avait une étiquette accrochée avec un nom : « Ben M’hidi » J’ai tout de suite reconnu son visage. Le matin-même, j’avais vu sa photo dans le journal annonçant sa mort », raconte Mohamed Cherif Moulay. L’ancien combattant se souvient que le corps du chef FLN « ne saignait pas, ne portait aucun impact de balles, ni traces de sang. » En revanche, Larbi Ben M’hidi avait à la hauteur du cou « une sorte de bleu rougeâtre, comme un œdème. »

Aucune trace de torture donc, mais pourquoi Aussaresses l’aurait-il torturé dès lors qu’il était condamné, sitôt pris des mains du capitaine Allaire dans la nuit du 3 au 4 mars, à être pendu le soir même ? Et pourquoi Aussaresses, qui a déclaré qu’il ne l’a jamais torturé, mentirait-il, lui qui a avoué les crimes les plus horribles sans ciller ? Même Brahim Chergui, le voisin de cellule de Ben M’hidi réfute l’idée de la torture pour le chef FLN : « Chaque fois que Larbi Ben M’hidi était entré dans sa cellule, je l’entendais marcher à cause du bruit de ses entraves. Les parachutistes l’ont fait sortir une fois pour le soumettre au fameux sérum de vérité, ils l’ont remis dans sa cellule vers 1h du matin. (…) De même, je réfute toute allégation selon laquelle Ben M’hidi a été scalpé, torturé, étranglé ou pendu… ».

Larbi Ben M’hidi le preux est mort à la fleur de l’âge : 34 ans ! Son bourreau, Paul Aussaresses a terminé sa carrière en général de brigade, remarié avec une jeunesse et heureux de vivre. La mort l’emportera à 95 ans ! Il n’avait ni remords, ni regrets. Si, un regret qui le fait grincer des dents la nuit : celui d’avoir vu les paras français de Bigeard et d’Allaire rendre hommage à un « fellaga », un certain Ben M’hidi !

Aujourd’hui, la postérité n’a retenu qu’un nom, celui du martyr Ben M’hidi. Quant à son bourreau, il est dans l’enfer de la mémoire, celle qu’on réserve aux criminels…

Florence Beaugé
Une guerre sans  gloire
Chihab Editions
PP : 585 DA