Mouvement Mouwatana à Béjaïa : Les animateurs violemment interpellés

Kamel Medjedoub, El Watan, 16 septembre 2018

Les animateurs du mouvement Mouwatana ont été empêchés par la force de tenir, hier, leur rencontre de proximité prévue dans la ville de Béjaïa. Tout le groupe a été interpellé et embarqué par la police dans une action musclée qui a rappelé le climat électrique de la veille de la présidentielle de 2014.

Un renfort policier inhabituel a été déployé sur l’axe Amriw-Iheddaden, long de près d’un kilomètre, avec une concentration face à l’hôtel Chréa où sont descendus les principaux animateurs du mouvement, dont sa porte-parole Zoubida Assoul, le président de Jil Jadid, Soufiane Djilali, l’avocat Salah Dabouz et le journaliste Saâd Bouakba.

Après s’être installés à l’hôtel, les animateurs de Mouwatana ont mis en ligne une vidéo réalisée dans la soirée même pour appeler à rejoindre l’action du lendemain que rien ne destinait à être interdite. Mais des signes sont donnés depuis la veille quant à un tout autre sort. Le groupe s’est aperçu qu’il a été mis sous surveillance discrète de la police dès son arrivée, la veille, dans la ville.

La porte-parole du mouvement a subi un contrôle de papiers de son véhicule au niveau du barrage de police à l’entrée de la ville, où on lui a aussi demandé ses papiers d’identité. Considérant la procédure injustifiée, elle refuse d’obtempérer. On la laisse passer. Depuis la sortie de la pénétrante autoroutière, au niveau de la localité de Takriets, à 50 km au sud de la wilaya, plusieurs points de contrôle de police ont été placés sur les RN26 et 12. Les instructions sont fermes : tolérance zéro.

L’action est indésirable et les autorités sont résolues à rééditer le scénario de Constantine où un rassemblement a été réprimé la semaine dernière. Pourtant, l’expérience montre que le terrain bougiote, prompt à la résistance, voire à l’émeute, est sensible. Le régime reste sur ses positions.

Des officiers de police se sont rendus à l’hôtel pour le faire savoir au groupe. «Ils nous ont avertis qu’ils nous embarqueraient tous si nous maintenions notre action», affirme à El Watan Mme Assoul. La menace a été en effet exécutée. Vers 10h, une quinzaine de militants de Mouwatana sont sortis résolument de l’hôtel pour entamer un travail de proximité, au moment où, à un kilomètre du lieu, des citoyens les attendaient dans un café où devait avoir lieu la rencontre annoncée.

La police a investi en nombre les alentours du café. Au bout d’une marche d’une cinquantaine de mètres, à deux pas de l’hôtel, des policiers ont fondu sur le groupe le prenant en sandwich. La BRI — brigade de recherche et d’intervention — entre en action et s’ensuivent une bousculade et des coups de matraque. La répression s’est abattue férocement.

Des militants sont mis à terre et menottés. Ils résistent et, dans la cohue, Me Dabouz, maîtrisé par trois policiers, chute et perd connaissance. Il convulse. «La chute aurait pu être grave», estime Soufiane Djilali. Mme Assoul vide sur la tête du blessé sa bouteille d’eau avant d’être elle aussi embarquée dans un 4×4 de la BRI.

«Signal politique»

D’autres militants sont embarqués dans un panier à salade. A l’intérieur, ils crient «Djazair houra démocratia !» en tapant des mains sur le véhicule. «Nous sommes des nationalistes, des citoyens respectables, pas des assassins», crie rageusement une femme également arrêtée. Dehors, on continue à réprimer les militants, dont certains sont venus de Constantine.

«Ne tapez pas, nous ne sommes pas des truands», proteste l’un d’eux. «Où est Djilali ?» lance une voix de l’intérieur du panier à salade. Soufiane Djilali venait d’être embarqué dans un 4×4 de la BRI. Me Dabouz reprend connaissance et est évacué à l’hôpital à bord d’un véhicule de police, mais en transitant par un commissariat de police avec le Dr Mokrani, membre du mouvement.

«Les policiers ont voulu confisquer le téléphone du médecin alors qu’il n’était pas arrêté», témoigne Me Dabouz. «‘‘Fermez-là, je n’ai rien à faire que vous soyez un avocat’’, m’a crié un policier», ajoute l’avocat qui a été transporté pour un examen médical à l’hôpital. «J’ai été examiné sous le contrôle d’un policier. C’est une atteinte grave à la loi», dénonce Me Dabouz qui considère qu’il y a eu «abus d’autorité à tous les niveaux». «Je suis choqué. Je n’aurais jamais imaginé que l’on pouvait traiter des citoyens de la sorte dans un commissariat», s’indigne-t-il.

Le secrétaire exécutif de l’UCP, le parti que préside Mme Assoul, et membre de Mouwatana, a eu, lui aussi, un malaise et a été évacué vers l’hôpital. Un autre militant a été blessé à l’épaule et soigné dans le même hôpital.

«Au commissariat on a été correct avec moi, mais il y avait des jeunes qui ont été menottés et insultés», nous répond Zoubida Assoul. «Les éléments de la BRI ont été très violents», témoigne-t-elle. «C’est pire qu’un empêchement. C’est un réel avertissement pour nous dire que demain ce sera encore pire», considère Me Dabouz. Pour la porte-parole du mouvement, cette répression n’était pas prévisible. «Honnêtement, nous ne nous attendions pas à cela. Je croyais que Béjaïa serait l’exception et qu’on allait laisser faire», nous répond-elle. «On pensait qu’on allait juste dissuader les gens de venir à notre rencontre. Mais que l’on en arrive à ce niveau de violence !» réagit, pour sa part, Soufiane Djilali qui voit dans cette répression «un signal politique». Un signal à coups de matraque pour les opposants à un 5e mandat présidentiel.

Libérés, les membres de Mouwatana ont rejoint l’hôtel et ont été empêchés de sortir, le temps que la police les escorte jusqu’à El Kseur, à 20 km de la ville de Béjaïa. Du coup, la rencontre programmée par le café littéraire d’Aokas avec Soufiane Djilali a été annulée. «Le régime algérien vient de prendre conscience que Mouwatana réussit en ce moment à cristalliser la contestation citoyenne et à susciter l’espoir d’une alternative réelle», écrit le mouvement.