«En Algérie, les femmes représentent 18% de la population active»

Colloque du RCD sur la «participation politique et socioéconomique des femmes dans les pays nord-africains»

Mustapha Benfodil, El Watan, 17 septembre 2018

Nous avons eu le plaisir d’assister ce samedi à un colloque de grande qualité qui s’est tenu à Zéralda sur le thème : «Participation politique et socioéconomique des femmes dans les pays nord-africains». Organisé à l’initiative du RCD, ce colloque d’une journée avait le mérite d’inviter des spécialistes et des militantes féministes venues de quasiment tout le Maghreb (ne manquait que la Libye). L’occasion de découvrir la situation des femmes chez nos voisins, notamment en Tunisie, au Maroc et en Mauritanie.

Le colloque, qui s’est déroulé dans une salle du complexe de la Mutuelle Matériaux et Construction, a été réparti sur quatre thématiques, chacune avec un panel de trois conférencières. La première thématique portait sur «Les cadres juridiques nationaux et les conventions internationales» (lire à ce propos le compte-rendu de notre collègue Salima Tlemçani dans El Watan d’hier sous le titre : «L’exercice du droit à la citoyenneté, un luxe pour les Nord-Africaines »).

La seconde thématique se proposait d’examiner «La participation des femmes à la vie politique : entre textes réglementaires et réalités du terrain». La politologue Louisa Dris-Aït Hamadouche, maître de conférences à la faculté des sciences politiques et des relations internationales, université Alger 3, s’est attelée sous ce chapitre à décrypter la participation politique des femmes en Algérie, à la lumière notamment de la représentativité féminine dans les assemblées élues. «Les tenants et les aboutissants de la participation des femmes dépend de sa mise en perspective, soit comme variable indépendante, c’est-à-dire une question de femmes qui concerne les femmes, soit comme variable dépendante en inscrivant cette question dans un schéma systémique et au cœur de ce schéma, poser la question de la citoyenneté», a-t-elle souligné.

24% de femmes à l’APN

Dans la première approche qui est de type «gender» (approche de genre), Louisa Aït Hamadouche note «une catégorisation positive » sous certains aspects. Elle rappelle en l’occurrence tous les acquis arrachés par les femmes. Elle cite à titre d’exemple la progression des femmes élues, spécialement à l’Assemblée nationale. Sur ce point, dit-elle, «il y a sans aucun doute une amélioration visible. On est passées de 5% en 1962 à 31% et 24% en 2012 et 2017». Et d’ajouter : «En termes d’amélioration des droits, il y a aussi des éléments à prendre en considération. Par exemple : la réforme du code de la famille, le code de la nationalité ; il y a aussi la loi sur la criminalisation des violences à l’encontre des femmes commises par leur conjoint…» Tout en prenant acte de ces avancées, la conférencière estime que cette approche «présente aussi des inconvénients que j’ai appelés ‘catégorisation négative’».

Elle explique : «Dans l’approche ‘femmes défendues par des femmes à travers des organisations féminines’, nous mettons face à face ces organisations de femmes avec leurs revendications et le pouvoir politique (…) Vous conviendrez avec moi que le rapport de forces est totalement inégal.» Dans ce cas de figure, «l’exécution, le suivi et l’évaluation des mesures qui ont été prises ne sont pas faites par les organisations des femmes elles-mêmes».

Mme Dris-Aït Hamadouche attire l’attention par ailleurs sur le fait que les mesures favorables aux femmes «correspondent toutes à un moment politique déterminé : la fin des mandats présidentiels, le Printemps arabe… A mon sens, il y a une conjonction entre les considérations de politique interne et les gestes consentis en faveur de la participation politique des femmes».

«On n’observe pas d’amélioration qualitative»

Revenant sur l’attribution de «quotas» aux femmes dans les assemblées élues (principe consacré par la loi organique 12-03 du 12 janvier 2012 «fixant les modalités augmentant les chances d’accès de la femme à la représentation dans les assemblées élues»), Louisa Dris-Aït Hamadouche fait remarquer : «Dans les assemblées élues où les femmes sont clairement visibles, on n’observe pas d’amélioration qualitative.» Elle le dit haut et fort : «Le Parlement algérien est l’un des plus féminisés du monde.» Pour autant, «les lois ne sont pas davantage proposées par le Parlement que par le passé». L’APN ne brille pas non plus, constate-t-elle, par un plus grand contrôle sur l’Exécutif ou la création de vraies commissions d’enquête. Elle ajoute : «Le taux de participation (aux élections) aujourd’hui n’est pas supérieur à ce qu’il était auparavant ; il est même inférieur, malgré la représentation visible des femmes. Donc il y a une absence de saut qualitatif dans les assemblées élues.»

Examinant maintenant «la deuxième hypothèse qui consiste à dire que la participation politique des femmes est une variable dépendante parmi d’autres», la politiste relève : «Lorsqu’on place cette question dans un cadre systémique, nous ne sommes plus dans ce face à face femmes-autorité politique. On peut l’envisager avec des alliés élargis.

Ce ne sont plus uniquement les organisations féminines qui vont répondre sur la participation politique des femmes mais l’ensemble de la société civile, les partis politiques, quelle que soit leur obédience…» La question de la participation politique des femmes s’inscrirait alors dans un processus de refondation citoyenne : «Au lieu de parler de la promotion de la participation politique des femmes, on va restructurer, reformuler et réformer profondément la participation politique tout court : revoir la loi électorale, le rôle de l’administration, sa neutralité, l’instance indépendante de surveillance des élections… On est dans la participation citoyenne dont la femme est partie prenante».

A ce moment-là, «la participation politique devient l’aval d’un processus profond de démocratisation» qui implique la construction en amont d’un Etat de droit, avec une justice indépendante, des élections libres, etc.

Louisa Dris-Aït Hamadouche termine en suggérant de tenter une approche «hybride» qui consiste à «coupler la participation politique [des femmes] en tant que variable indépendante et la participation comme variable dépendante. Donc la participation politique devient le contenu et la participation citoyenne le contenant, ce qui permet d’élargir les alliés potentiels. C’est un défi important parce qu’il s’agit de créer des synergies et des intérêts complémentaires entre des forces politiques qui ne sont pas en complémentarité».

«Le chômage des femmes diplômées est de 55%»

La troisième thématique de ces rencontres s’est intéressée aux femmes face au monde du travail, avec comme titre générique : «Participation des femmes à la vie socioéconomique : faible représentation dans les centres de décision et harcèlement moral et sexuel». La sociologue Dalila Iamarene Djerbal a ouvert ce panel par un brillant exposé sur l’emploi féminin en Algérie. Elle a commencé par abattre «deux mythes», comme elle dit : «Il y a d’abord le mythe selon lequel il y a beaucoup de femmes qui travaillent.

Le deuxième veut que dès qu’une fille se présente à un poste, elle l’obtient. Ça, on l’entend beaucoup dans le discours social.» L’oratrice s’attachera tout au long de son intervention à démentir ces clichés chiffres à l’appui en mettant à nu l’ampleur des inégalités qui touchent les femmes dans leur vie professionnelle. La sociologue pointe d’abord une contradiction : alors qu’«on trouve les femmes dans tous les espaces sociaux», la proportion de celles qui travaillent demeure largement inférieure à leur visibilité. «Les femmes ne représentent que 18% de la population qui travaille», affirme Mme Djerbal.

Selon les dernières statistiques de l’ONS cités par la conférencière, il a été recensé 11 millions de travailleurs en Algérie en 2018, dont 9 millions d’hommes et 1,9 million de femmes. «En Tunisie, la population féminine occupée est de 35% ; au Maroc elle est 28%», indique Dalila Iamarene Djerbal. Elle précise par ailleurs que «l’emploi féminin se situe surtout dans les villes» et qu’«il est concentré dans le secteur public avec 57% contre 42% dans le secteur privé».

Dalila Iamarene Djerbal met l’accent sur la dévalorisation des filles qui ont fait des études techniques et scientifiques dont beaucoup «se retrouvent confinées dans des bureaux, à des postes administratifs».«Dans le secteur des hydrocarbures par exemple où on a des ingénieurs femmes, la première foreuse a été recrutée en 2016 ou 2017», nous apprend-elle.

De manière générale, malgré leurs compétences, «la majorité des femmes restent dépendantes économiquement», souligne la sociologue. «Les femmes sont confrontées dans la vie quotidienne aux inégalités», dont l’inégalité flagrante devant l’emploi. «Le taux de chômage global est de 10% pour les hommes ; il est de 20% pour les femmes», appuie-t-elle.

Autre chiffre édifiant : le chômage des femmes diplômées. «Les hommes diplômés sont à 11% au chômage, tandis que les femmes diplômées sont à 55%.» Elle nous informe également que «40% des filles sont inscrites dans les filières langues et sciences sociales, qui n’ont absolument aucun débouché». La sociologue indique par ailleurs que «30% des femmes qui travaillent ont un diplôme universitaire, contre 6% chez les hommes».

«Le harcèlement au travail est un aspect constant de leur quotidien»

Même quand des opportunités de travail se présentent, les filles sont nombreuses à abandonner par dignité. «Le harcèlement au travail décourage beaucoup de femmes, surtout les femmes sans diplôme», soutient la sociologue. Et de sérier toutes les formes de violences, physiques et symboliques, qui empoisonnent la vie de nos concitoyennes «dans la famille, au travail, à l’université, dans la rue…» Et la conférencière d’asséner : «La société leur fait payer chèrement leur présence dans l’espace public.»

Retraçant rapidement l’évolution de la condition des femmes depuis 1962, Dalila Iamarene Djerbal considère que «la société algérienne a bénéficié de l’idéologie de la lutte de Libération, ce qui a donné un très gros effort sur la politique de scolarisation et une génération de plus en plus importante de femmes diplômées». Dans les années 1970 et 1980, «il y a eu énormément de femmes qui se sont inscrites dans les filières scientifiques.

Mais la demande d’emplois est faible parce que la mariage arrive très tôt». Il s’ensuit que, «du fait que la femme est écartée du marché du travail, elle est non-citoyenne puisqu’elle n’est pas active, elle n’a aucune responsabilité sur la marche de la société, donc on va consacrer ces choix dans le code de la famille (1984, ndlr)», décrypte la sociologue.

A partir de 1986, la donne change : «Le taux d’activité des femmes va augmenter lorsque la situation économique va se dégrader.» En effet, avec l’effondrement des prix du pétrole, ce sont les pénuries, les licenciements massifs «et là les familles sont obligées de mettre tout le monde au travail pour survivre». Et de relever : «Au moment même où les islamistes revendiquent leur retour au foyer, c’est là que de plus en plus de femmes se retrouvent sur le marché de l’emploi ».

Avec l’avènement des années 2000, «nous sommes passés d’une société plus ou moins homogène au lendemain de l’indépendance à une société avec des écarts très importants de revenus entre les différentes catégories sociales». La nouvelle conjoncture est marquée aussi, poursuit la sociologue, par la précarisation de l’emploi, la depermanisation, «les femmes ne sont pas assurées ni les hommes d’ailleurs», notamment dans le secteur privé.

De plus en plus de femmes travaillent dans l’informel. «La population active féminine à la recherche d’un emploi est qualifiée. Le problème est qu’elle devient une armée de réserve de ce libéralisme sauvage. Embaucher, exploiter, licencier sans difficulté… Et évidemment, cette vulnérabilité augmente le harcèlement sexuel», analyse Dalila Iamarène Djerbal, avant de lancer : «On le voit : la promotion sociale par la scolarisation ne remet pas en question les inégalités de sexe et les discriminations, sans compter la déperdition des compétences.» Elle dénonce l’emprise du harcèlement sur le quotidien des femmes.

«Le harcèlement au travail est un aspect constant de leur vie quotidienne. Mais la persistance des violences est surtout due à un problème de volonté politique. Malgré les avancées de la loi, il n’y a aucune volonté de la faire appliquer», déplore-t-elle. Le challenge aujourd’hui, selon elle, «est de passer d’une économie rentière à une économie productive qui donne sa valeur à la créativité, la compétence et l’innovation. Et là, les femmes diplômées constituent une source importante de création de richesses». Et d’appeler à ce que «leur statut de citoyennes soit reconnu».

Amina Alaoui, universitaire marocaine intervenant dans le même panel, a alerté elle aussi sur l’ampleur du harcèlement dans la société marocaine. «Au Maroc, nous avons une batterie de lois avancées, mais le problème reste les mentalités», pointe-t-elle. Elle cite la non-application des lois criminalisant les violences faites aux femmes et les difficultés à confondre les auteurs de harcèlement «Il y a criminalisation du harcèlement sexuel, mais comment le prouver ? Même si elle le prouve, elle perd son emploi. Ces pratiques visent aussi à pousser les femmes à quitter leur travail», affirme-t-elle. Pour Amina Alaoui, «le harcèlement freine la pleine participation de la femme au monde du travail. C’est un plafond de verre qui l’empêcher d’aller loin».

Nous reviendrons dans notre prochaine édition sur le dernier thème de ce passionnant colloque, où il sera question de «La femme dans l’espace public».