Bureaucrates et prédateurs face aux mégaprojets agricoles

Abed Charef, Maghreb Emergent, 10 septembre 2018

Aïssa Manseur, expert, consultant en agriculture, a descendu en flammes les mégaprojets qui devaient être initiés avec la participation d’investisseurs étrangers dans les Hauts Plateaux et au Sahara.

Médiatisés par le lobbyiste algéro-américain Smaïl Chikhoune, président du Conseil d’affaires algéro-américain, avalisés par l’ancien Premier ministre Abdelmalek Sellal, ces projets étaient supposés donner un nouveau souffle à l’agriculture algérienne,  avec des chiffres qui font rêver : plus d’un demi-million d’hectares consacrés à la production de céréales, de lait, de pomme de terre, de fourrage, avec des retombées économiques gigantesques.

Beaucoup de points suscitaient une méfiance envers ces projets. L’aspect controversé de leurs parrains, M. Sellal et son inconsistance, M. Chikhoun et son côté bonimenteur, en premier lieu ! De nombreux spécialistes avaient aussi décortiqué l’idée de ces fermes à l’américaine, mettant en doute leur viabilité.

Les premiers produits devaient arriver sur le marché algérien dès 2017, rappelle Aïssa Manseur. Mais pour l’heure, aucun projet n’a vu le jour, note le spécialiste, qui se réjouit de cet échec, car, selon lui, « les mégaprojets agricoles ne peuvent être une solution pour le développement de l’agriculture pour diverses raisons ». Ils auraient des « effets dévastateurs sur les ressources naturelles et l’environnement, (ils) porteront un préjudice énorme à notre agriculture paysanne et nos petits exploitants seront confrontés à une concurrence « sauvage » et déloyale ».

Arguments primaires

Si ces mégaprojets peuvent être contestés, les arguments utilisés par M. Manseur laissent dubitatif. Selon lui, « des expériences similaires ont échoué un peu partout dans le monde, même une expérience locale a eu lieu dans un passé récent et a été un échec retentissant ». Il omet de cependant de dire que des milliers de projets similaires ont réussi, donnant aux pays où ils ont été lancés une agriculture hautement performante.

Pour M. Manseur, « les mégaprojets agricoles, de par leurs effets dévastateurs sur les ressources naturelles et l’environnement, porteront un préjudice énorme à notre agriculture paysanne ». Là encore, il ne relève que les arguments hostiles aux projets, mais non leurs retombées positives. Il ne précise pas non plus quels sont les effets négatifs sur l’environnement. M. Manseur affirme que « nos petits exploitants seront confrontés à une concurrence ‘’ sauvage ‘’ et déloyale » ! Autrement dit, si les fellahs algériens utilisent encore des méthodes rudimentaires, avec des rendements et une productivité faibles, il ne faudrait pas trop les bousculer avec la concurrence d’une agriculture très performante, car cela les ruinerait. Il faut les ménager. Peut-on faire pire pour tirer une économie vers le bas ?

L’autosuffisance, une idée désuète

M. Manseur défend aussi l’idée selon laquelle « la politique agricole doit assurer l’autosuffisance alimentaire ». Comment expliquer la survivance de cette idée d’autosuffisance alimentaire, une formule désuète héritée de l’ère de l’autarcie, quand l’Algérie aspirait à construire une économie en vase clos, mais qui continue à être brandie à l’heure de la mondialisation ?

Il s’agit en fait d’une pensée qu’il faudrait définitivement bannir du discours économique. Aucun pays ne peut produire tous ses besoins en produits agricoles. Et même si cela était possible, il faudrait abandonner certains secteurs, coûteux ou non adaptés, pour d’autres sur lesquels le pays serait plus performant. Plutôt que de parler d’autosuffisance, le simple bon sens pousserait à rechercher un équilibre, voire un excédent de la balance alimentaire.

Un autre dogme, brandi à tous les carrefours, concerne le respect de l’environnement et la préservation des ressources naturelles pour les générations futures, notamment les ressources en eau du Sahara. Comme si grande exploitation rimait forcément avec dévastation de la nature !

Conservateurs contre prédateurs

Cette pensée, qui frise le refus du progrès, est type d’une ancienne bureaucratie conservatrice, incapable d’accompagner les changements nécessaires de l’économie algérienne. Pour défendre des objectifs nobles, ses promoteurs ont recours à des dogmes et à des théories archaïques.

Les prédateurs ont alors le beau rôle. Ils se présentent comme des hommes modernes, des investisseurs capables de miracles. L’Etat n’a qu’à leur donner les moyens, et on verra les résultats. De quels moyens s’agit-il ? Des terres gratuites, des pistes tracées, des forages, des barrages et des crédits bancaires. Cela frise l’arnaque, mais face au bureaucrate qui veut bloquer la marche de l’histoire économique, l’escroc finit toujours par gagner. N’a-t-on pas vu un grand pourfendeur de l’activité de montage industriel, présenté comme un expert de haut niveau, rejoindre récemment un « constructeur » automobile parmi les plus décriés du pays ?

Un bureaucrate défait ce qu’un autre a fait

Face à une administration incompétente, rongée par la corruption, au service d’un pouvoir qui a perdu toute crédibilité, l’arnaqueur agit en terrain favorable. L’empêcher d’escroquer le pays est louable, encore faut-il le faire de manière efficace et institutionnalisée.

Pour y arriver, il n’y a pas mille chemins. La fetwa selon laquelle ces grands projets ne seraient pas viables n’a pas de sens. C’est à l’entrepreneur d’évaluer les risques. Ce qui n’empêche pas l’Etat de prendre en charge cette politique, en lançant des études, des consultations publiques et transparentes, menées par des institutions autonomes et crédibles. Il faudra ensuite offrir aux candidats éventuels les mêmes conditions de concession, en fixant les balises nécessaires sur l’utilisation de l’eau, la protection de l’environnement, etc.

A défaut, ce qu’un bureaucrate a fait, un autre peut le défaire. Des concessions ont été accordées sous M. Sellal, annulées par M. Ouyahia, mais rien n’empêche qu’elles soient relancées dans quelques mois, voire quelques semaines.

Qui décide de donner des concessions ? Au profit de qui ? A quelles conditions ? Pour quels objectifs ? L’état actuel des institutions ne permet pas de répondre. Ce qui rappelle cette évidence : la question des mégaprojets dans l’agriculture ne relève pas de l’efficacité économique, ni de la performance agricole. C’est un problème politique. C’est le symptôme d’un État qui ne fonctionne pas.