Manifestation réprimée à la place des Martyrs

El-Mouatana est descendu hier dans la rue

Liberté, 13 août 2018

Ni la discrétion de l’action, ni le caractère pacifique de la manifestation, ni la chaleur estivale qui écrase tout sur son passage n’ont détourné les regards des services de sécurité ; des policiers sur le qui-vive ont cueilli, hier matin, des activistes et membres du mouvement “Mouwatana” venus manifester à la place des Martyrs d’Alger.

Le président de Jil Jadid, Soufiane Djilali, Zoubida Assoul et leurs compagnons, venus dans la discrétion la plus totale — l’action était tenue secrète même pour les journalistes — organiser un sit-in symbolique en signe de protestation contre “les préparatifs en cours” pour un cinquième mandat pour Abdelaziz Bouteflika, n’ont même pas eu le temps de développer leurs discours.
Quelques adresses lancées aux badauds de passage à la mythique place des Martyrs, qui vient d’être relookée après l’ouverture de la station de métro, ont suffi aux policiers pour intervenir avec force. “Très rapidement, l’ensemble des dirigeants de Mouwatana, ainsi que plusieurs cadres de Jil Jadid ont été arrêtés et dirigés vers les locaux de la police”, note le mouvement Mouwatana dans un communiqué diffusé en fin de journée. Outre Soufiane Djilali, Zoubida Assoul, treize autres militants de différentes obédiences ont été interpellés. Il s’agit de Smaïl Saïdani, d’Abdelghani Badi, de Salah Dabouz, de Mehdi Djabri, de Habib Brahmia, de Noureddine Oukrif, d’Amine Arib, de Meriem Saïdani, de Lakhdar Amokrane, de Fawzi Beggah, d’Anis Hamidi, de Mourad Nahi et de Hocine Ziane. “Malgré l’extrême discrétion dans l’organisation de cette sortie, les éléments de la police, en tenue civile, ont très rapidement envahi la place des Martyrs et empêché le déroulement de la manifestation”, indique encore le communiqué du mouvement. Ce qui témoigne de l’extrême célérité avec laquelle les policiers interviennent dès lors qu’il s’agit d’une action publique de l’opposition. Les militants arrêtés n’ont pas été retenus longtemps dans les locaux de la police. Mais selon Zoubida Assoul, des escarmouches ont opposé les militants et des policiers qui voulaient saisir les téléphones des personnes arrêtées. “Il y a eu quelques échauffourées à cause des réquisitions des téléphones portables par la police qui a réussi à supprimer un grand nombre d’images et de vidéos”, précise le communiqué de Mouwatana.
Le mouvement, constitué de personnalités nationales et de certains chefs de parti, auquel se sont ajoutés des militants des droits de l’Homme et des activistes politiques, trouve dans cette répression une nouvelle preuve de “l’illégalité” de l’action des autorités de la wilaya d’Alger. “Mouwatana s’élève contre cette répression des libertés qui, théoriquement, sont inscrites dans la Constitution. Cette interdiction est le fait d’une instruction du wali d’Alger qui ne se réfère à aucune loi publique et est, de ce fait, est illégale”, indique le communiqué de Mouwatana, diffusé hier en fin de journée. “Alors que le pouvoir utilise tous les moyens de l’État, que le FLN et le RND sont couverts par les médias publics, utilisent les organisations de ‘masse’, l’université et tout le reste, l’opposition est interdite d’expression et de tout mouvement”, dénonce le mouvement.
Pour le mouvement Mouwatana, cette action symbolique est une preuve que ses membres ont “joint l’acte à la parole”. Ils ont voulu dénoncer “les préparatifs de l’humiliant 5e mandat et réclamer l’instauration d’un véritable État de droit”. Ils veulent surtout rappeler “une vérité” : “Le Président est un homme absent, et seuls ceux qui profitent de cette situation pour des raisons de pouvoir et d’argent l’imposent à la nation !”

“Empêcher un cinquième mandat”
Cette action est en réalité une suite logique des actions prévues depuis la création du mouvement Mouwatana. En juillet, les promoteurs de cette idée ont adressé une requête aux groupes parlementaires de l’opposition pour saisir le Conseil constitutionnel, afin de faire sauter les verrous qui empêchent la tenue de manifestations publiques à Alger. Selon les adhérents du mouvement, les décrets interdisant les marches à Alger sont “illégaux” et “anticonstitutionnels”.
Mais en attendant de convaincre les autres partis de l’opposition représentés au Parlement, les membres du mouvement Mouwatana (citoyenneté) ont élaboré une charte qui permettra à chaque citoyen de s’y identifier en cas d’adhésion. Dans leur dernière activité publique, les membres de Mouwatana ont dénoncé “un coup d’État rampant” à travers les démarches qui visent à faire admettre un nouveau mandat présidentiel pour Abdelaziz Bouteflika. “Le gouvernement et les partis clients du pouvoir sont entrés, de leur propre aveu, en campagne anticipée pour le cinquième mandat en violation flagrante des lois républicaines et de la morale tout court”, avait noté le communiqué de ce mouvement. “Dans ce climat général de coup d’État rampant opéré par une clique utilisant comme otage consentant un homme qui a trahi le serment constitutionnel en profitant d’une démission générale des institutions pourtant impliquées dans le maintien de ce régime en dérive mafieuse, les Algériens sont en droit de réagir et de refuser l’humiliation qui leur est imposée”, avait ajouté le communiqué.
Ces manifestations, qui se poursuivront durant les mois à venir, rappellent les sit-in et meetings organisés en 2014 essentiellement par le mouvement Barakat. À l’époque déjà, la contestation visait à empêcher le 4e mandat. Les autorités avaient répondu par des actions de répression. Des figures du mouvement, ainsi que des militants de diverses formations politiques étaient régulièrement interpellés. Mais ces manifestations, qui ont fait beaucoup de bruit, n’ont pas arrêté la marche d’Abdelaziz Bouteflika, et de ses partisans, vers une présidence à vie !

Ali Boukhlef